Genre : Pop Rock
UK
Note : ***
Qu’on ne se leurre pas : Robert Smith et sa Cure se sont toujours efforcés de faire des pop-songs. Leurs plus belles réussites en sont («Boys Don’t Cry», «Charlotte Sometimes»). Et comme par hasard, les seuls albums du groupe vraiment écoutables d’un bout à l’autre, si l’on excepte le «classique» «Seventeen Seconds» (et celui-ci répétait la même antienne sur divers modes), sont les compilations «Boys Don’t Cry» et à un degré moindre «Japanese Whispers». Par contre, c’est ailleurs que Cure a fait sa force, disons son charme et son tenace succès populaire : dans les «climats», cotonneux, dans une «ambiance» que l’on peut aisément résumer par spleen adolescent. Smith est un angoissé qui rit. Passé la Grande Frousse (paroxystique avec le vertigineux «Pornography»), il s’est mis à jouer avec des masques, brouillant ainsi les cartes de son petit théâtre (japo-niais parfois, cruel, souvent), forçant sur le mascara et le négligé hirsute. Mais sans cesse, l’envie de fricoter des petites chansons. Avec l’obligation «légale» de donner le change, la dose de circonvolutions glauques, bref de compliquer l’affaire, et de continuer à jouer le drame en public, sur les scènes.
Cet album-ci, avec sa pochette indéchiffrable et laide (c’est devenu une habitude), son titre qui joue les mystérieux (tête de chouette clouée au-dessus de la porte, vieille superstition ?), fait en quelque sorte culminer le dilemme : plus que jamais on est le cul entre deux chaises, et Smith avec. D’un côté le trône des langueurs à spirales et guitares pointilleuses que lui a dressé son peuple. De l’autre le siège électro-pop qu’il convoite comme un enfant, en sifflant des comptines. La résolution du dilemme ne se fait, cela va de soi, que quand les tentatives tiennent debout (à défaut de s’asseoir ici ou là) : curieusement, ce sont les plus frêles et délicates («Six Different Ways», «Close To Me») qui emportent le pompon. Plus douloureux sont les rappels précis au Cure d’avant : «Kyoto Song» ou surtout «A Night Like This», qui ne fonctionne qu’au sentimentalisme. Pour le reste, Smith se condamne (rieur?) à redistribuer une formule, pas toujours adroitement : ainsi on se balade d’une ritournelle à la New Order («Inbetween Days», mais les Quatre de Manchester sont loin devant, maintenant) à une autre plongée en eau profonde («Sinking», obsession majeure et redondante de Smith) en passant par du romantoc hispanisant («The Blood») ou du pseudo-Siouxsie («The Baby Screams»), tout ça pour un album... plaisant. Un adjectif qui cache son malaise.
François Gorin dans Rock &
Folk n°223 d'octobre 1985
© 1985 Rock & Folk. Tous droits
réservés.
En trois ans, The Cure s’est construit une belle notoriété : on ne remplit pas le Zénith de Paris ou le Hammersmith Palais de Londres (trois soirs) d’un coup de baguette magique. Pourtant, rien ne semble annoncer le succès interplanétaire de “The Head On The Door”. Si Smith est une nouvelle fois le seul compositeur de ces dix morceaux, The Cure est plus que jamais un véritable groupe. Toujours accompagné de Tolhurst, le leader a rappelé Simon Gallup alors que Porl Thompson à la guitare et le batteur Boris Williams complètent la formation qui restera comme la plus populaire de l’histoire du groupe. Produit par Dave Allen (simple ingénieur sur “The Top”), et porté par deux singles tonitruants, “In Between Days”, accrocheur et enjoué, et “Close To Me”, entêtant et... irritant, “The Head On The Door” transforme The Cure en phénomène de société. Cette “collection de chansons” (Smith dixit) est certes servie par une impeccable production mais est pourtant loin de constituer le meilleur album du groupe car le médiocre côtoie parfois le sublime. Si la guitare flamenco de “The Blood” est une merveille, les accents funk de “Screw” sont franchement épuisants. La rythmique façon valse de “Six Different Ways” finit par lasser, et “The Baby Screams” s’essouffle après deux minutes. Mais il est également vrai que le très Roxy Music “A Night Like This” ou l’intro jouissive de “Push” sont de nouvelles preuves du savoir-faire d’un Robert Smith dont le look va devenir un modèle pour des centaines de milliers d’adolescents.
Christophe Basterra dans Rock &
Folk n°346 de juin 1996
© 1996 Rock & Folk. Tous droits
réservés.
La Cure est en
fête. Danse et champagne pour tout le monde, avec un rien de
spleen pour donner à ces dandies la juste dose de
gravité romantique qui fait les plus grands
séducteurs. Le Smith & Chandon, cru nouveau 1985, grand
cru s’il en est, pétille dans l’air. Et cette
mousse de musique risque d’en soûler plus d’un
parmi vous.
