Genre : New Wave
UK
Note : ****
Que faire quand on a été aussi loin qu’il est possible d’aller humainement sans y laisser sa peau ? C’est apparemment la question que s’est posée Robert Smith après «Pornography», couronne funèbre mettant un point final à la démarche première de Cure. Démarche verticale d’un groupe allant en approfondissant son univers musical et émotionnel, jusqu’à s’enfoncer — s’enterrer ? — totalement en lui-même.
Il a commencé par y répondre avec une série de pas de crabe — sur le côté. Sa collaboration renouvelée avec Siouxsie and the Banshees, son expérience passablement auto-complaisante avec Steve Severin (The Glove), les singles sans souci du lendemain étaient autant de façons de faire autre chose que ce que l’on attendait de lui, de se retrouver en changeant d’air. Des jalons aussi afin de défricher une nouvelle voie, c’est maintenant clair avec «The Top».
La cure actuelle est à base de sang neuf, directement invoqué dès «Shake Dog Shake», première chanson du disque («Wake up in the new blood / Make up in the new blood / Shake up in the new blood»). Sang neuf apporté par une réorganisation interne aux allures traumatiques de renaissance, Laurence Tolhurst délaissant désormais la batterie — elle échoit à Andy Anderson — pour les «autres instruments», ceux dont Smith ne joue pas. Sang neuf immédiatement perceptible dans le son même du groupe, plus touffu encore qu’auparavant, brouillon parfois, et puisant dans une palette élargie horizontalement par l’emploi de guitares classiques, du piano, de synthés sortis de leur rôle d’ambiance, et même de flûte de Pan.
Cette cure de sang neuf est - évidemment - également une cure de jouvence, «The Top», c’est le sommet, mais aussi la toupie, jouet d’enfant que l’on entend au début et à la fin de la chanson-titre et plusieurs fois dessiné sur la pochette, afin qu’il n’y ait nulle ambiguïté. Les centenaires précoces de «Pornography» semblent avoir retrouvé leur naïveté d’enfants, encore que l’on puisse la penser plus feinte que réelle. Ainsi, à l’image des petits qui prennent les mots au pied de la lettre, sans distance, ils peignent «Wailing Wall» (le mur des lamentations) de couleurs proche-orientales, et illustrent musicalement de fifres et tambours le portrait de la fille «fière de se battre à la guerre / dans le monde vide», hantée par «les armées qui marchent dans sa tête» («The Empty World»). Le psychédélisme plus ou moins diffus dans lequel baigne «The Top» est lui aussi naïf tant il est pris, en apparence, au premier degré, de la pochette hérissée de symboles obscurs très «light-show au Fillmore 67» à des lignes comme «like the pig on the stairs / Hanging / In a groovy purple shirt». A croire que Smith s’est mis à carburer à l’acide depuis quelques mois, ou que c’est ce qu’il voudrait laisser supposer - «The Blue Sunshine», l’album du Glove, empruntait son titre à une forme célèbre de LSD. Et même la diversité étudiée des chansons a quelque chose du gosse tout fier de montrer ce qu’il sait faire, ou sa collection de jouets.
N’allez pas croire pour autant que si The Cure renoue avec le monde de l’enfance, tout baigne dans l’eau de rose et l’optimisme béat à la Walt Disney. A côté d’une jolie chose pop et entraînante comme «The Caterpillar» ou d’une nursery rhyme susurrée et apaisée («Dressing Up») resurgissent les terreurs enfantines de l’abandon et les vieux démons de Smith, particulièrement évidents sur la chanson-titre. On ne se refait pas si facilement, et on n’attend pas de Cure du fun en branches, de toute façon. Des disques moins douloureux peut-être que «Pornography», oui, et «The Top» en est un. Le nouveau sommet d’un groupe qui sait se régénérer sans se renier.
Thierry Chatain
dans Rock & Folk n°209 de juin 1984
© 1984 Rock & Folk. Tous droits
réservés.
