Genre : Rock
Alternatif USA
Note : *****
D'un instant à l'autre, la belle politique d'austérité entamée par les musiciens américains pourrait bien virer au conformisme bêta. Derrière un carré de jansénistes authentiques, apôtres du verbe raide et des accords élémentaires, on déniche déjà quelques naturistes pathétiques jouant la carte de la nudité pour justifier leur manque de conversation.
Raison de plus pour chérir Low, groupe de dignes nouveaux pauvres. Grâce à eux, la carte du versant ombragé de l'Amérique peut s'enrichir d'un nouveau chef-lieu : Duluth, Minnesota, son port sur le lac Supérieur, son destin métallurgique et son groupe de visages pâles - du Galaxie 500 assagi, ricanera-t-on pour retarder la chair de poule. Low n'a pourtant rien d'un sédatif. I Could Live In Hope serait plutôt le type même du disque anti-analgésique : il administre onze calmants pour mieux raviver la douleur et gratter les plaies. Un traitement pas vraiment approuvé par l'Ordre des médecins, et pour cause : ce trio est fou - une folie rentrée, pas tordante pour un sou - et cet album lui tient lieu de capitonnage. On ne sait quel traumatisme caché peut conduire à cette collection de visages prostrés inaugurée par Words . L'auditeur pourra bien y plonger le regard, il est trop tard ; la catastrophe a déjà eu lieu, elle restera sans nom puisque ses victimes gardent un silence obstiné. "Ici, c'est la consternation" , diraient les commentateurs. C'est aussi cela que fige Low : le souffle sec d'un cataclysme, le vent mauvais d'un désastre, trop pauvres en oxygène pour qu'explosent enfin des plaintes, pour qu'éclatent des lamentations.
Rien d'autre qu'une basse et des guitares lambines et profondément justes, une batterie qui avance au pas, des voix navrées jusque dans l'étreinte, un humour de fusillés à l'aube (I Could Live In Hope, quelle blague !). Certains groupes aiment parsemer leurs disques d'ascensions hors catégorie, Low et sa pop sans fond se traînent de gouffres en gouffres. Lullaby, épinglée, plaquée au sol neuf minutes durant ; Down , sept minutes de glissements de terrain ; Rope , six minutes de balancement dans le vide. Après tout, peu importe la durée et le chemin parcouru, ces partisans du moindre mot savent échapper à la dictature des trotteuses et ont depuis longtemps tiré un trait sur leur soif d'horizons. On ne saura d'ailleurs pas dans quelle direction Alan, Mimi et John portent leur regard : sur la photo d'identité du groupe, on ne voit que trois paires de pompes.
Richard
Robert
dans Les Inrockuptibles n°60 de novembre 1994
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