Le contraste est d’ailleurs assez frappant : après ce
live un rien austère d’allure, terriblement puriste,
juste de ton mais aux fastes très minimalistes, on en
revient à un rock bigarré, bariolé,
fantaisiste, de la veine de «The Top». Une
veine d’ailleurs considérablement mieux
exploitée. Il y avait un côté
bric-à-brac sonore dans «The Top»
— qui était d’ailleurs son charme — qui
montrait que Robert Smith n’en était qu’au
début de l’exploration des nouvelles directions
musicales qu’il souhaitait pour The Cure. Avec «The
Head On The Door», le déclic s’est
totalement opéré, il a trouvé LE TRUC, le truc
magique qui fait que cet album est un régal complet, en
attendant, avec le temps, d’accéder probablement au
statut de disque essentiel.
Auparavant, l’on avait du Cure agrémenté de
petites joailleries sonores intrigantes autant qu’exotiques.
Cette fois, chaque morceau a acquis une personnalité
musicale pleine et entière. Selon le cas, il est
plutôt à base de claviers narquois et terriblement
légers (rien à voir avec le système sonore de
Depeche Mode et consorts), ou à base de guitares
triomphantes ; tantôt, il dérive vers des horizons
hispaniques («The Blood»), tantôt vers
des décors orientaux. Il n’y a continuité ni de
son ni de ton. Seule la voix de Smith est là pour assurer
qu’il s’agit bien du même groupe à chaque
fois. Un groupe kaléidoscope une fois encore, mais bien plus
mûr que pour «The Top». Bien plus
radio-actif aussi. Et dans les deux sens du terme, car, s’il
est appelé à connaître un joli succès en
radio ou, à défaut, sur les ondes de votre affection,
grâce à une enivrante fournée de hits
chatoyants dont bien sûr «In Between
Days» (mais c’est loin d’être la seule
romance olympique que Smith ait inventée pour ce disque),
«The Head On The Door» possède aussi la
véritable radioactivité, celle du rayonnement plus
confus, mais tout aussi imprégnant, d’un génie
profond qui sait, notamment dans les vocaux, teinter tous ces
voluptueux tissus sonores de nuances plus cafardeuses, toujours un
peu morbides, un peu «Quai des suicides».
Cet album ne se contente pas de sonner de la plus multicolore des
façons, il jouit aussi du privilège décisif de
posséder une résonance, une profondeur, quelque chose
qui vous émeut et vous remue en plus de vous distraire. La
plénitude quoi, entre la fascination morose que crée
un «Sinking» et les grandes bouffées
d’adrénaline-rock qu’apportent «The
Baby Screams» ou le grandiose
«Push».
Il faut noter d’ailleurs que ce disque est instrumentalement
très mûr, qu’il n’y a pas ici seulement
des effets et des arrangements, mais une vraie densité
musicale, particulièrement sensible dans les prologues des
morceaux, si travaillés qu’on croirait souvent
qu’ils ne vont être qu’instrumentaux. Avec Gallup
de retour et cet album suprême, The Cure monte encore un peu
plus haut dans notre admiration.
Hervé Picart dans
BEST n°207 d'octobre 1985
© 1985 BEST. Tous droits
réservés.
1985.
Après avoir enregistré sa trilogie infernale
(Seventeen Seconds, Faith, Pornography)
puis tenté un virage pop, histoire de remettre un peu de
lumière dans la maison (The Top), The Cure semble
arriver à un point névralgique de sa carrière.
Quel chemin prendre alors ? Comment continuer à vivre ?
Instinctivement, Robert Smith semble trouver la réponse dans
un mélange astucieux de toutes ses personnalités
musicales. The Head on the Door est en effet un album aux
mille facettes, aux mille atmosphères. Un disque de
synthèse qui résume en une poignée de morceaux
tout ce que The Cure a tenté d’accomplir
jusque-là, mais tout en ébauchant d’autres
pistes, empruntées aux musiques et aux traditions les plus
variées. On y trouve ainsi de vrais bijoux pop comme In
Between Days ou Close to Me, mais aussi des perles
sombrement nacrées, à la manière de The
Blood ou A Night Like This. Et même s’il
ne frôle pratiquement jamais la beauté ombrageuse des
moments les plus hantés du groupe, The Head on the
Door n’en est pas moins un bel album de rock
bigarré qui va permettre à Robert Smith
d’imposer entièrement sa vision musicale, sa
manière de dire, de chanter, de décrire le monde.
Dans ses chansons, devenues ici un peu moins glauques, un peu plus
mordorées et enjouées, toute une
génération de gamins va commencer à se
reconnaître — et se mettre, aussi, à adopter
l’apparat du chanteur au pied de la lettre. Ainsi, en
apprenant à écrire de vrais tubes, Robert Smith est
aussi devenu l’épouvantail attitré de la
new-wave. Un état de fait qu’il semblait
d’ailleurs avoir prédit dans la plus belle chanson de
The Head on the Door : une ritournelle ralentie, une
élégie prenante baptisée Kyoto Song
dans laquelle il évoque un réveil abrupt en pleine
nuit après un cauchemar, découvrant un corps
étranger à ses côtés. Un peu comme
s’il voyait, tout près de lui, le cadavre encore
brûlant du Robert Smith de Seventeen Seconds,
Faith et Pornography. The Head on the
Door est donc bien cela : le disque d’un
ressuscité tentant d’échapper aux souvenirs de
sa première mort.
Joseph Ghosn dans Les
inrocks 2 THE CURE (1er trimestre 2005)
© 2005 Les Inrockuptibles Multimedia. Tous droits
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