Pink Floyd : The Piper At The Gates Of Dawn (1967)  (*** 20 albums pour l'île déserte ***) posté le mercredi 03 mai 2006 10:45

Genre  :  Rock Psychédélique UK
Note :  *****


Ce premier album du Floyd ne contient pas les premiers singles du groupe, comme c’était d’usage à l’époque (cf “Sgt Pepper” des Beatles, privé de “Penny Lane” et “Strawberry Fields Forever” pour les mêmes raisons). C’est bien dommage car des morceaux comme “Arnold Layne”, “See Emily Play” et “Apples And Oranges” sont de pures merveilles, supérieures à bien des morceaux de cet album.. On les retrouvait en vinyle sur des compilations laides (par le look) et bancales (par le choix des titres) comme “Relics” ou (mieux) “Masters Of Rock”. En CD, espérons seulement qu’il ne faut pas se payer un coffret de dix albums pour les récupérer... Cela dit, ne crachons pas dans la soupe, ce “Piper” vaut le coup d’oreille, bien sûr. Il fut partout assez mal accueilli à l’époque de sa sortie par les branchés londoniens qui avaient l’habitude de voir le groupe se produire dans les clubs de l’underground psychédélique d’alors, où il délivrait de longues improvisations complètement freak out, et qui le trouvaient trop propre (Pete Townshend dira lui-même que cet album était “une honte”). On retrouve en deux occasions ce type de morceaux, instrumentaux, signés collectivement : “Pow R Toc H” et “Interstellar Overdrive”, et ma foi... On aurait plutôt tendance à penser l’inverse : ce qui reste aujourd’hui de meilleur, ce sont les petites chansons. Pas si petites que ça, tout de même, toutes à une exception mineure (signée Waters, pas encore maître du monde) griffées de la plume du mythique Syd Barrett, qui quittera le groupe peu après la sortie de cet album. Génie cintré, leader irresponsable, il imprime à celui-ci un esprit et un son qu’on ne retrouvera jamais par la suite comme si le Floyd post-Barrett était un autre groupe. Des changements harmoniques pour le moins surprenants (“Astronomy Domine”, “Lucifer Sam”), une façon de chanter inimitable et une poésie terriblement personnelle font de ses compositions des espèces d’ovnis dans le monde du rock. Certaines nous entraînent vers ce que produira Barrett ultérieurement en solo sur ses deux albums hantés et magnifiques que sont “The Madcap Laughs” et “Barrett”, ainsi “The Gnome” ou “Flaming”. D’autres, comme “Chapter 24” et surtout “Matilda Mother”, sont des petites merveilles pop pleines de ruptures et de surprises, rappelant parfois les Beatles, les Who ou les Beach Boys, mais avec ce petit quelque chose en plus. La folie, peut-être.

 

