Genre : New Wave
UK
Note : *****
On s'enfonce. Déjà pour intituler "Foi" un disque en cet an béni (!) il faut être sacrément tordu, ou sacrément pur. Je crois que Robert Smith tient un peu des deux. Au moins a-t-on le sentiment définitif d'avoir affaire à un personnage intégralement, intègrement consacré à sa musique. Tant pis s'il est besoin d'un rituel de plus en plus rigoureux pour approcher ses abîmes de conscience.
Avec Seventeen Seconds – rappel du chapitre précédent – on en était resté à la plongée sous-marine, en des flots d'une opacité mauve où se jouait encore des drames tout à fait humains, des préoccupations d'un ordre accessible. A présent, on atteint les fonds abyssaux, mieux encore, la cathédrale engloutie. Je vous assure qu'à ce niveau, les métaphores n'ont rien de gratuit, et les accords austères dispensés ici n'engagent pas spécialement à jouer les ludions faciles. Happé par une procession livide de semi-spectres porteurs de torches, on pénètre au son d'une sourde basse sous les arcades gothiques du lieu de célébration. La Cure en robe de bure ? Bon, Robert Smith ne s'est pas fait curé, mais il fait comme un pélerinage à rebours. Vers des chants intérieurs, vers l'enfance ; recyclant d'anciennes mélodies en les étouffant. Il entend d'autres voix. Il masque la sienne et la démultiplie, la fait osciller entre une nervosité plus coutumière et une contemplation quasi monacale. Sa foi à lui n'est pas rayonnante, elle est désespérée, d'un désespoir qu'on peut croire serein, finalement résigné. Pas de fascination morbide, il est juste "l'homme qui coule" ; qui doute et se replie.
Le tissu des sons s'est épaissi, resserré. Intensifié et plus ténu. La basse a rejoint au premier plan le beat d'outre-tombe de Tolhurst, elle imprime le thème à plusieurs reprises, alors que Smith a renoncé à toute prouesse guitaresque, allant même parfois jusqu'à l'abandon pur et simple de l'instrument au profit des claviers. C'est le synthé, nappes impalpables ou grandes orgues, qui remplit le plus souvent l'espace, qui souffle l'air à la place. Des angoisses grégaires et autres reggaes gringalets du premier album aux volutes aérées haute-tension du second, puis aux rengaines "grégorien désagrégé" de ce nouvel opus. Une progression en profondeur qui peut laisser pantois.
Seul At Night pouvait un temps soit peu préfigurer ce qui nous creuse maintenant l'oreille, tous feux éteints. Mais que dire de l'accueil inespéré réservé chez nous à Seventeen Seconds ? Pourquoi Cure plutôt que Joy Division, à l'essence plus hem, "consistante", et dont on se rapproche par instant au fil de mélopées grisailles ? On sombre. Le gris est celui de la pierre, du ciel, du sol (?), uniformément. Même les chats le sont dans cet univers-là, pas bleus ni sauvages ni rien. Personne n'est obligé de prendre la musique créée par Cure et certains de ses condisciples pour du rock. Personne non plus n'est à l'abri d'un retour au temps où le rock voulut se dépasser en quelque chose d'Autre, différemment aussi d'une prétention à l'Art. L'expression d'un musicien de ses troubles intérieurs n'a pas de règles. Dans le cas de Cure, il suffit que l'expression du "malaise", au départ extrêmement personnel, présente assez de flou et de séduction pour permettre à un certain nombre d'auditeurs d'y accrocher le leur, de l'implication exacerbée et douloureuse au cas extrême et lisse du plaisir de surface.
Autrement, je me contrefous de savoir si Cure est le nouveau Pink Floyd ou si ce trio de bruiteurs d'ombre se fera oublier une fois englouti. Pour moi, sa musique est suffisamment mûre, même emmurée, pour être goûtée en autarcie. Si bien que la question, dans cet envoûtant, inquiétant vertige des grands fonds sonores qui semble animer Robert Smith, n'est pas jusqu'où vont-ils aller mais plutôt jusqu'où va-t-on les suivre ?
François Gorin dans
Rock & Folk n°173 de juin 1981
© 1981 Rock & Folk. Tous droits
réservés.
