Note : *****
On est en mai, le ciel est blanc et dehors, il fait froid. J'ai bien failli plonger dans l'embarras plutôt que dans Seventeen Seconds, et c'eût été dommage. Trop désiré, sans doute. Sujet à des extrapolations mirobolantes. Il y avait de quoi : Three Imaginary Boys, l'une des plus belles promesses de 79, un début presque trop impressionnant ; mais victime d'amalgames fainéants et d'étiquetages abusifs ("c'est de la cold wave, cocold, y'a un frigold sur la pochette..."). Puis deux simples de taille à pulvériser tous les pisse-cold de la planète : Boys Don't Cry, ritournelle rose et bleue bouffant le gris en quelques accords, larmes d'épilepsie heureuse, et Jumping Someone Else's Train, souffle de loco monté sur ressort, compression des gaz et mur du son déchiqueté (on retrouve ces deux titres ainsi que Plastic Passion B-side de "Boys", et Killing An Arab premier simple du groupe, sur la récente version américaine remodelée de l'album : avis aux collectionneurs). Enfin, des prestations scéniques vibrantes, électriques, enthousiasmantes (le concert du Bataclan en décembre !). Un culte bien amorcé et l'attente d'une explosion.
Arrive Seventeen Seconds, et un tout autre scénario. Perte de contrôle et risque de dérapage. Les premières écoutes sont frustrantes et laissent même redouter un flop à la Magazine : premier album convulsif et indispensable, second éthéré et étiré. Il faudra l'immersion totale pour dissiper toute trace d'inquiétude. Immersion est le mot : comme si le décor inchangé (maison isolée aux grandes pièces vides, bruits de pas dans les couloirs, femme-objet reflétée dans l'iris) se trouvait transplanté un niveau plus bas, en milieu sombre et subaquatique. A Reflection mime méthodiquement la descente, piano aqueux, hippocampes et méduses assistent à notre enfoncement. La Cure en hydrothérapie. Le traitement n'a pourtant guère changé, l'espace sonore enrichi d'un élément supplémentaire (Matthew Hartley aux claviers et synthétiseurs, tandis que la basse est passée aux mains de Simon Gallup) garde une configuration similaire – avec des pistes vides et cette manière homéopathique qu'a le groupe – il faut lire surtout Robert Smith, qui ici co-produit – de repartir et enchevêtrer les sons. Tout dans la dose et dans l'équilibre, toujours posé sur la dualité batterie-guitare : drumming minimum mais omniprésent, et ces accords à fleur de nerfs ( dont on croirait tendu l'instrument de Smith ) qui vous gratouillent le cortex. La basse fait le plus souvent le lien entre les deux, sous-tend la guitare (A Forest ou peut se permettre de disparaître (dans At Night ). Quant au synthé, producteur de "bruits", générateur de discrètes nappes ou enjoliveur de la texture mélodique (piano), il garde un rôle complémentaire mais essentiel dans l'élaboration des climats.
Cure, claustrophobie et paranoïa. Pour Robert Smith, visionnaire introverti, la vie se joue comme un théâtre cruel et factice : Play For Today la relation amoureuse est au rang des chimères plastiques ("I play at night in your house ... pretending to swim ... I wish I was yours"), la distance règne dans un monde-forêt sans issue (A Forest ) Et la voix constipée sur ce son aigrelet qui nous raconte nos propres cauchemars ("You fall in love with somebody else again tonight...". A la fin de M, Robert égrène les parcelles d'électricité tel un adepte rétroactif du Velours Sous-Marin ... parlez de néo-psychédélisme si ça vous chante ...
Echos de spleen haute tension à écouter dans le noir, ou un dimanche après-midi par un ciel blanc, avec encore dix-sept secondes à vivre ("Seventeen Seconds... a measure of life") Seventeen Seconds est opaque ; demande des efforts, je le répète. Mais quand on y baigne, on se plaît à oublier qu'on a frôlé le dépit amoureux pour s'y perdre à nouveau. Je voudrais seulement souhaiter que ce passage en thérapie douce n'effraie pas les patients. Et surtout qu'en posant ces tentures secrètes, la Cure n'ait pas tapissé son linceul, à l'heure où elle épure son art.
