Genre : Rock
alternatif USA
Note : *****
Pourquoi les meilleurs groupes du monde ne sont-ils pas ceux qui le méritent ? À l’heure où il est de bon ton de s’extasier sur ceux dont tout le monde parle (n’en déplaise à certains), le second album de Pinback arrive dans les bacs. On n’essaiera même pas de lui trouver une place sur le podium, là n’est pas la question. Les heureux possesseurs du premier opus, sorti il y a presque deux ans et passé (quasi) inaperçu, seront sûrement d’accord : Pinback peut postuler à mieux que des médailles. Blue Screen Life marque donc le retour aux affaires du duo surdoué, constitué de Rob Crow et Armistead Burwell Smith IV, pour le plus grand plaisir des amateurs de petites douceurs musicales. Mélodiques et mélancoliques étaient les adjectifs qui qualifiaient le mieux leurs précédentes chansons. La recette n’a pas changé d’un iota : rois de la chorégraphie vocale, nos deux compères excellent dans l’art de mélanger les harmonies vocales sur des mélodies envoûtantes (Tres, West). Quand Victor Hugo a écrit que “la mélancolie, c’est le bonheur d’être triste”, il était loin d’imaginer qu’un jour la formule s’appliquerait si bien à la musique de Pinback. Impossible de ne pas penser à Elliott Smith, tellement l’univers musical est parfois proche (Bbtone). Et quand la rythmique s’emballe (la basse sautillante sur Penelope, l’intro de Seville), ce sont les Papas Fritas qui nous reviennent en mémoire. Pinback est unique et les comparaisons restent anecdotiques. L’automne ne sera pas triste, il sera mélodique et mélancolique.
Stéphane Gagnondans magic!
n°55 d'Octobre 2001
© 2001 magic. Tous droits
réservés.
Secret scandaleusement gardé par l’underground US, Pinback offre cette semaine en France son rock magique et sensible.
Un site
Internet mutique ; une bio où Rob Crow, moitié
pensante du groupe, déclare tout de go et en substance
“Les bios sont stupides” ; le même qui
répond (?) aux interviews le regard vissé sur son
ordinateur portable tandis que son binôme, l’invisible
Armistead Burwell Smith IV, se fait porter pâle...
En véritables slackers, les deux Pinback sont à
classer dans la catégorie autiste, pas du tout
disposés à philosopher sur leur musique, incapables
de traduire en paroles les actes qui les ont conduits de la frange
bruitiste du rock américain à son versant le plus
fuligineux. “C’est venu comme ça...
“, se bornent-ils à répéter, comme
si le fait d’enregistrer un premier album du calibre de
This Is A Pinback CD — chef-d’oeuvre
négligé de 1999 — relevait du hasard ou du tour
de passe-passe. C’est pourtant bien de magie qu’il
s’agit ici, celle qui opère chaque fois que
s’égrènent les aigrelets accords de guitares,
les minces mélodies caractérisant cette pop
répétitive et envoûtante, presque chamanique
dans l’effet hypnotique qu’elle produit. A
défaut d’un éclairage intérieur, force
est d’aborder Blue Screen Life (sous-titré
This Is Another Pinback CD) de la même façon
que son prédécesseur : les bras ballants et la
tête pleine de vide. Inutile de chercher des
références, sinon à convoquer sans trop y
croire les Feelies pour la mécanique d’ensemble, les
Young Marble Giants pour la basse métallique ou les Talking
Heads pour le groove froid et robotique. Rétive aux
étiquettes, cette musique agit d’abord par le
mystère qu’elle crée ; dénuée de
racines, elle n’entretient aucune relation avec les idiomes
traditionnels anglo-saxons ; schématique,
systématique, elle obéit à une logique presque
implacable. A la base, on trouve toujours une boucle de
percussions, autour de laquelle s’enroulent des guitares en
ligne claire, des claviers improbables, des voix cotonneuses, des
choeurs vaporeux, créant un univers nébuleux
où chaque chanson semble s’entremêler à
la suivante, jusqu’à n’en faire plus
qu’une. Etrangement, l’envoûtement naît ici
d’une pernicieuse monotonie, comme si, à force de
ressasser, Pinback finissait par trouver la faille par laquelle sa
musique s’engouffre, puis irrigue complètement celui
qui prend la peine de l’écouter. Il y a quelque chose
de profondément original chez Pinback, l’idée
d’une forme sonore qui s’invente en permanence, au flux
inouï d’une imagination mélodique
débordante. Ainsi, au détour d’un disque
monolithique, on trouve par exemple une espèce de reggae
livide (XIY), chaloupé par défaut et comme
dépourvu de chair, ou encore une relecture ascétique
des Saintes Ecritures sixties, le très Beach Boys
Tres, sans doute le seul moment du disque où
Pinback se découvre un tantinet, laissant entrevoir une
âme sous le contour opaque de sa musique. Tout le
mystère — et donc le talent — de Pinback
réside d’ailleurs là, dans cette volonté
presque bornée de laisser l’auditeur à poil sur
le seuil de ses disques, sans la moindre clé pour y
pénétrer, avec juste la possibilité de
regarder par le trou de la serrure. Ce qu’il y
découvre, à force de voyeurisme, dépasse de
loin le cadre étriqué de la pop formatée, pour
entrer de plein-pied dans le domaine de l’indicible. On
comprend mieux, dès lors, pourquoi sa musique laisse Pinback
muet.
Gilles Dupuy dans Les Inrockuptibles
n°315 du 27 novembre
2001
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