Depuis un an, Smith est partout : guitariste de Siouxsie & The Banshees, en studio avec Steve Severin pour la récréation The Glove. C’est lui qui imagine et compose tous les morceaux d’un groupe qui n’en est plus vraiment un, et dans lequel seul le fidèle Tolhurst semble être réellement impliqué. Aujourd’hui, “The Top” est à prendre comme une renaissance, comme si Smith, après la série ludique des 45 tours, avait enfin décidé de lancer le coup d’envoi d’une deuxième carrière pour The Cure. Dès lors, il n’est peut-être pas surprenant que cet album soit, à l’instar de “Three Imaginary Boys”, un disque éclectique et éclaté où le leader (qui se dévoile comme un multi-instrumentiste génial et se laisse aller à ses excès schizophréniques) explore au gré de ses humeurs bon nombre de tendances musicales. Si le disque s’ouvre sur le menaçant “Shake Dog Shake” (qui rappelle les errances de “Pornography” ), il rebondit bien vite sur le très pop “Bird Mad Girl” — l’un des meilleurs morceaux jamais écrits par Smith au même titre que le puissant “Piggy In The Mirror” avant de replonger dans les ténèbres de “Wailing Wall”. Peu de points communs entre le tempo hardcore de “Give Me It” et celui sautillant de “The Caterpillar”, ou entre “The Empty World”, aux allures de marche militaire, et la comptine “Dressing Up”. Flûte, saxophone, claviers, guitare acoustique, autant d’instruments qui offrent une touche psychédélique et viennent colorer un des albums de The Cure qui a peut-être le mieux vieilli.
Christophe
Basterra dans Rock & Folk n°346 de juin
1996
© 1996 Rock & Folk. Tous droits
réservés.
Une toupie. Une
jolie toupie qui tourne sur elle-même. Voilà ce
qu’était sans doute devenu The Cure pour Robert Smith.
Au terme de la trilogie «Seventeen Seconds / Faith /
Pornography», Smith a dû penser que son groupe
avait atteint un certain point de non-retour, qu’il
était allé jusqu’au bout dans cette direction
musicale.
Pour ne pas se répéter, il fallait donc
changer.
Mais changer pour quoi ? L’homme est tellement exigeant en
matière musicale, tellement épris
d’originalité, qu’il ne pouvait pas copier les
autres, suivre une mode. Il lui fallait du temps pour opérer
sa révolution. N’ayant pas l’inspiration pour
faire l’album totalement neuf dont il rêvait, il
s’occupa aux jeux plus éphémères des
singles. Cette phase lui permit de se décrisper, de se
démarquer des ambiances tragiques des trois albums
précédents, de retrouver une insouciance, une
innocence, la fraîcheur innovatrice dont il avait besoin, et
l’absence de complexe que donne le jeu, car ces singles
étaient de beaux amusements d’esthète en
récréation. Et l’idée de «The
Top» a pu naître tandis qu’un certain Cure
se désagrégeait et que Smith ne gardait de la formule
passée que la complicité chère de Lol
Tolhurst, d’ailleurs de moins en moins batteur. La nouvelle
idée était simple : oser faire ce qu’il
n’avait jamais fait avant, rechercher une rupture à
tous les niveaux, créer d’autres ambiances avec
d’autres sons.
Et voilà pourquoi la première écoute de
«The Top», toupie anti-toupie, va
déconcerter les fans de Cure car ils ne retrouveront pas ici
grand-chose de leurs émois antérieurs. Mais la
seconde audition les plongera dans un univers tout aussi captivant,
peut-être encore plus riche, où Smith crée un
nouveau groupe qui aurait l’esprit de ses cousins U2 ou
Minds, mais la folie délibérée de groupes
comme Talking Heads et même King Crimson.
