Genre : New Wave
UK
Note : *****
«Closer» était arrivé dans un contexte tout à fait différent. Ian Curtis s’était pendu au mois de mai à Manchester quelques jours après les dernières sessions, la veille du départ prévu du groupe pour l’Amérique ; en Angleterre, Joy Division était en passe de devenir une grosse affaire. Curtis était un épileptique, un schizophrène, c’est entendu : c’était surtout quelqu’un d’extrêmement timide, tantôt exubérant, tantôt muet. Sa mort sordide, discrète, n’était en tout cas pas prédestinée par une musique morbide, malsaine, ou je ne sais quoi, suivant les clichés qui collaient à Joy Division. La musique de Joy Division était pure. Le problème n’a pas suffi à guérir Curtis. Le plus poignant dans «Closer» réside assurément dans cette brusque timidité qui s’était subitement emparée de la voix de Ian Curtis. Au lieu d’appuyer ses inflexions mélodramatiques, il cherchait presque maladroitement un timbre lumineux et apaisé. La première face de «Closer» présentait un développement extrême de «Unknown Pleasures» : morceaux désarticulés, jungle sonore et rigidité rythmique implacable. Avec ce roulement percussif sourd et animal et cette guitare désincarnée, le calme de la basse et de la voix en contrepoint, «Atrocity Exhibition» offre une sorte d’introduction rituelle à «Closer». Jusqu’à «A Means To An End», on s’enfonce dans un chaos effrayant, mais toujours resplendissant.
Mais la deuxième face, vraisemblablement enregistrée un peu plus tard, en même temps que l’indispensable 45 tours «Love Will Tear Us Apart», va là où personne ne s’est jamais aventuré. Pas d’expérience progressive, pas de complexité d’arrangement, simplement une limpidité apaisée et souveraine. «Heart And Soul», «The Eternal» et «Memories» changent la densité de l’air dans la pièce où vous écoutez ce disque : tout retombe, s’épaissit et rayonne. Piano à la Satie, mellotron démodé et ingénu, «Memories» arrache des larmes de délivrance. Avec ceux de John Cale, les disques de Joy Division sont les seuls où les ballades aient un sens fondamental. «Closer» a bénéficié d’une conjonction miraculeuse, c’est un disque magique et impalpable. Au risque de me répéter, je ne vois que «Get Happy!!» pour avoir un propos si ferme, décisif et nécessaire. Et au train où vont les choses, je ne crois pas que je parle de l’année 1980, mais de la décennie.
Michka Assayas dans Rock & Folk n°170 de mars 1981
© 1981 Rock & Folk. Tous droits réservés.
L’histoire du rock fourmille de groupes météoriques dont l’influence musicale se fait encore sentir bien des années après leur disparition. Joy Division est de ceux-là. Né à Manchester (l’une des plus sinistres cités industrielles de l’Angleterre) en fin d’effervescence punk, baptisé Stiff Kittens le temps d’un concert, puis Warsaw le temps d’une démo et enfin Joy Division quand sortit en 1978 son premier maxi 4-titres “An Ideal For Living”, ce quatuor névrotique inventa à lui seul un nouveau génome rock qui fit immédiatement fortune, au point qu’il servit de modèle esthétique aux années quatre-vingts naissantes : la cold wave. “Here are the young men, a weight on sheir shoulders”, chantait gravement Ian Curtis, le leader épileptique et neurasthénique en conclusion de ce deuxième et ultime album de son groupe cafardeux qui porta tout au long de sa courte carrière le lourd poids de la vie sur les épaules. La musique de ce “Closer” est toute entière à l’image noir et blanc de sa pochette sépulcrale tant il règne ici une atmosphère de descente au tombeau. Fini la petite énergie des débuts, ces dernières compositions semblent résignées et étrangement distanciées. La basse de Peter Hook donne le la torturé sur un lit d’étranges distorsions de synthés d’où émerge à peine une guitare hésitant entre pureté cristalline et larsen permanent. La batterie de Stephen Morris claque sèchement et résonne en même temps. Membre virtuel de cette “Division De la Joie” (c’est ainsi que les Nazis, pour lesquels Curtis avait une détestable fascination, appelaient les bordels ambulants qui suivaient leur troupes sur le front), Martin Hannett, producteur délirant et perfectionniste, est le responsable de ce son fantomatique sur lequel Ian Curtis n’avait plus qu’à déposer ses mots humains et sinistres. Chacun de ses textes évoque l’insupportable absurditè de l’existence et la honte de ne pouvoir l’assumer. Son spleen, Curtis ne le surmontera jamais. Le 18 mai 1980, à la veille de s’envoler pour une tournée américaine et avant même que ce disque ne soit sorti, il se suicide. “Love Will Tear Us Apart”, le single inédit publié lui aussi post-mortem, restera à jamais son testament. Ce titre lumineux qui ouvrait à son groupe de nouveaux horizons portait pourtant en lui bien des espoirs.
