Arab Strap : Elephant Shoe (1999) (*** 1990's ***) posté le dimanche 04 juin 2006 18:50

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Genre  :  Rock alternatif UK
Note :  *****


Ici, il va bien falloir, une fois n'est pas coutume, célébrer l'avarice - légendaire, paraît-il - des écossais. Une avarice qui, dans le cas présent, n'a certes rien à voir avec l'argent, mais plus avec des mots, des accords de guitares, des rythmiques, des arrangements. Une avarice qui serait le moteur d'une force créatrice, d'un génie artistique. Voilà quatre ans déjà qu'Arab Strap a entamé son "chemin de croix". Un parcours accidenté, surprenant, étonnant. Car ce tandem, formé par les introvertis Aidan Moffat et Malcolm Middleton, aura quand même déjà connu tous les honneurs, en tentant pourtant - du moins en donnent-ils l'impression - de tout faire pour leur tourner le dos. Sans... succès. Ainsi, leur tout premier single, The First Big Weekend, sera choisi pour illustrer une fameuse marque de bière britannique. De la toute nouvelle génération musicale écossaise, ils sont les seuls, pour le moment, à avoir quitté le giron indé pour rejoindre celui d'une major, poursuivis des mois durant par tous les directeurs artistiques que compte la prude Albion. Enfin, ces deux drôles de zouaves peuvent se targuer de compter, parmi leurs fans, la belle Helena Christiansen, que l'on voyait plutôt se dandiner sur le dernier disque techno à la mode... Autant d'anomalies pour ces deux personnages qui ont érigé la mélancolie en manifeste, dont les compositions feraient passer l'intégrale de Joy Division pour une célébration de la musique disco, les albums de Tindersticks pour autant de comptines pour enfants. On savait déjà qu'Arab Strap était un groupe rare, l'un des derniers, l'un des seuls à pouvoir encore susciter une dévotion aveugle pour cette justesse des mots, cette pertinence des arrangements, cette faculté d'aller à l'essentiel - les relations amoureuses, la morosité de la vie de tous les jours -, sans jamais se cacher der- rière de quelconques prétentions arty. Les deux pre- miers albums, The Week Never Starts Round Here et Philophobia, étaient déjà incontournables, éclipsant la majeure partie de la concurrence. Chose incroyable, le groupe a même réussi à rendre un album live - exercice en général périlleux pour toute formation de "rock" -, au titre d'une beauté rare, Mad For Sadness, indispensable...
Elephant Shoe - premier disque studio du duo à sortir sur une major donc - était attendu avec excitation - ce groupe ne peut décevoir -, mais aussi quelques craintes : Moffat et Middleton auront-ils été obligés de sécher leurs larmes ? Les doutes se volatilisent dès la première mesure. Cherubs commence comme une reprise de Blue Monday sous prozac, avant que ne s'élèvent peu à peu les arpèges d'une guitare, véritable marque de fabrique d'Arab Strap, au même titre que les marmonnements d'Aidan Moffat. Une fois encore, avec son air de ne pas être là, l'homme se refuse à chanter, prenant un malin plaisir à avaler des mots d'une implacable justesse, avec, comme secret espoir, de détourner l'attention de l'auditeur trop distrait. Des mots habillés par une musique dont, paradoxalement, le dépouilement n'a d'égal que la richesse. Rarement un groupe avait su aussi bien enlever tout superflu pour ne garder que l'essentiel. Ses compositions sont d'une densité incroyable, de cette densité qui requiert une attention de tous les instants : ici, chaque détail est à sa place, chaque détail revêt une importance particulière. Retirez un accord de guitare, une note de piano, et l'on sent que la chanson va perdre cet équilibre précaire sur lequel elle repose, comme par miracle. Autumn est bien le seul titre qui pouvait être donné au quatrième morceau de ce disque désespérément laconique et, lorsqu'un violoncelle se fait entendre, l'on sait déjà que, dehors, le ciel s'est obscurci. One Four Seven One évoque le Drowning Man des Cure, réduit à son plus simple appareil, avant de plonger, sans crier gare, dans le Drowning Pool de Felt, guidé par ces arpèges d'une accablante limpidité. Aries The Ram ressemble, à s'y méprendre, à une marche funèbre, où la production confine à l'excellence. Alors, on est à peine surpris de constater que la chanson qui clôt cet Elephant Shoe s'intitule Hello Daylight, tant cet album est un disque nocturne, que l'on rêve de se repasser des nuits entières, comme une thérapie. Pour se persuader, quand l'aube point enfin, que la vie ne peut être aussi triste.