Stan Cuesta dans Rock & Folk hors série n°11
  “300 Disques Incontournables 1965-1995”
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Et voici que soudain surgit la conjonction parfaite entre une drogue, une ville, un groupe. Par sa musique audacieuse, le groupe synthétise un mouvement nouveau qui attire un noyau dur de fervents adorateurs. Cette histoire n'a cessé de se répéter depuis les débuts du Pink Floyd de Syd Barrett. Syd Barrett est le grand génie méconnu du rock. Un précurseur au look d'une beauté byronesque. "Syd était un génie. Tout était facile, nous n'avions qu'à le suivre", raconteront les Floyd pour une fois unanimes, car tous persuadés d'avoir croisé un pur diamant humain. Il y a en Barrett quelque chose du pied piper, le joueur de flûte de Hamelin. Mais c'est au bout de sa Binson Echorec que le Londres psyché s'accroche. Cheveux bouclés, yeux charbonneux et chemises à jabots, Syd indique plein de pistes possibles à tous ceux qui viendront. Car Barrett veut tout partager. Il semble parler aux elfes, aux fées et sa voix charme les lutins. Sa guitare magique ricoche entre les planètes, façon grosse boule de flipper cosmique. Barrett taquine tous les guitaristes existants, passés ou à venir. Il invente la guitare post-blues dès 1967. Alors, ce disque ? Monumental. Musique froide, cérébrale, car jouée par d'impeccables étudiants en architecture, totalement au service du génie dont la très réelle folie secoue déjà les vieux carcans de la pop. Sur son premier disque qui commence par des bruitages radio parasites, Pink Royd ose plein de choses, notamment un morceau de bravoure instrumental de neuf minutes ("Interstellar Overdrive") qui va suivre la formation et constituer un respectable cheval de bataille en live. Mais Barrett possède également les secrets du rock'n'roll garage. Le titre "Lucifer Sam" est construit sur un riff sidérant de logique, imperturbable et économique, un riff aussi contagieux que ceux de "Louie Louie" ou de "Satisfaction". Cet invraisemblable éventail de possibilités ne passe pas inaperçu. Chaque apparition du Floyd est un événement underground, le premier single publié par EMI ("Arnold Layne") fait un score remarquable, le deuxième ("See Emily Play") affole les radios. Dans les clubs, au premier rang, deux fans de Syd n'en perdent pas une miette : David Bowie et Marc Bolan suivent les moindres apparitions dramatiques de leur idole, de plus en plus délabrée par sa consommation quotidienne d'acide. Tout à fait étrangement, dans de récentes interviews, Roger Waters a souhaité décliner toute responsabilité du Floyd dans le mouvement psyché qui suivit. Pour Waters, l'affaire est close, inexistante au prétexte que trois membres du groupe ne prenaient aucune substance. Cela est sans doute exact. Mais Syd Barrett consommait suffisamment de LSD pour quatre. Voire pour tout le pays de Galles. Le point fort de la démonstration de Waters s'appuie sur la chanson "Bike", qui termine le disque. A première écoute, certes, ambiance juvénile, refrain enjoué, un adolescent chante sa bicyclette, quoi de plus normal, banal, quotidien ? Mais les vieux combattants des guerres psychédéliques connaissent bien la légende de la bicyclette ! Dès 1943, un chimiste suisse nommé Albert Hofmann travaille sur l'ergot du seigle. Le 16 avril, ce chimiste employé des laboratoires Sandoz se sent "bizarre". De fait, manipulant à main nue du LSD 25 qu'il vient tout juste de synthétiser, il s'est dosé sans le savoir. Hofmann ferme son laboratoire pour le week-end. Se croyant grippé, il décide de rentrer chez lui, à bicyclette. Et comme raconté dans son livre de souvenirs, c'est alors que le petit chimiste pédale joyeusement dans la campagne suisse que commence le premier  trip de l'époque moderne... Si l'on écoute la fin du titre " Bike", effectivement le refrain enjoué des débuts laisse soudain place à un long freak-out acide proche de la musique concrète. Il faut quatre mois au groupe pour mener à bien son enregistrement (Studios Abbey Road, du 15 mars au 5 juillet 1967. Pour l'époque et pour un groupe débutant la chose est inouïe). Si le premier album du Floyd reste remarquable, c'est que, par-delà la fulgurance des géniales compositions de Barrett, l'auditeur est sans cesse déconcerté par des climats contradictoires. Rien ici n'est réel. Des climats blues évoluent en comptine pour barrer cosmique, des bluettes acoustiques dérapent dans des instrumentaux électriques, le Floyd oppose sans cesse deux mondes, celui de la campagne anglaise et celui des immensités intersidérales. Enfin Barrett semble tout au long se poser des questions sur son appartenance à un groupe (adulte ou adolescent ?). Il ne se les posera plus très longtemps : son éviction est proche. L'enregistrement fut à l'évidence pénible. Dans les studios feutrés où les ingénieurs portent encore des blouses blanches, Syd Barrett refuse de se plier aux demandes du producteur maison Norman Smith, s'avère peu désireux de rejouer ses titres deux fois de la même façon (ce qui reste encore à l'époque le principe de l'enregistrement moderne). Mais chacun apporte sa contribution, Roger Waters signe une chanson et Rick Wright, impeccable musicien, propose d'étonnantes parties de claviers. Nick Mason assure des rythmes hypnotiques qui deviendront sa marque et préfigurent les boucles techno. Barrett devient l'élément perturbateur, imprévisible. Son état empire, sa consommation d'acide devient démentielle et le génie ingérable du Floyd sera tristement abandonné par son groupe quelques semaines après la sortie du disque. Existant dans une version monophonique spécialement choyée au mixage par  le groupe (et rééditée en CD), ce disque est l'un des grands moments de l'histoire analogique. La sortie fut saluée par un tir de barrage. Certains journalistes adorent et décrivent (le Melody Maker parle pour la première fois d' "avant-garde", en français dans le texte  mais Pete Townshend des Who refuse de reconnaître les directions musicales prises par les Pink Floyd. Il qualifie leur musique de "fucking awful bubblegum Mickey Mouse music". Syd Barrett a regagné sa ville natale de Cambridge, où il réside toujours, fantôme absolu du rock. Des photos prouvent qu'il s'est autorisé une apparition lors de séances en studio de son ex-groupe pour l'album "Wish You Were Here". Lors du concert de reformation du Floyd  pour Live 8 2005, Roger Waters lui a rendu un hommage bouleversant.