Alexis Bernierdans Rock & Folk hors série n°11 de
décembre 1995
“300 Disques Incontournables
1965-1995”
© 1995 Rock & Folk. Tous droits
réservés.
Un chanteur comme un insecte en train de mourir... Un
groupe soudé qui triture l’électricité
et parvient à repousser les limites de la pop... Une
rythmique pourtant joviale, des textes sordides,
décortiquant les pourritures du monde réel... Non, il
ne sera pas question ici de Radiohead, mais de Joy Division, groupe
adulé par la nation gothique dont les deux albums restent
comme un testament aussi monochrome que leurs pochettes. La sortie
du premier Joy Division en juillet 1979 avait été une
partie de campagne pour les rock-critics qui rivalisaient de mots
complexes pour tenter de rendre l’austère grandeur du
projet initial. La sortie de “Closer”
n’eut pas besoin de grands mots ampoulés. Le chanteur
Ian Curtis avait été retrouvé mort, pendu dans
sa cuisine, à Manchester, le 19 mai 1980. Il ne restait plus
aux générations qu’à évacuer la
peine et tenter d’imaginer ce qui aurait pu être.
Il serait tentant de ne voir en ce second album qu’une longue
lettre du suicidé à ses acolytes, sa compagne, son
époque. Qui plus est, la musique du groupe
s’était ralentie, baignant dans des tempos
médiums menaçants. La brisure avec les cavalcades
speedées du punk était là, et tout le monde
pouvait l’entendre. Comme si cela ne suffisait pas, les
titres claquaient comme des notes griffonnées par Kafka pour
une future comédie musicale : “Exposition Des
Atrocités”, “Isolation”,
“Coeur Et Ame”, “24
Heures”, “L’Eternel”,
“Décennies”. En fait, lorsque les
musiciens et leur producteur Martin Zero Hannett
descendent à Londres en avril 1980 pour trois semaines et
demie dans les studios de Pink Floyd, à Britannia Row,
l’ambiance semble chaleureuse, optimiste, presque
guillerette. “C’était un moment unique,
se souvient Peter Hook, le fantasque bassiste. Le succès
montrait sa vilaine frimousse, nous commencions à vraiment
maîtriser nos instruments.” Le jovial personnage
résume les séances de “Closer”
en trois mots : “du vin, des femmes et des
chansons”.
Personne dans le microcosme Joy Division ne se rend compte à
quel point Ian Curtis est malade. Les trois autres sont des lads,
avec un goût prononcé pour le billard et le football.
Galvanisés par l’exemple des Sex Pistols, ils veulent
réussir au plus vite. Le producteur Martin Hannett est un
Phil Spector punk qui se suicidera littéralement par une
overdose de tous les moyens rock’n’roll recensés
(coke, alcool, etc). Pour le premier album, il avait plaqué
sur ce quatuor prolétaire une haute vision artistique. Comme
il le racontait à un journaliste, “ce groupe
était envoyé par les dieux, les gamins ne se
rendaient compte de rien”. C’est donc avec une
impudente facilité que Hannett avait détourné
les accords rageurs de Bernard Sumner pour chromer cette
sidérante production que Jon Savage décrirait mieux
que personne à ce jour “brouillamineuse, comme
quand on s’éveille d’un rêve”.
