The Cure : Wish (1992)  (*** THE CURE : les archives ***) posté le mercredi 03 mai 2006 15:50

Genre  :  Pop Rock UK
Note :  ***


On ne sait plus trop bien sur quel pied danser : tenter de prendre Robert Smith une dernière fois au sérieux ou exploser de rire d’emblée... Des débuts tapageurs de “Boys Don’t Cry” aux remises en question incertaines de “Disintegration” en passant par les déchirements adolescents de “Seventeen seconds” ou l’apparente sérénité d’un “The Head On The Door”, l’oeuvre discographique de The Cure pourrait largement s’apparenter à l’évolution d’une personne. A sa vie. Partant de cette idée toute simple, “Wish” s’affirme sans aucun doute comme l’album le plus noir, l’album du doute terminal et des questions laissées sans réponse. Robert Smith lui-même ne semble plus savoir où il en est : sincèrement paumé sur l’échelle de la création ou véritablement attiré par la loi du big money ? Touchant ou écoeurant ? Emmitouflé sous trois couvertures sous prétexte qu’une araignée se balade au plafond, il tourne en rond dans ses draps et joue à cache-cache avec son ombre peinturlurée de rouge à lèvres et de mascara. Se mordra la queue, se la mordra pas ? Et il n’arrête pas de crier “Please, stop loving me, please, stop loving me” dans la dernière chanson, “End”. Ici, tout sent la fin, la nostalgie et les photos de famille, depuis les rythmiques lancinantes dans la lignée de “Disintegration”, en plus électriques, jusqu’aux tentatives “joie de vivre” qui ressemblent davantage au dernier souffle de révolte avant la mort qu’à de simples ritournelles guillerettes. Les textes font référence au relationnel et à l’affectif, comme si Robert Smith voulait exorciser à tout jamais ses vieux démons et “Wish” n’est donc ni plus ni moins que le voeu d’une vie après la mort. Du coup, le prochain album pourrait bien s’intituler “Reincarnation”. Et nous rappelons à notre aimable lectorat qu’il est interdit de se gausser.

Patrick Olivier Meyer dans Rock & Folk n°297 de mai 1992
© 1992 Rock & Folk. Tous droits réservés.





Pour la deuxième fois de son histoire, The Cure change de décennie. De la formation originale, seul reste Robent Smith. Toujours entouré par Gallup, Williams et Thompson, il s’est adjoint les services de Perry Bamonte, ancien roadie, après le départ de Roger O’Donnel. En trois ans, le monde musical a bien changé et la compilation de remixes que le groupe a sortie en 1990, “Mixed Up”, a provoqué des réactions mi-figue mi-raisin. Pour montrer de quel bois il se chauffe, c’est donc toutes guitares dehors que The Cure ouvre “Wish” avec le bien nommé “Open”. Enregistré dans le superbe Manor Studio près d’Oxford, cet album est bien ancré dans la réalité rock du début de décennie et est en partie influencé par la scène noisy qui sévit en Angleterre. Un juste retour des choses, d’ailleurs car les Lush, Ride, My Bloody Valentine qui règnent en maîtres sur les charts indépendants de nos voisins britanniques sont tous, peu ou prou, des rejetons de The Cure. Cette fois-ci, le disque se divise en trois axes. Des morceaux comme “Apart”, “A Letter To Elise”  ou “Cut” font la part belle à la mélancolie. “High”, “Doing The Unstuck”  ou “Friday I’m In Love” sont de nouveaux modèles de chansons pop tandis que “From The Edge Of The Deep Green Sea” et “End” (où Smith prend un malin plaisir à chanter : “Please stop loving me”) jouent la carte de l’hymne épique. Le public répond une nouvelle fois présent et “Wish” se classe en tête de tous les hit-parades.

Christophe Basterra dans Rock & Folk n°346 de juin 1996
© 1996 Rock & Folk. Tous droits réservés.