L'aube est fluide et
son parfum léger comme l'effluve d'un échantillon de
chez Lanvin, une atmosphère on ne plus assortie à
l'écoute du troisième album de The Cure,
laconiquement baptisé "Foi". De trio en quatuor puis de
quatuor en trio, le groupe de Robert Smith s'est finalement
contenté de la propulsion sur trois cylindres, une formule
qui devait laisser le champ musical intégralement ouvert aux
acrobaties naines et fragiles du petit guitariste. C'est tout du
moins ce qu'on pouvait envisager après les remarquables
colorations de Three Imaginary Boys et du
surréaliste Seventeen Seconds. Mais la musique sur
Faith joue encore plus sur les tons dilués, sur les
marbrures émotionnelles, le flou et les pastels. Sur
Holy Hour le tempo est lancinant, l'harmonie
complètement exsangue, presque fantomatique et la voix reste
lointaine, plaintive et d'une mélancolie en bout de course.
Il n'y a finalement que Primary (le single) pour nous
sortir d'une torpeur aquatique qui ne laisse présager rien
de bon pour le futur de la Cure. Qu'est-ce que pourra nous proposer
le groupe après ce cocktail déliquescent d'humeurs
blafardes et de sons estompés. Other Voices est une
bouffée de brume sur une mélodie réminiscente
du "Saucerful Of Secrets" de Pink Floyd. Il paraît
que Cure se produit désormais sur scène
accompagné d'un film. Vu sous cet angle, All Cats Are
Grey suppose un esthétisme vaniteux
échappé de "L'année dernière à
Marienbad" ou autre pièce montée étouffante
d'ennui.
A côté de Funeral Party, les
célébrations ducales de Spandau Ballet ressemblent
à un humble chipotage de carrousel mité et Joy
Division à un gag. Où sont passées les
brillantes effusions du premier album, le venin et les ambiances
ventouses du second, où est la lumière, où est
la vie ? The Cure ? Serait-ce un camélia fané
après les premières heures du jour, un parfum trop
fragile pour ne pouvoir enivrer plus de deux narines ? Robert Smith
comme un enfant autistique se retourne dans l'ombre pour y pleurer
solitairement. Il n'y aurait plus rien que la foi ? La foi est-elle
une chose aussi désespérée ?
Francis Dordor dans
Best n°154 de mai 1981
© 1981 BEST. Tous droits
réservés.
Faith est-il le meilleur album de The Cure ? Il est en tout cas placé entre les deux disques du groupe qui, généralement, remportent les suffrages : Seventeen Seconds et Pornography. De sorte que l’on pourrait un peu vite penser que Faith n’est qu’un disque d’intermède, une sorte de décalque encore plus sombre de l’esthétique inaugurée avec Seventeen Seconds et l’embryon des magnifiques atmosphères abyssales de Pornography. Mais Faith n’est pas qu’un disque de transition. Il est même, peut-être, le vrai joyau de cette trilogie : album du milieu, il porte en lui bien plus d’irrésolutions, de dilemmes et de tensions que Seventeen Seconds et Pornography. Car, alors même que sur Seventeen Seconds Robert Srnith avait entamé une descente élégiaque, entérinant sa propre disparition en tant que chanteur, sur Faith, il semble hésiter à assumer entièrement son acte. Ainsi, dès le deuxième morceau, le déchirant Primary, il lance, un peu plus fort que d’habitude, un vrai cri de détresse: “Please don’t change” (“S’il te plaît, ne change pas”). Comme s’il ne semblait plus tout à fait certain de son identité, de son devenir. Puis, au fil de l’écoute, Faith s’installe progressivement, tout en douleurs contenues, rendues avec un minimalisme quasiment ascétique. Comme sur le précédent disque, aucune note ne dépasse. Les rythmes sont âpres et acérés, les guitares
résonnent avec densité et les nappes de synthétiseurs construisent une atmosphère de chapelle abandonnée — celle-là même que semble représenter la pochette grise, comme prise par temps de guerre. Faith est ainsi un disque de communion désacralisée, de cathédrale croulante. L’écouter, c’est assister en direct à la naissance du rock gothique, représenté ici dans son acception la plus pure : car, sans fioritures, The Cure continuait à construire là, implicitement, son portrait intemporel du mal-être, qui sera pleinement achevé avec l’album suivant sous forme d’apocalypse intérieure.
Joseph Ghosn dans Les
inrocks 2 THE CURE (1er trimestre
2005)
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