Smith a opté pour un rock bigarré, où chaque
morceau entre en vif contraste avec ceux qui l’entourent,
où tous les instruments possibles sont utilisés
(piano, violon, flûte, accordéon, harmonica),
où les couleurs les plus inattendues servent de toile de
fond (espagnoles, péruviennes, militaires, arabisantes),
où l’on passe sans transition du tragique au narquois,
du heavy au guilleret, des sons les plus free aux arrangements les
plus suaves. «The Top» est un
kaléidoscope virevoltant, bariolé à
l’extrême, où tout arrive pourvu que ce ne soit
pas un souvenir de «One Hundred Years».
Seul l’ultime morceau, «The Top» bien
sûr, rappelle l’ancien Cure, mais sa... chute en est
symbolique. Tout ceci forme un disque fou, riche, intense,
passionnant, en tous points digne d’un groupe comme Cure.
Hervé
Picart dans BEST n°191 de juin
1984
© 1984 BEST. Tous droits
réservés.
Chez les fans de la
première vague (froide), après le tsunami disco-pop
de Let’s Go to Bed, ce sixième album fut une
nouvelle douloureuse épreuve à traverser — une
de trop pour certains, qui laisseront le groupe ici et le
récupéreront éventuellement avec
Disintegration. Passe encore la pochette façon
dégueulis chez Ripolin, l’agaçant single
“chenille qui redémarre” (The
Caterpillar), l’embauche de bourrins de studio pour
palier l’absence décidément
problématique de Simon Gallup à la basse... The
Top révèle un étrange malaise bien plus
profond chez Robert Smith : pour la première fois il
s’amuse ! Il picole et il rigole, Bobby. Merde alors,
nous qui comptions sur lui pour insuffler un peu de sinistrose (et
donc de fragilité, de vulnérabilité) dans
l’hédonisme artificiel des années 80, le
voilà qui s’adonne comme les autres à ces jeux
superficiels de la new-wave de l’époque,
mélange d’exotisme de bazar et de
simili-psychédélisme tape-à-l’œil.
Encore grinçant aux extrémités —
l’abrasif Shake Dog Shake en ouverture, le
très magnétique The Top en final, seul
authentique sommet du disque —, l’album présente
un visage certes plus affable et aguicheur de The Cure que
Faith ou Pornography, mais la plupart des
chansons n’ont rien dans le bide et se contentent de faire
dans l’ornemental, la peinturlure à peine
stylisée. ll faut dire que The Top fut conçu
durant une période où Smith découchait plus
souvent qu’un chat de gouttière chez Siouxsie and the
Banshees (Hyaena) et dans la garçonnière The
Glove qu’il avait fondée avec le batteur de ces
derniers, Steve Severin. De chez les Banshees il ramène
d’ailleurs cette manie fâcheuse de faire des motifs et
de broder des chansons autour comme s’il s’agissait
d’un artisanat de tapissier. Voire parfois de
pâtissier. ll greffe ainsi de molles guitares espagnoles sur
le très poppy Birdmad Girl, dépose
d’inutiles guirlandes orientales sur Wailing Wall
(qui, sans ça, aurait été une sacrée
belle chanson), sort la flûte des Andes sur Dressing
Up et, comble du kitsch, une fanfare milftaire XVIIIème
sans doute inspirée de Barry Lyndon sur le risible
The Empty World. Mais derrière ces décors
grossiers il n’y a pas grand-chose, et le roi est nu. On dit
que Smith s’amuse, mais la farce est saumâtre,
l’entrain lugubre, et la dépression alcoolique plus
très loin. The Top, très vite
rebaptisé The Flop par les Curistes, marqua le
premier véritable échec artistique de The Cure sur la
longueur d’un album, nous écœurant du groupe
pour un moment. Même les convertis de la dernière
heure qui dansaient l’année d’avant sur
The Lovecats boudèrent ce disque enflé et
laborieux. Vingt ans plus tard, il n’a pas pris une ride car
il en avait déjà plein à la
naissance.
Christophe Conte
dans Les inrocks 2 THE CURE (1er
trimestre 2005)
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