Bruce Springsteen : Nebraska (1982) (*** 20 albums pour l'île déserte ***) posté le mercredi 03 mai 2006 10:11

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Genre  :  Folk USA
Note :  *****


Ça se passe à Pasadena, à Hambourg, à Paris ou à Boston. Il vient d’emmancher «Because The Night» sur «Candy’s Room» et des milliers de cochons de payants hurlent leur satisfaction d’en avoir eu pour leur monnaie. Et lui, là-haut dans les projos, avec sa gueule d’apprenti fraiseur, il dit froidement : «Bon ben, pour la  prochaine, j’aurais b’soin d’un peu d’calme». Et il l’obtient. C’est pour ça qu’il est LE Boss. Pas pour faire fermer d’un coup 10, 20 ou 30.000 mandibules mal torchées. Mais pour placer lui, le seul dont le «Detroit Medley» soit encore crédible, «Point Blank» et «Mona-She’s The One» (deux caresses de soie) au milieu de sa tornade blanche sans qu’un seul connard ose gueuler «Rock’n’Roll !». Y’a des gens comme ça. Quoi qu’ils fassent, il se passe quelque chose. Et si Bruce se mettait à l’hélicon, sûr qu’il serait le chef de la fanfare. Vous appelez ça comme vous voulez : la classe, le feeling, le respect ou le charisme. C’est du kif. Il peut tout se permettre. Même de casser son propre coup. Après dix ans de Golgotha pour déloger le fils du Père et installer le E. Street Band à la place des larrons. Ses albums sont plus attendus que le service des eaux au Sahel. La moindre de ses crottes de nez frise les 10 bâtons chez Sotheby. Il lui suffit de demander la paix pour l’avoir. Même dans une partie bourrée de journaleux prêts à vendre père et mère pour l’écouter roter. Et lui, que fait-il au lieu de battre le fer pendant qu’il est rouge dans la plaie comme n’importe quel Ted Nugent moyen ? Il se planque dans sa piaule avec un Revox, une gratte, un harmo et un paquet de bonnes chansons pour enregistrer le nouveau Bruce Springsteen que personne n’attendait dans cet état. Parce qu’à force de voir rouler sur le macadam le gros cul du E. Street Band avec ses deux pianos, ses trois guitares, son sax dont même les Boat People doivent avoir entendu parler, on avait oublié que l’artiste aimait bien se coltiner en duel avec une bonne vieille ballade. Maintenant, personne ne pourra plus l’ignorer, vu que «Nebraska» en contient dix. Oui, autant que de titres. Ça n’étonnera que ceux qui n’ont jamais écouté «Mary Queen Of The Arkansas» («Greetings From Asbury Park»), «Wild Billy Circus Story» («The Wild, The Innocent & the E. Street Shuffle») ou des pièces de contrebande comme «Guns Of Kid Cole» ou «Kid Called Zero». C’est-à-dire beaucoup de monde. Quant à ceux dont la connaissance de Springsteen a démarré au bord de «The River», qu’ils considèrent immédiatement «Stolen Cars» ou «Wreck On The Highway» comme des symphonies.
«Nebraska», c’est Springsteen en caleçon. Le maître désapé. Carrément exhibitionniste. Il pose le masque, l’armure et les chaussettes pour se sentir à l’aise. Sans prévenir. Et révèle l’existence d’un fils secret dont personne n’avait envisagé la présence. Parlez d’un barouf dans les chaumières où l’on attendait tranquillement Noël pour fêter la naissance d’un nouvel enfant divin né dans le New Jersey. Alors, pourquoi ce mystère, et surtout, pourquoi un tel album. Sûr qu’on lui demandera à la première occase mais je crois déjà entendre la réponse : «Non, «Nebraska» n’est pas une rupture. Juste une parenthèse pour décompresser, pour sortir du cycle infernal méga-tournée/mégadisque et faire écouter calmement aux gens des chansons qui forment mon univers. Et si c’était  possible, j’aimerais bien aller les chanter, tout seul avec ma gratte et mon harmo dans les clubs du pays». Ouais, ouais... Sûr qu’à force de performances, on allait oublier que le Boss est un songwriter avant d’être une bête de scène. Il vit et le raconte, même s’il n’a pas son pareil pour monter une mayonnaise avec le minimum de moutarde. Tout dans le coup de poignet. Faut pas attendre de lui des messages clairs ou codés, des leçons de morales ou des réflexions biscornues sur l’état du monde. Exceptionnellement, il se fend d’un truc de mauvais prêcheur, mais le mode d’emploi de son piège est d’un décodage enfantin : boulot, gonzesses, bagnoles, rues, nuits, pluie, radio, potes, parents. Pourtant, il est le seul à savoir faire fonctionner l’engin. Ah, ah... Savoir Faire.
