Mogwai : Come On Die Young (1999)  (*** 20 albums pour l'île déserte ***) posté le mercredi 03 mai 2006 09:51

Genre  :  Post-Rock UK
Note :  *****


C'est bien connu, les jeunes adorent l'humour. D'où, sans doute, cet inédit de Galaxie 500 en ouverture du deuxième album des ex-jeunes chiens fous de Mogwai. Pourtant l'effet de surprise est garanti. Et admirable... Car là où "le groupe favori de ceux qui n'ont jamais vu My Bloody Valentine sur scène" aurait dû enfoncer le clou — le plus de bruit, l'extrême, le malfaisant — nos trublions post-pubères ont préféré faire vibrer des cordes sensibles. Et c'est ainsi que l'on retrouve, ébahi, Mogwai sur un terrain modeste, glissant et varié : la formation, qui baisse la tête et préfère se livrer à demi-mot, travailleur, appliqué à nous acculer aux larmes. Et puis, il y a Slint, référence matrice d'un flot béatifiant et nerveux. Et, en guise d'influence, on ne peut que rapprocher les ascensions uniques de Come On Die Young de celles, toujours invraisemblables, de Spiderland. Mais c'est à un Slint aux membres sectionnés, pantelant et résignés que ce Mogwai-là fait penser. Comme l'a écrit un éminent confrère : voici un disque pour tomber amoureux de la fin du monde. Magnifique.

Etienne Greib dans magic! n°29 d'avril 1999
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On découvrait il y a deux saisons le rock instrumental de Mogwai, créature hybride à l'aise dans le silence comme dans les pires déluges sonores. Avec Come On Die Young, les Ecossais signent un traité d'alchimie musicale plus subtil encore, qui réconcilie le calme et la tension, le punk-rock et la contemplation.

Pour nous, c'est une évidence : l'Ecossais est un être profondément mystérieux. Il peut bien être le plus chaleureux et le plus ouvert des hommes : il restera toujours chez lui une part d'ombre inaccessible, des zones cachées. Car, rien à faire, l'Ecossais est vraiment trop imbitable, avec son phrasé-hachoir qui réduit chaque mot en tranches et déchire l'oreille, son invraisemblable façon de transformer la langue anglaise en yaourt au goût bulgare. Casse-tête, donc : comment comprendre cet animal étrange et faire copain-copain avec lui ? Pour l'instant, on n'a trouvé qu'un petit truc assez sommaire mais plutôt efficace : on s'envoie au préalable cinq ou six verres de pif derrière la cravate. Pas tant pour en appeler à la fraternité entre les pochetrons de tous les pays. Pas tant parce que des braves gens de Glasgow comme ceux de Mogwai ­ qui nous occupent ici ­ déclarèrent un jour que leur activité favorite consistait à "boire, boire, boire, s'évanouir, puis boire de nouveau".

Non, simplement pour atteindre ce sentiment d'invulnérabilité auquel l'ivresse conduit parfois. L'un de ces moments de confiance absolue, où même l'idée d'entamer une conversation en sumérien ou en swahili ne nous effraierait pas.

C'est ainsi qu'on a donc approché Stuart Braithwaite et Dominic Aitchison, deux des piliers de la maison Mogwai. Des types réputés taiseux, qu'on nous disait à peine plus décontractés que leur rock instrumental toujours au bord de la crise de nerfs. Or, surprise : avec une nonchalance non dénuée d'humour, ils tiendront des propos qui, pour être souvent concis, n'en seront au final pas moins éclairants. Un peu à l'image de leur nouvel album, Come On Die Young, un disque très distinctement articulé, d'une grande limpidité, que chacun peut écouter tranquillement (et à jeun), sans crainte d'être distancé, sans en perdre une miette. Un disque qui, en dépit de sa durée (1 h 10), réussit à s'abstenir de tout verbiage comme de toute ostentation, à en dire long avec peu, à en dire plus sur un groupe un peu trop vite rangé dans la catégorie des dynamiteurs et des émeutiers de service. Un disque moins cuirassé que le précédent, qui part sans hésiter sur les sentiers de la paix et s'abrite beaucoup moins derrière l'armure du fracas sonore. Conçu sous le signe de l'air ­ qui s'infiltre ici dans chaque morceau, entre chaque instrument ­ plutôt que sous celui du feu.

Fin 97, au moment de la sortie du premier album Young Team, la presse s'était trouvée toute ébaubie devant l'étonnante maturité de Mogwai. Ce groupe, qui affichait 21 ans de moyenne d'âge, ne présentait a priori aucune des tares dont aime à s'encombrer la jeunesse rock d'outre-Manche ­ futilité de fashion victim, poses de cacous, conformisme fat. En fait, avec un toupet bien camouflé (austérité des compositions, profil bas du discours), les Ecossais s'annexaient sans vergogne des pratiques et des penchants déjà en vigueur chez certains de leurs illustres aînés. L'absence de chant, l'utilisation décalée de l'instrumentation rock, la musique minée par le silence ­ comme chez Tortoise première période. L'envie de besogner sans relâche la masse sonore ­ Slint. Les plaisirs de la peinture au larsen, du chromatisme bruitiste et du badigeon électrique ­ Sonic Youth, My Bloody Valentine. La trouble attirance pour la claustrophobie et ses vertiges ­ Joy Division. La tendance à l'entêtement, le goût prononcé pour les morceaux têtes de pioche, qui creusent le même sillon, la même idée jusqu'à épuisement des forces ­ Can.