François
Gorin dans Rock & Folk n°161 de juin
1980
© 1980 Rock & Folk. Tous droits
réservés.
Ce n'est pas si
grave. L'air est simplement devenu un peu plus irrespirable. Les
temps sont lourds et tristes et n'offrent qu'une cruelle
dualité à notre existence, celle qui ostensiblement
ne nous donne plus à choisir qu'entre le puits et le pendule
et peut-être quelques autres supplices indolents dont Edgar
Poe aurait su se repaitre avec style et minutie. Cheap philosophy.
"Feeling is gone / and the picture disappears / and everything
is cold" , la voix de Robert Smith est frileuse et
éphémère comme un flocon de neige
échoué sur une bouche du métro. Mais le jeune
homme a le coeur ardent (il doit s'en réveiller la nuit) et
les chansons qu'il cisèle sont parmi les plus troublantes
que l'on puisse rencontrer aujourd'hui. Seventeen Seconds
est déjà le second album de The Cure et autant dire
qu'il n'a que de très lointains rapports avec Three
Imaginary Boys. Le son fluet et immédiat du premier
album a évolué, prenant l'aspect d'une matière
dilatée et féerique où les guitares dessinent
une cascade de lignes en cristal aux reflets aveuglants, la
rythmique solidement incrustée boxant près du coeur
avec la ponctualité d'un métronome, Matthieu Hartley
installant sobrement par effluves successives les plaintives
interventions de son synthé pour enfant.
Les sept titres de l'album (exclusion faite des deux courts
préludes artificiels de chaque face A
Réflection et The Final Sound) suivent plus ou
moins rigoureusement cette construction. Il se dégage de ce
disque une sensation d'envoûtement progressif, de lent
empoisonnement et qui pareil à l'écume des jours
éclôt et se développe comme une orchidée
vénéneuse dans le thorax de celui qui
l'écoute. Play For Today, M ou le
très surréel A Forest jouissent de cette
magie unidimensionnelle, ce vertige séduisant et sensuel
d'instants différents qui déferlent, gondolés
par la chaleur d'émotions excessives, et sont sans doute
mieux disposées à faire passer la vision très
personnelle de Robert Smith que ne l'étaient Killing An
Arab ou Boys Don't Cry. Une vision divergente,
inarticulée et floue comme la pochette, ou (presque) rien
n'est avoué, et tout frôlement bâti sur quelques
points de repères foncièrement anodins comme un
robinet qui fuit (10:15) ou bien une forêt au
crépuscule (A Forest). Les textes ont tous cette
pudique inconsistance quand bien même ils évoluent
toujours autour de l'élément féminin comme une
mouche autour d'une plante carnivore. Les jeux mélancoliques
de In Your House me fascinent de très près.
Je coule alors que je suis supposé nager et c'est cette
brume mauve de cantilène dégelée qui me
submerge. Je crois que je vais m'en faire une bande-son pour panser
ma conscience malheureuse. Le second album de The Cure est sorti.
Il s'appelle Seventeen Seconds. La jouissance
mesurée.
Francis
Dordor dans BEST n°143 de juin 1980
© 1980 BEST. Tous droits
réservés.