Christophe Basterra dans magic! n°33 de septembre 1999
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Aucun signe de réchauffement chez les Ecossais d'Arab Strap, le Velvet Underground des chambres froides.

La première chose, avec Arab Strap, c'est qu'on a envie de monter le son. Pour plein de raisons. Pour percer la grisaille de ces disques enveloppés d'un brouillard gluant, faire tressauter ces chansons à l'encéphalogramme plat, briser la ligne isotherme qui les relie l'une à l'autre, hausser la température de cette voix terne et polaire, réchauffer cette instrumentation engourdie qui, tel un névé, alimente des mers de glace où se noient des mélodies fossilisées. Pour mieux entendre les paroles aussi. Mieux saisir la teneur de ces scènes de boulevard sépulcral ­ boulevard du crépuscule ­, où les portes claquent dans le vide, où les placards sont plein d'amants cadavériques, où le seul panache des cocus consiste à se venger d'eux-mêmes, en noyant leur aigreur dans la bière et les jeux vidéo. La chair est triste chez Arab Strap : des couples dépareillés mêlent, en des corps-à-corps désabusés, leurs sueurs froides sur le dance-floor des boîtes à partouze, les afters ont un goût de came mal digérée, la lumière des stroboscopes hante des demi-sommeils agités. Toutes réjouissances déjà largement étalées sur les deux premiers albums The Week Never Starts Round Here et Philophobia de ce duo d'Ecossais mal léchés, antihéros patentés, voyeurs obsessionnels du gâchis de leur propre vie. Deux Ecossais que le succès n'a pas beaucoup changé. Même courtisés par les plus grandes maisons de disques, Aidan Moffat et Malcom Middleton, allergiques au grand air, restent les mêmes chroniqueurs des alcôves viciées et des petites misères sexuelles, pornographes mélomanes consignant sur disque, et sans la moindre distance, l'horreur des sentiments mal définis, l'ennui des vies dévoyées et la brutalité des étreintes forcées, confessions d'ordinaire réservées aux pages des carnets les plus intimes. Ici, autant les mots agressent, autant la musique, faite essentiellement d'arpèges de guitare et de notes de piano s'enroulant autour de beats martiaux, s'immisce, s'insinue, irrigue lentement les sens puis, comme une lame de fond, emporte irrémédiablement l'adhésion. Anciens pauvres que leur bonne fortune intimide, Moffat et Middleton usent avec circonspection de l'austère boîte à rythmes des Young Marble Giants ( One Four Seven One ), font donner un violoncelle lugubre et indécent Autumnal, remontent des boîtes à musique désossées, avant d'emboucher les trompettes d'un Robert Wyatt saturnien et débauché ( Tanned). Sinon, c'est toujours le même blues postdépressif, sujet à des accès de lyrisme ponctuel, comme pour mieux retomber dans sa fausse léthargie, déni d'une évidente mais souterraine beauté, d'une puissance mal contenue ; la même pop oppressante, brisant les réticences par les fondations, faisant s'écrouler toutes les résistances. Car après s'être rejoué sans cesse des chansons qui s'enfuient cent fois pour toujours revenir ensuite, on finit par se vautrer dans Arab Strap. Et on se vautrera encore longtemps dans cet Elephant Shoe luxurieux et luxuriant, porteur de tous ces démons ordinaires qu'on ne finira jamais d'exorciser.

Gilles Dupuy dans Les Inrockuptibles n°214 du 13 octobre 1999
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