The Cure : Disintegration (1989) (*** THE CURE : les archives ***) posté le mercredi 03 mai 2006 15:45

Blog de cocosuodo : ~~ lost songs and other blues ~~ les archives rock, The Cure : Disintegration  (1989)

Genre  :  New Wave UK
Note :  *****


Cure, à l'image de nombreux groupes arrivés au même degré de popularité, avait le choix entre exploiter un filon au succès garanti ou suivre son précieux instinct iconoclaste. A l'opposé de la plupart de ses contemporains, Robert Smith et sa troupe ont évidemment opté pour la seconde solution. "Avant même d'écrire la moindre chanson, j'avais déjà décidé d'intituler l'album Disintegration. Ainsi, au moment d'entrer en studio, nous savions tous à quoi devait ressembler ce disque. Il s'agissait de réexploiter l'univers de Faith, créer un album de Cure capable de provoquer chez l'auditeur les mêmes sensations intenses de soulagement ou de plaisir qu'un Pornography".
Après donc les épreuves d'initiation réussies que constituaient l'exercice de pop parfaite de The Head On The Door suivi de celui de versatilité fun appliquée de Kiss Me Kiss Me Kiss me, Cure, plus soudé que jamais autour de Smith, a pu s'attaquer sans crainte à l'oeuvre pure et peut-être définitive, Disintegration. Plus de soixante-dix minutes de musique, conçues pour le format CD (deux titres indispensables en rab s'intégrant dans une construction rigoureuse), où au cours de longues plages enveloppantes Smith confesse sa terreur de l'insensibilité qui vient avec l'âge, soutenu autant moralement que musicalement par le groupe qui, dans une démarche similaire, tente de désapprendre sa technique au profit d'une simplicité enluminée.
Plain Song , une sorte de marche nuptiale majestueuse où la voix fragile du jeune marié se faufile à travers les voiles de synthés, démarre l'album, comme l'écho positif du Funeral Party d'autrefois. Pictures Of You suit derrière, occasion pour Boris et Simon de concentrer leurs talents dans un gros son minimaliste au service d'un chant très en avant, poignant. Veine mélodique d'un In Between Days déclinée au ralenti tandis que la guitare tisse un air parallèle.
Closedown. Au bout d'une intro qui prend tout son temps pour instaurer le climat (constante de l'album), un texte court où Robert lance son cri du coeur : "Si seulement je pouvais remplir mon coeur d'amour, et chasser le cynisme qui l'habite". Deux titres plus légers, petits bijoux de pop intimiste relâchent momentanément l'oppression consentante et jouissive que subit l'auditeur. Love Song et son gimmick Depeche Modesque et Lullaby , comptine disco mid-tempo malicieuse     ("L'homme-araignée va me dévorer cette nuit, l'homme-araignée a toujours faim") sont les deux seuls hits éventuels d'un album qui s'en moque pas mal. Fascination Street mu par une redoutable ligne de basse à faire pâlir d'envie New Order s'écrase violemment contre le calme apaisant de Prayers For Rain. Rythme lent, hypnotique et saccadé hanté par une note persistante de piano jouée par le chien de Boris, en souvenir de Lol (authentique !). Des grondements d'orage annoncent la pièce de résistance, Same Deep Water As You. Sorte de Highwire Days des Psychedelic Furs, dépouillée et transcendée. Beat d'acier, vocaux emballés pour Disintegration, grand piano et swing délicat pour Homesick et ce disque presque étouffant de grâce s'achève sur Untitled, superbe mélodie qui permet à Robert Smith de douter encore une fois : "Je n'ai pas réussi à dire ce que je voulais, à savoir te convaincre. Le moment est revenu et je l'ai encore loupé".
Il y a quatre ans, on pensait qu'on n'aurait plus jamais besoin d'albums aussi vibrants. Robert Smith non plus. Aujourd'hui on en rêvait, Cure l'a réalisé. Hasard ou télépathie ? En tout cas, les années 80 avaient démarré avec Closer, elles se terminent sur Disintegration. Ce qui a bien pu se passer entre ces deux disques importe peu.

Hugo Cassavetti dans Rock & Folk n°253 de Mai 1989
© 1989 Rock & Folk. Tous droits réservés.