Robert Smith a fini sa période d’apprentissage, il a tiré les conclusions des premières tournées et des premiers enregistrements. Il sait exactement ce qu’il veut pour le deuxième album. Pour parvenir à ses fins, il a écarté Michael Dempsey au style trop... poppy et l’a remplacé par un ami, Simon Gallup des dispensables Magspies. Il a également fait appel au clavier du même groupe, l’imposant Matthew Hartley. En studio, il s’est débarrassé de la tutelle de Parry et co-produit le disque avec Mike Hedges. Alors que beaucoup voient en The Cure un groupe pop par excellence — suite à la sortie des singles “Boys Don’t Cry” et “Jumping Someone Else’s Train” — Smith a préféré explorer une veine brumeuse, toute en suggestions. A l’exact opposé de “Three Imaginary Boys”, “Seventeen Seconds” est un album qui s’écoute d’un bloc, presque un disque conceptuel comme en témoigne la présence de pièces instrumentales, “A Reflection”, “Three” et “The Final Sound”, situées avant ou après des morceaux stratégiques du disque. Compositeur doué, Smith n’est pas tombé dans le piège que tend parfois ce genre de projet : les atmosphères ne prennent jamais le pas sur des morceaux qui figurent parmi les meilleurs du répertoire Cure. “Play For Today” et “M” (une initiale, hommage au prénom de la petite amie de Robert, Mary Poole) sont des modèles de pop raffinée, “A Forest”, spirale épique, tandis que “At Night”, “In Your House” et surtout le sublime “Seventeen Seconds” réveillent magnifiquement les instincts mélancoliques de tout un chacun. Beaucoup voient dans ce disque l’influence du Floyd de Syd Barrett, Smith préférera toujours le concevoir comme un habile mariage entre les œuvres du regretté Nick Drake (une certaine idée du romantisme) et de la trilogie berlinoise de Bowie (la production glacée). Quoi qu’il en soit, on découvre surtout l’un des albums incontournables de la décennie passée.
Christophe Basterradans Rock & Folk
n°346 de juin 1996
© 1996 Rock & Folk. Tous droits
réservés.
Après avoir
joué au plus près du punk, ornant la pochette de son
premier album d’un frigidaire évoquant à la
fois le punk et le pop-art, Robert Smith entreprit dès
Seventeen Seconds une démarche singulière
consistant à mettre en scène sa propre disparition.
Seventeen Seconds est en effet le point de départ
d’un triptyque où le chanteur peu à peu
orchestre son effacement total en tant qu’artiste, chanteur
et musicien. Et ce faisant, il se met à trouver ses
premières vraies illuminations de compositeur.
Seventeen Seconds est ainsi le premier album sur lequel
The Cure se met à vivre en dehors de tout idiome
préexistant : ici, toute tentative de pop semble
délibérément abolie, bannie de toute
composition. Plus précisément, Seventeen
Seconds met en scène les prémices d’une
pop différente, fondamentalement amniotique et
délétère, résolument tournée
vers l’absence de l’ego au profit de la
réapparition du sentiment. Ici, Robert Smith commence
à chanter au loin, enfouissant sa voix derrière les
guitares et les basses réverbérées. Son chant,
devenu un instrument en creux parmi tous les autres, se
dévoile alors
comme un vecteur d’émotions troubles, de
questionnements existentialistes et de toutes les
problématiques qui habitent le coeur et l’esprit des
adolescents sensibles. En cela, Seventeen Seconds est plus
qu’un disque, il s’agit d’un miroir tendu :
Robert Smith n’y fait pas l’artiste, l’idole, le
modèle, mais bien le reflet de qui l’écoute, de
qui veut bien tendre l’oreille pour happer quelques bribes de
ses mots hantés.
Sous sa pochette crépusculaire, The Cure a ainsi
involontairement inauguré un genre, la new-wave, qui allait
construire sa musicalité et sa mythologie en
interprétant pratiquement de travers la modestie de
Seventeen Seconds. Car sur ce disque toujours
incroyablement bouleversant, il n’y a, contrairement à
tous les albums des copistes du groupe, aucune note inutile. Et
lorsque s’achève le morceau qui ferme le disque et lui
donne son titre sur quelques notes sèches
égrenées jusqu’à l’extinction, on
se retrouve, à chaque fois, avec l’esprit
immanquablement modifié, ne sachant plus réellement
qui, du groupe ou de l’auditeur, s’est
définitivement tu.
Joseph
Ghosn dans Les inrocks
2 THE CURE (1er trimestre 2005)
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