 

Philippe Manœuvre dans Rock & Folk d'août 2005
© 2005 Rock & Folk. Tous droits réservés.



Alors que Syd Barrett ressort enfin de son trou noir (pour vider ses poubelles), on réédite luxueusement The Piper At The Gates Of Dawn : l’album qu’il dirigea, têtu et élégant, pour un Pink Floyd alors étincelant. L’occasion toujours gratifiante de revisiter un album fondamental, dont le rock ne s’est pas encore vraiment remis. Syd Barrett encore moins.

Plus fort que les dernières photos de Lady Di, ce cliché publié en catimini par le précieux magazine anglais Mojo dans son édition de septembre : on y voit un type, la cinquantaine voûtée et dégarnie, en train de sortir ses poubelles. L’homme croise furtivement l’objectif, d’un regard à rendre presque chaleureux et rassurant celui d’Anthony Hopkins dans Le Silence des agneaux. Le registre d’état civil de Cambridge a inscrit voilà un demi-siècle le propriétaire de cette oeillade terrifiante sous l’identité de Roger Keith Barrett. La main courante des grands naufrages du rock fait remonter approximativement à l’hiver 72 les derniers signaux envoyés en direction de la terre ferme par Syd Barrett. L’ultime groupe auquel aura appartenu l’elfe fantomatique du Pink Floyd originel avait pour nom prémonitoire Stars, et depuis vingt-cinq ans seules les galaxies reculées reçurent effectivement la visite de Syd Barrett. Jusqu’à cet instantané de la vie domestique qui équivaut déjà chez les Soubirous impénitents que nous sommes à l’apparition de la sainte Madonne. L’ironie veut qu’au moment précis où le cher disparu réapparaît pour sortir ses poubelles, EMI sorte de son côté une édition nouvelle, luxueusement emballée par le designer Storm Thorgerson - celui-là même qui réalisa la pochette originale -, de The Piper At The Gates Of Dawn, le seul album entièrement maîtrisé par Barrett à la tête du Floyd. A propos de poubelle, inutile d’y glisser précipitamment votre vieil exemplaire stéréo de ce monument fondateur du psychédélisme anglais, puisqu’il s’agit aujourd’hui d’une version en mono telle que l’avait conçue Barrett à l’origine et qui n’avait figuré jusqu’à ce jour que sur les premiers pressages de l’album en août 67. Si on n’est pas du genre à prétendre que le seul enthousiasme jamais soulevé par Pink Floyd réside dans cette première et fantastique copie - on tient notamment Meddle pour un véritable chef-d’oeuvre d’élégance -, il faut bien reconnaître que malgré ses 30 ans bien sonnés, The Piper At The Gates Of Dawn sème encore à la réécoute une fichue pagaille multisensorielle. Quant au récent regain d’attention pour le space-rock et les explorations transcendantales - en témoigne l’un des disques passionnants de l’année, celui de Spiritualized -, il nous renseigne sur l’influence jamais retombée du delirium barrettien sur le mental collectif du rock.

Pourtant, malgré le nom qu’il s’était choisi à ses débuts - The Pink Floyd Sound -, le quatuor sorti frais émoulu des écoles d’art et d’architecture de Cambridge et de Londres a passablement tâtonné avant de se trouver un son. "Nous sommes des stars avant d’être des musiciens" claironnait Barrett en 66, qui n’avait qu’une idée floue des voies à emprunter mais une idée fixe quant à leur issue royale. On peut même avancer l’hypothèse suivante : si, par un hasard assez singulier, Pink Floyd n’avait pas été amené à enregistrer son premier album dans le studio voisin de celui où les Beatles étaient en train de concevoir Sergeant Pepper, le résultat final aurait présenté une tout autre allure. Début 67 à Abbey Road, les deux événements qui marqueront le futur proche du rock anglais se décident à quelques mètres de distance, à peine séparés par un couloir vite improvisé en haut lieu de l’espionnage industriel : "Je suis persuadé que les Beatles copiaient ce que nous étions en train de faire", confiera plus tard Peter Jenner, le manager de Pink Floyd. "Nous en faisions autant avec ce que l’on entendait depuis le couloir." Pour les Beatles, l’enjeu est clair : faire encore mieux que leur propre Revolver, dernier étalon planétaire en date. Mais ceux-là ignorent que Pink Floyd - qui n’a auparavant sorti que deux singles - s’est fixé exactement le même but. Dans le camp floydien, on possède un précieux allié en la personne de Norman Smith, producteur maison d’EMI, qui a travaillé comme ingénieur aux côtés de George Martin jusqu’à Rubber soul. Il connaît tous les plans adverses et c’est lui qui entraîne Barrett - dont il a immédiatement cerné le génie - vers les retranchements radicaux d’une folie encore embryonnaire. Logiquement, Pink Floyd aurait dû sur son premier album se limiter à parfaire un art aérien et gracile de la pop-song ébauché par les merveilleux Arnold Layne ou See Emily Play. Sous l’influence jumelée de son prestigieux voisinage et du LSD - dont il est devenu entre-temps un consommateur effréné depuis qu’il habite du côté d’Earl’s Court, repaire londonien de la défonce chic -, Barrett va griller en quelques semaines toutes les étapes et l’essentiel de ses fusibles. Jusqu’alors, il y avait deux Pink Floyd bien distincts : celui qui massacrait des standards rhythm’n’blues sur la scène de l’UFO en compagnie de Soft Machine et de quelques autres apprentis artificiers, et celui autrement plus fréquentable que l’on pouvait apercevoir, souriant en chemise à fleurs à Top of The Pops, qui possédait encore les manières d’une jeunesse britannique bien éduquée.