Il faisait beau le jour où j'ai écouté pour la première fois Disintegration. C'était une de ces belles journées printanières où on n'a qu'une envie : s'asseoir à la terrasse d'un café et regarder les passants.
Je me suis installée devant la fenêtre grande ouverte de ma chambre, en plein soleil, avec un casque sur les oreilles qui a peu à peu diffuser la nuit dans ma tête. Sur Kiss Me Kiss Me Kiss Me, The Cure faisait de l'autodérision d'où l'ambiance quasi fellinienne du disque, tandis qu'avec Disintegration, le groupe se forge une identité. Pas une nouvelle identité. Cure se redéfinit. L'album est une synthèse de ce qui fait l'essence de Cure. Tristesse et noirceur. Robert Smith étant la clé de voûte de l'édifice, Disintegration dresse l'inventaire de ses obsessions, celles qui constituaient déjà la trame de l'album Faith. Huit ans séparent ces deux disques. A l'époque de Faith, Smith exprimait ses angoisses de façon abrupte. Ses chansons s'intitulaient The Funeral Party, Doubt, The Drowning Man. Aujourd'hui, en dehors de la chanson-titre Disintegration, les morceaux du dernier album ne portent pas de titres aussi ostensiblement sombres. Plain Song, Lullaby, Prayers For Rain et surtout Untitled ne présagent pas de leur contenu, pourtant ces chansons traduisent le malaise et le désespoir.
Si les mots, plus souvent murmurés que chantés, se noient dans la musique, les mélodies sont sans équivoque. Les morceaux sont longs et s'enchaînent comme s'ils ne formaient qu'une même chute au ralenti dans un puits sans fond. Basse omniprésente pour la sensation de tomber. Nappes de synthés pour la sensation de flottement. Guitare, batterie et violon pour ajouter à la confusion ambiante.
En opérant ce repli sur soi, ce retour à leur style d'origine, les Cure vont sûrement faire le bonheur des fans de la première heure, des pessimistes combatifs et autres baillonneurs d'optimisme. Ils vont peut-être déconcerter les fans les plus récents qui les avaient découverts avec The Head On The Door. En tout cas, ils nous livrent là leur oeuvre la plus tourmentée et la plus sensible.

Isabelle Karcher dans Best N°250 de mai 1989
© 1989 BEST. Tous droits réservés.





La musique de The Cure me rend malade (et j'aime être malade). Dès les clochettes de Plainsong qui ouvre Disintegration, je suis comme Faust qui écoute, le jour de son suicide, la mélodie consolatrice des cloches de Pâques : "j'entends bien le message, mais la foi me manque". Ce son clair et ce grave bourdonnement sont familiers à mon enfance. Très jeunes, nous étions trois garçons. Le plus beau me fit écouter Three Imaginary Boys. J'ai confondu pour toujours un garçon avec Charlotte quelquefois. D'autres noms, d'autres filles. Dans le jardin suspendu, je me suis couvert le visage tandis que les animaux mouraient. J'ai assis la fille-chenille sur mes genoux. Enfin j'ai entendu au bord de la mer vomir mon amour, ayant confondu les falaises (trop) Close To Me avec celles d'Etretat.
Méprise. Pourquoi The Cure longtemps m'a trompé, c'est-à-dire m'a rappelé à la vie ? Le tryptique Prayers For Rain, The Same Deep Water As You et Disintegration peut l'expliquer. Il s'agit de la conjonction du rock et de la poésie. Les deux morceaux liés par l'eau s'écrivent entre "The Doors", "Riders on the storm" et E.E. Cummings (LVII, "somewhere I have never travelled") : "the voice of your eyes is deeper than all roses/nobody, even the rain, but such small hands". Robert Smith n'appelait qu'à l'orage, du moins c'est ainsi que j'ai longtemps voulu m'aveugler. Or, la voix regrette, dans Disintegration, le "kiss of treachery". Elle appelle la trahison. Si le baiser de Robert Smith ne touche plus, c'est qu'il s'est resté fidèle. Il ne s'est pas vaincu, Last Dance, par exemple, l'atteste : la fin, sans cesse mimée, ne trompe personne.
Pourtant sa voix cherche à saisir le temps, dans son essence. Lui seul pouvait, via l'histoire du rock, nous indiquer le tournant de l'époque. Il sait qu'aujourd'hui Killing An Arab n'est plus possible, donc pas non plus la philosophie et la poésie qui s'en réclament. Lui qui entrait dans la musique avec Sartre et Camus, voilà que ce chant existentialiste qui exhorte à l'authenticité nous plonge dans un abîme d'imposture. Il n'a pas su se trahir, ce qui eût été vivre. Faust succombait, mais par réflexe, aux cloches de Pâques. Il ne se suicidait pas : il faut laisser retentir le chant pour ceux qu'il touche encore. Dès le concert d'Athènes au Pirée, l'impatience de ma passion m'a fait préférer Bayon à The Cure dont il faisait le dithyrambe. Le mémorable étant d'avoir nommé le pire. Pornography n'a jamais évoqué en moi que Gombrowicz. "Le pire, l'immature, l'inférieur, sont particuliers à tout ce qui est jeune, c'est-à-dire à tout qui vit", dit-il. Robert Smith n'existe plus que comme conséquence de ce qu'il fut. Il ne vit plus en moi. Il n'est plus le prince du pire.


Hadrien Laroche dans Les Inrockuptibles n°17 de juin-juillet 1989
© 1989 Les Inrockuptibles Multimedia. Tous droits réservés.