Car «Nebraska», composé et chanté par n’importe quel autre individu qui en aurait le calibre (Tom Waits, Moon Martin, De Ville) ferait un bide assuré. Au plus, un succès d’estime. Pas de quoi en faire l’événement du mois. Le Boss n’a pourtant rien de plus que les autres. Il a plutôt moins. C’est ça qui change tout. Lui n’a pas à se forcer pour être naturel. Il raconte des histoires et elles sonnent vrai. On ne demande pas à les croire. On les croit. Si, en plus, elles sont servies sans sauce ni garniture, c’est carrément l’Oncle Paul d’Amérique qui débarque. Les souvenirs ne sont pas dans ses valoches mais dans son coeur. Il ouvre la bouche et la visite commence.
«Nebraska» n’est rien d’autre qu’un recueil de dix histoires. Avec des photos en couleurs qui bougent et toute la vraisemblance qu’elles demandent. La musique ? C’est celle de toutes les chansons-ballades de Springsteen. Au piano («Lost In The Flood» ou «The Angel») ou au biniou. Pas grand-chose d’autre à en dire. Inutile d’épiloguer sur les clins d’yeux. A Cochran, Hank Williams ou Donovan (Oui, j’ai dit Donovan). Et puis, la musique, c’est juste un fond sonore pour qu’on soit complètement détendu en écoutant défiler ces petits rien qui font la vie de l’Amérique. Celle de «Colorado Saga», de «Manhattan Transfer», de «Blue Collar», de «Transamerica Express» ou de «Voyage au bout de l’Enfer». Springsteen sait à merveille transcender la vie de n’importe quel Sam moyen pour lui donner des nerfs, de la sensibilité et du rose aux fossettes. Quoi de plus banal qu’une colline à la sortie d’une ville où les gosses vont regarder passer les bagnoles ? Springsteen en fait une romance («Mansion On The Hill»). Et, par les temps qui courent aux States, le massacre d’une vingtaine d’innocents par un barge ne fait même plus la une des canards de province (un malade vient de flinguer tous les employés d’un garage parce qu’on ne lui filait pas assez vite son plein de gasoline). Ouais, mais quand le Boss empoigne son 410 à canon scié et qu’il traverse tout le pays avec sa p’tite en tirant sur tout ce qui bouge, on voit le sang gicler sur le pare-brise («Nebraska»). Et ceux qui n’ont jamais osé avouer à leurs potes que la superbe caisse de leur père n’était qu’une vieille ordure dont seule la carrosserie pouvait en jeter (en ne regardant pas à moins de dix mètres) comprendront toute l’amertume de «Used Cars». Parce que les chignoles, Bruce les aime. On le sent. On le sait. Conduire la nuit pour le plaisir de conduire la nuit, seuls les maniaques du volant peuvent savoir quel bien-être cela procure. «Open All Night» n’est rien d’autre que l’aveu de cette faiblesse. Et cette chanson fera sûrement sentir à certains le pouvoir magique de la conduite de nuit en écoutant la radio et en fumant un clope, juste pour le plaisir de conduire la nuit en écoutant la radio et en fumant un clope. Sûr que c’est une façon de fuir la réalité, d’aller rêver pour pas trop cher, de se prendre pour un cow-boy solitaire loin de son foyer. Pas étonnant que cette chanson et son double («State Trooper») se terminent à chaque fois par «Délivrez-moi de ce nulle part».
Avec trois fois rien, comme la déprime de Ralph, l’employé de chez Ford, à Mahwah, il vous bâtit un roman. Un roman américain. Comme Dos Passos ou London vous en torchaient sur les petites gens de leur rue. C’est juste une tranche de vie, un fait divers comme il s’en passe des milliers, mais qui se retrouve tout en haut de l’affiche parce qu’un cinéaste lui a donné une gueule. Les prisons ricaines sont certainement pleines de «Johnny 99» mais maintenant on en connaîtra au moins un dans le monde entier. C’est pas Gary Gilmore mais presque. Et le plan du flic qui doit aller arrêter son propre frère, combien de fois l’a-t-on déjà vu ? Pourtant Springsteen arrive à en faire un remake sympathique («Highway Patrolman»). Tout est dans les mots, dans la façon de les bouffer ou de les étirer même s’ils sont simples comme bonjour. Y’a des mecs qui savent raconter les histoires, faire durer le suspense et enfiler les frusques de leurs héros. C’est tout. C’est comme ça. Même quand ça se complique.
«Reason To Believe» est une sorte de parabole pleine de bon sens aux vertus antidépressives pour les derniers romantiques que le Boss anime d’une douce ferveur biblique.
Voilà à quoi il s’amuse, le soir, dans sa piaule ou assis sur la taule encore chaude de son garage. Tout seul avec sa guitare, il transforme ses petites aventures ou celles de ses copains en de bonnes vieilles chansons que les petits enfants remplis de rêves écoutent religieusement. C’est la nouvelle voix de l’Amérique, une entreprise de réalisme, pas de propagande.
Certainement pas avec ça qu’il s’achètera un nouveau maillot de corps. Mais que le maître du monde accepte de mettre son titre en jeu, c’est déjà un événement.