Avec The Piper At The Gates Of Dawn, le premier — colocataire sauvage et malpoli du cerveau schizophrène de Barrett — va s’introduire dans l’antre raffiné du second pour lui refaire le portrait. Toute la jeunesse anglaise a ressenti le poids des estocades successives des Beatles, du psychédélisme hautement fumigène en provenance de Californie et des outrances libertaires de Coltrane, dont Barrett était un amateur avisé. Plus question dès lors de laisser les vieilles manies de la pop se figer entre dentelle et soie, même si l’heure n’était pas tout à fait venue non plus pour un largage total des amarres. Mieux qu’aucun autre album paru dans l’Angleterre de la fin des années 60 — Sergeant Pepper compris —, The Piper At The Gates Of Dawn concilie dans un équilibre assez prodigieux folie furieuse et innocence, à mi-chemin entre la communion extatique chère aux hippies et la camisole : le premier des grands disques de pop aliénée. Les plaies et fêlures intimes de Barrett — orphelin de père depuis l’âge de 12 ans et ensuite abusivement couvé par sa mère — s’ouvriront à mesure des séances de l’album comme des fruits trop mûrs sous l’attaque des acides. De cette faille jailliront en gerbes incontrôlables ces Astronomy Domine et autres Interstellar Overdrive, comme autant de cloisons mentales défoncées à coups de feedbacks, de claviers sidérants et de fréquences sidérales. Sur Pow R. toc H., Barrett pousse l’inconscience jusqu’à se rendre sur les lieux mouvants où Brian Wilson s’est définitivement égaré en composant Smile, tandis que Take up thy stethoscope and walk donne une idée assez précise des visions stroboscopiques qui étaient les siennes à l’époque, et qui le restèrent longtemps. Et puis, surtout, il y a ces dragées à la poudre explosive dont Barrett est allé puiser les thèmes chez Lewis Carroll, Edward Lear ou Tolkien, dans la poésie symboliste française ou chez les taoïstes : ces Matilda mother, The Gnome, Scarecrow ou Chapter 24 où se bousculent créatures gothiques, clavecins baroques, bruits d’animaux et héroïnes diaphanes de contes pour enfants.

On aurait tort néanmoins de négliger au profit du seul Barrett la contribution des trois autres Pink Floyd, à savoir Roger Waters, Richard Wright et Nick Mason. C’est aussi à eux, les architectes supposés sans grandeur, que revient la trame sonore quasi immatérielle qui téléporte chacune des chansons composées par Barrett hors du cadre couramment défini de la pop. Future entreprise florissante de pyrotechnie, Pink Floyd, en 67, ne triche pas encore. Ses membres croient sincèrement au pouvoir des puissances cosmiques et à la corrélation entre un light-show ultrachiadé et le bonheur universel. D’avoir adhéré d’un peu trop près à ces fariboles, Barrett sombrera comme un galet dans la mer agitée qui emportera le Summer of love. Lorsqu’on le pressera quelques années plus tard pour qu’il écrive en solo les hits dont il était évidemment capable, il ne cessera de répéter : "J’ai 24 ans, je suis jeune, j’ai tout mon temps." Pourtant, cette jeunesse prometteuse ne tardera pas à muer en vieillesse éternelle.


Christophe Conte dans Les Inrockuptibles n°119 du 24 septembre 1997
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