Et puis il y a le mystère Curtis. Ce chanteur malingre et
sépulcral n’éveille pas un instant la
compassion ou l’amitié de ses joyeux compères,
toujours prêts à descendre une pinte de Loger. On
blâmera bien sûr les difficultés amoureuses du
suicidé. En vérité, Ian Curtis était un
être désespérément et physiquement
malade. En studio, ses crises d’épilepsie deviennent
récurrentes. Le jeune homme plonge dans des trous noirs : un
soir, Hook le retrouve évanoui dans les toilettes. Une crise
l’a expédié dans un lavabo, il gît,
assommé. Ce qui fait hurler de rire les autres.
“Pardon, nous avions 23 ans, nous étions
totalement cons”, admettra Hook des années plus
tard. En fait le groupe passe les séances de
“Closer” à se chamailler avec le
producteur. Si “Unknown Pleasure” avait vu
l’homme du son replier les guitares au fond du mix pour mieux
napper les vocaux d’échos hantés, cette fois
les musiciens se rebellent et exigent de “sonner plus
agressif, plus violent”. Mais
“Closer” ne sonnerait pas plus conventionnel
pour autant. Et ce malgré Sumner et Hook qui passeront des
heures plantés dans un gros canapé, derrière
le producteur suant sur sa console, réclamant haut et fort
qu’on remonte les guitares. “Sortez ces deux
crétins de ma salle de contrôle” devint le
leitmotiv des nuits de mixage. Car Hannett avait ses obsessions, la
plus charmante restant son goût pour des engins
électroniques aussi nouveaux que peu fiables. On peut donc
dire que le producteur perdit deux jours pleins à tenter de
coller un séquenceur sur “Decades”. Ou
raconter comment Stephen Morris frôla la crise cardiaque en
découvrant une boîte à rythmes Roland
posée à côté de sa batterie dans le
studio. Parfois ces engins fonctionnent : sur “Atrocity
Exhibition”, Hannett combine une Syndrum avec la guitare
de Sumner, créant un boucan de pales d’hélicos
qu’on retrouvera des lustres plus tard sur certain Rage
Against The Machine. Et certaines mélodies
synthétiques restent inoubliables, comme les coulées
de piano de “The Eternal”. On
réécoutera avec joie tous les albums de New Order
sans jamais parvenir à l’intensité fulgurante
de “Closer”. Disque enregistré de nuit,
toujours, de neuf heures du soir à l’aube. Album
sépulcral sur lequel Ian Curtis monologue comme un Sinatra
hanté, sonnant finalement comme une version teenage de John
Cale. Avec des textes évoquant le confessionnal ou la parade
molle des atrocités sexuelles à venir, un ton
ricochant entre la colère et l’horreur, Ian Curtis
était bel et bien le héros romantique
mélancolique, celui qui traversait les cercles de
l’Enfer comme si rien ne pouvait le toucher, parce que sa
douleur personnelle était déjà par trop
intense. Ces jours-ci, ni Sumner, ni Hook ne
réécoutent “Closer”. L’un
trouve l’album trop déprimant, l’autre argumente
encore que sa basse six-cordes a été enterrée
dans le mix final. Mais le disque reste, absolument intact,
légendaire. Il inspirera Echo & The Bunnymen, Cure,
Wire, etc. On l’écoute en 2001 avec une admiration
totale. Il est probable qu’il en sera de même
jusqu’en 2023, date probable de la fin des temps tels que
nous les connaissons.
Philippe Manœuvre
dans Rock & Folk n°410 d'octobre
2001
© 2001 Rock & Folk. Tous droits
réservés.