Michel Embareckdans BEST n°171 d'octobre 1982
© 1982 BEST. Tous droits réservés.


Premier album unplugged de l’histoire récente - et gloutonnement avalée par la télé - du rock, “Nebraska” est le road record du dernier des Mohicans de l’âge électrique. Quand il en subodore la nécessité cathartique, Springsteen raccroche les gants après les deux ans de tournée consécutifs à “The River”. Gavé, sursaturé, le Boss met le E Street Band en vacances. Et se paie incontinent une fiction de virée en Thunderbird décapotable : à lui les autoroutes enneigées et les motels crades de l’Amérique ordinaire ! Armé en réalité d’une paire de guitares, de ses souvenirs, de son imagination et d’un gros besoin de solitude en noir et blanc, l’admirateur de Steinbeck et de Hawks accouche de dix mini-nouvelles dont un Robert Altman aurait pu se nourrir en vue d’un scénario à la “Short Cuts”. Chroniques autant que portraits, ces chansons rugueuses ne sont jamais froides : les personnages qui s’y meuvent, ou plutôt s’y débattent face à leur destin, Bruce a su les camper prestement, à vif dans leurs très (trop) humaines contradictions.
S’y cherche-t-il ? Du moins y retrouvons-nous ses thèmes favoris — pas de bol, la vie ! — mais débarrassés du pathos héroïque, et des traces enfin nettes de lui-même et des siens, son père en tête, figure emblématique de l’Américain moyen naïf, grugé, croyant au mythe jusqu’au dernier soupir. Et ce sont ces soupirs, ces fractures, ces non-dits troubles et diffus qui émeuvent : pas l’ombre d’une explication rassurante, d’une théorie à l’horizon. Poignant mais pas plaintif, aigu mais pas strident, “Nebraska” paraîtra déprimant à certains, indigeste à beaucoup... Tous pourtant acclameront le maousse “Born In The USA”  deux ans plus tard, sans se douter que les plages douces qu’il recèle proviennent de cette veine qui ne se cachera plus désormais... Et puis Johnny Cash s’est approprié “Johnny 99” et “Highway Patrolman”, ça console.

François Ducray dans Rock & Folk hors série n°11
  “300 Disques Incontournables 1965-1995”
© 1995 Rock & Folk. Tous droits réservés.

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