Après une année de repos bien méritée, avec la présence d’un nouveau membre (Roger O’Donnel aux claviers), The Cure retourne en studio sous les ordres d’un Robert Smith qui préfère cette fois imposer ses directives. Dès sa sortie, “Disintegration” prend les allures d’un retour aux sources. Dans sa conception, dans son unité de son, dans le rôle tenu par la basse de Gallup (“Pictures Of You”, “Fascination Street”), ce disque rappelle les “Seventeen Seconds” et “Faith” du début de décennie, même si les ambiances et atmosphères en sont plus sereines. Après le déluge sonore que constituait “Kiss Me...”, on se voit invité à pénétrer dans un havre de paix. Les claviers ont repris quelque peu le pas sur les guitares, et la mélancolie est à l’honneur (“Plainsong”  en ouverture, “Prayers For Rain” ), Ce qui n’empêche pas Smith de signer une nouvelle ritournelle imparable baptisée “Love Song” ainsi qu’une bizarrerie rococo comme “Lullaby”, titre que... Jimmy Page et Robert Plant reprendront sur scène lors de leur tournée 95. Selon certaines rumeurs, provoquées entre autres par le titre de l’album, ce très beau disque pourrait bien être le dernier : Smith le considère comme un aboutissement, il vient de dépasser la trentaine et les tournées semblent l’ennuyer. En fait, “Disintegration” sonnera le glas du fidèle Lawrence Tolhurst, alors en prise à de graves problèmes d’alcool et de drogues, et renvoyé sans autre forme de procès avant la sortie de l’album.

Christophe Basterra dans Rock & Folk n°346 de juin 1996
© 1996 Rock & Folk. Tous droits réservés.





Certains se souviendront peut-être de Disintegration comme de la petite mort de The Cure. L’une des dernières fugues de leur jeunesse aussi... De Boys Don’t Cry, Three, The Figurehead ou même Just Like Heaven n’émaneraient désormais plus que les fragrances orphelines d’un souvenir mélancolique ; leurs cheveux seraient un peu plus longs, leurs pantalons un peu plus larges ; ils devraient grandir pour de bon. Moi, en 1989, je n’avais que 12 ans. C’est sur les bandes magnétiques du grand frère magnétique d’une amie que je découvris alors, les yeux roses, cet album. Au lieu d’y entrevoir, à l’instar de mes aînés nostalgiques, l’aboutissement trop simpliste d’un cycle magistral, Disintegration m’offrit au contraire d’infinies perspectives sonores. Grâce à lui, ses mélodies entêtantes, ses synthés atmosphériques, ses cordes filandreuses, sa basse prognathe, ses rythmiques épaisses, son climat marmoréen, ses textes oniriques et son timbre androgyne, je n’avais plus qu’à pénétrer à rebours la discographie aride du groupe. Sans lui, je n’aurais sans doute pas eu le courage, ni l’envie, d’affronter la banquise hostile de Seventeen Seconds ou les recoins retords de Pornography. Il fut cette petite clé efficace dont la gamine que j’étais avait besoin pour l’initier en douceur à l’œuvre grandiose de The Cure. Composé deux ans après le mal léché Kiss Me, Kiss Me, Kiss Me, Disintegration émerveille d’emblée. Il nous fige dans le cristal orgiaque de Plainsong, mille-feuille éperdument triste au sein duquel une fée Clochette brise en écho les vocalises givrées de Robert Smith avant de s’évanouir. Chut. La voici qui revient dans Pictures Of You combler de ses flocons pailletés la spirale d’une guitare neurasthénique. Ne comptons pas non plus sur la batterie compulsive de Closedown et les errances mortifères de Last Dance pour nous mettre du baume au cœur. Encore moins sur les angoisses hallucinées de Prayers for Rain ou les plaintes d’un Same Deep Water as You, si assourdies qu’on les croirait surgies d’un enfer mutant. Maelström sans flammes. En dépit de ses singulières divagations orientalisantes, Lullaby transpire la folie dure. Pas de chant, juste un chuchotement malsain à faire ricaner les araignées. Seule Lovesong — peut-être la plus belle chanson d’amour de ces trente dernières années après Cheree de Suicide — parvient à faire fondre d’une vague lueur boréale le glacis ambiant. Symbiose surréelle entre l’obscurité la plus opaque et le désespoir le plus profond, Disintegration hypnotise tout entier.

Éléonore Colin dans Les inrocks 2 THE CURE (1er trimestre 2005)
© 2005 Les Inrockuptibles Multimedia. Tous droits réservés.

Retrouvez tous les articles

Déposez un commentaire !


Mieux vous connaître (facultatif) :

Attention, les propos injurieux, racistes, etc. sont interdits sur ce site.
Si une personne porte plainte, nous utiliserons votre adresse internet (38.103.63.59) pour vous identifier.

Tous les commentaires liés à l'article : The Cure : Disintegration (1989)

Aucun commentaire

 -