La première patte de Mogwai, c'était donc celle-là : l'empreinte d'un animal au sang assez froid et à l'estomac assez solide pour digérer trente ans d'histoire parallèle du rock. Là-dessus, le groupe, pas décidé à s'enfermer dans un simple hommage aux aventuriers du passé, se donnait une signature et un genre en jouant de manière très tranchée sur les contrastes sonores. Ecouter un morceau de Mogwai, c'était se replonger dans ces concours d'apnée qui, aujourd'hui encore, doivent faire les belles heures des cours de récréation : rétention du souffle, sourde brûlure intérieure, flirt savoureux avec le néant, puis, au moment où l'on se sent parti, perdu, le relâchement rageur, le retour libérateur à la vie et au vacarme. Chez Mogwai, eaux dormantes et geysers explosifs, friselis à peine audibles et déferlantes-surprises se succédaient ainsi. Notamment sur scène, où la confrontation des extrêmes aura pris un tour plus caricatural encore, au point de frôler le procédé : de baisers pianissimo en coups de latte fortissimo, le spectacle, secouant dans un premier temps, pouvait devenir tannant à la longue.

Avec ses battements moins discontinus, ses montées et ses baisses de tension régulières, Come On Die Young brise avec bonheur le moteur à deux temps du Mogwai période Young Team.

Comme si le groupe s'était dit "Plutôt que d'opposer le doux et le dur, marions-les et poussons-les à faire des enfants." "On n'a effectivement pas voulu jouer sur l'opposition bruit/silence, chaos/tranquillité, ou en tout cas pas de manière aussi évidente que par le passé. Il y a davantage de progressions et de calme sur ce disque. Certains morceaux, comme Ex-Cowboy, peuvent prendre de l'intensité, atteindre des pics sonores assez élevés, mais l'ascension se fait de manière beaucoup plus graduelle. Cette évolution, on ne l'a pas vraiment préméditée. On a simplement tenu à enregistrer autant que possible dans les conditions du live ­ de ce point de vue, le premier album nous avait laissé un goût d'inachevé. Là, on a très vite senti que de nouvelles interactions se créaient entre nous, une autre alchimie, plus subtile. On s'est laissé conduire par la musique elle-même : c'est elle qui a semblé nous dire "Eh ! Un peu moins de boucan là-dedans !" On s'est concentrés sur sa texture, son épaisseur, sa densité, plutôt que sur sa linéarité ou ses accidents de parcours."

Ce souci de coller à la substance même de la musique, d'en explorer toutes les dimensions, place Mogwai dans un séduisant entre-deux : s'il garde les pieds encore fermement ancrés dans le limon rock, le groupe a déjà l'esprit ailleurs. Dans Come On Die Young, il voyage moins en explosant des barrières qu'en creusant dans les tréfonds de sa musique, en sondant jusqu'au coeur chaque note, chaque son, en auscultant le pouls somnolent, presque suspendu, de la rythmique, en se laissant aspirer dans le moindre interstice de silence. La présence à la production de Dave Fridmann (Mercury Rev) témoigne des préoccupations d'un groupe qui, plutôt que de briser le miroir de la normalité rock, s'attache pour l'instant à en visiter l'envers. Ce qui n'empêche pas certaines pièces à rallonge comme Christmas Steps de lâcher davantage prise, de se décramponner au ralenti ; et c'est dans ces moments-là que les Ecossais, sans se presser, parviennent à jeter leurs plus belles passerelles, à combler le gouffre qui sépare les jardins rock, mille fois sarclés, des friches des musiques expérimentales. S'il reste un disque aux prises de risques assez mesurées, plus souvent atmosphérique que cataclysmique, Come On Die Young n'en constitue pas moins un solide camp de base pour des virées plus extrêmes : c'est un endroit sûr, d'où l'on peut observer une dernière fois des paysages familiers, avant de sauter dans l'inconnu. "Même si la voix n'y intervient que très rarement, on continue de considérer nos morceaux comme des chansons, parce qu'ils font appel à des structures, des grilles d'accords et des formats assez simples. On se définit sans complexes comme un groupe rock, parce qu'à nos yeux le rock n'a pas une histoire figée : il suffit de mesurer la distance qui sépare Buddy Holly de Jimi Hendrix, Hendrix de Joy Division ou Sonic Youth, et Sonic Youth de Tortoise... Si la majorité des gens ne cautionnait pas des choses ennuyeuses, c'est cette histoire-là, et pas une autre, que l'on retiendrait. Et c'est à celle-ci que l'on espère apporter notre contribution. Si vous nous dites que Mogwai est un groupe de rock inhabituel, ça suffira à notre bonheur."

Un monstre gentil, en somme. Qui, dans sa manière plutôt douce de faire souffler la tempête et de secouer le cocotier rock, n'est pas sans rappeler quelques cousins américains comme Labradford, Low ou Aerial M. A la différence près que Mogwai ajoute dans son jeu une dimension nettement plus organique, une vraie présence physique. Et qu'il fait couler dans ses fines nervures une sève brûlante dont les origines, selon Braithwaite et Aitchison, sont à chercher du côté du punk-rock ­ d'où, dans l'album, un clin d'oeil à Iggy Pop. "C'est un mouvement auquel nous nous sentons intimement reliés, même si notre musique elle-même n'en est pas le reflet direct. Nous sommes très sensibles à l'énergie brute, à l'engagement corporel du punk. Pour nous, en répétition comme sur scène, tout est à la fois fragile et violent. Après un morceau particulièrement exigeant, il arrive qu'on tremble tous comme des feuilles, ou que l'un d'entre nous se rende compte qu'il a les doigts en sang... Mais c'est aussi avec l'esprit du punk qu'on se sent des affinités, ce refus des conformismes, de la mode, de la prétention. Mogwai ne fait pas de la musique pour étudiants aux Beaux-Arts. Il y a dans ce que nous faisons un côté animal, spontané, que nous n'abandonnerions pour rien au monde."


Richard Robert dans Les InrockuptiblesN°195 du 21 avril 1999
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