Quoi de plus impalpable qu'un souhait ? Un album ainsi baptisé en parfaite abstraction revêt déjà une valeur mystique, établit au travers de cette première énigme un niveau de communication qui dénote une certaine noblesse. Quiconque a envie de.jouer le jeu se voit confier un rôle de Donjon & Dragon que Robert Smith tisse à plaisir, jetant pêle-mêle les faux et les vrais indices qui font de l'écoute d'un album de Cure une expérience labyrinthique assez poussée. Ceux lui se plaisaient à décortiquer les implications possibles de la symbolique de Disintegration auront de quoi se torturer les cellules cérébrales et la fibre divinatoire, rien que pour tenter d'élucider la nature de ce voeu, anodin ou solennel, passé ou présent, seulement formulé ou déjà réalisé, flou. Wish ressemble à un opéra, avec un début, une ouverture ou Don Smith se fait tragique ("Je ne sais vraiment pas ce que je fais là... et je sens à l'intérieur de moi comme la pluie quand elle tombe très fort"), et une fin à l'intensité non moins dramatique ("S'il vous plaît, arrêtez de m'aimer. Je ne suis pas une de ces choses"). Entre les deux, se déroule en filigrane une histoire intime, tourmentée, en dents de scie, mais offerte seulement au travers de tableaux, période insouciance ou période angoisse, qui laisse à l'imagination nombre de scènes suggérées.
Que demande le peuple ? Certainement pas des démonstrations de gel "méga hold", ni des chanteurs qui se suicident sur scène, même virtuellement. Tout au plus que les mots se déversent du coeur du poète comme d'un encrier. Le peuple veut qu'on lui parle d'amour, ne faisant pas par là preuve de beaucoup d'originalité. Heureusement, Robert Smith distille en la matière avec aisance et finesse, et sens de la nuance. Amour impossible, floué, brisé, en vain, regretté, humilié, ou qu'on redoute de laisser partir, mais amour tout de même, omniprésent, disséqué dans des cas de figures qui contrastent souvent joliment avec la musique. Sinon primesautière, celle-ci est fermentée, vivante même dans ses descentes les plus ténébreuses. Simon Gallup, Porl Thompson, et Boris Williams ont embauché, théoriquement pour jouer des claviers, un guitariste, Perry Bamonte. Cherchez l'erreur. Ensemble, ils ont la ferveur du garage band avec en prime la sagesse de ne pas abraser ce qui dépasse, la maîtrise et la spontanéité. En 92, il aurait été dangereux de rester "un grand groupe des années 80". Maintenant, avec l'article, trop démonstratif, en moins, et le talent qui s'adapte, Cure ne sera plus jamais un groupe adolescent. En contrepartie, peut-être se verrait-il bien en fin de siècle ?

Catherine Chantoiseau  dans Best n°285 d'avril 1992
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Certains groupes ne font partie de notre histoire qu'un temps, comme ces amis, intimes un moment, dont on s'écarte pour ne plus rien avoir en commun. Ils nous ont tendu des miroirs, ont partagé nos secrets, nous ont connus parfois suffisamment pour rompre et préserver un idéal. Beaucoup nous ont trahis. D'autres, dix ans après, continuent de vouloir forcer la porte de chambre des adolescents que nous ne sommes plus. Parce que ses tics sont les mêmes, le visage de Robert Smith s'est fait étranger. Bien sûr, ses visions ont convaincu les masses, mais depuis longtemps déjà les ficelles sont trop grosses, les traits empâtés se prêtent complaisamment aux caricatures. Peut-être, après tout, n'avions-nous vraiment aimé que leurs deux premiers albums (Three imaginary boys, 17 seconds ), la sobriété sèche du trio, cette tension sans fard, privilège des années punk. Dès Faith , ne soupçonnait-on pas une imposture dans la prétention de cette poésie rock ? Même l'impressionnant jusqu'au-boutisme de Pornography trahissait les chansons au profit des ambiances. Un Syd Barrett new-wave mué trop vite en Roger Waters ? Par nostalgie de Boys don't cry , on a ensuite préféré l'artisan Robert Smith à son personnage de chantre du cafard juvénile, le songwriter plutôt que l'épouvantail un peu fat, enveloppé dans son maniérisme et un univers sonore reconnaissable entre tous. Ne boudons pas notre plaisir, Cure a aussi "fabriqué" tout au long des 80's d'irréprochables singles (deux-trois par album). Tubes gracieux, sautillants et rêveur souvent illustrés de vidéos colorées. Cette légèreté salvatrice fait défaut au nouvel album. Piégé à la fois par d'éternelles habitudes (le décorum Cure et son cortège de clichés) et l'influence en retour de jeunes admirateurs. Des superpositions de guitares noisy (Cut, Open, From the edge of the deep green sea ) au goût du jour qui doivent malheureusement plus à l'emphase de Curve qu'au tranchant de Ride. Robert Smith essaie bien de jongler avec les mots, "It's a perfect day for kiss and swell / For rip-zipping button-popping kiss and well" , la plupart des refrains ne s'extirpent pas de cette gangue. Concédons un certain savoir-faire, la majesté de Open , la beauté funèbre de Trust et de To wish impossible things , saluons la seule réussite pop du disque, Friday I'm in love , délicieuse niaiserie sixties, remake (tout de même pâlot) de Friday on my mind .

Stéphane Davet dans Les Inrockuptibles N°35 de mai 1992
© 1992 Les Inrockuptibles Multimedia. Tous droits réservés.





Revenir sur un album moyen d’un groupe phare dont la légende a perduré bien au-delà de sa brillance et malgré sa dégénérescence avérée devient, a posteriori, un exercice de style délicat. Sinon difficilement intègre... Quand The Cure publie Wish en 1992, ses fans originels (je, tu, nous, ils) savaient l’emblème quintessentiel de la new-wave condamné depuis belle lurette à faire le deuil de ses chefs-d’œuvre. Ils n’avaient pas tort. Du naufrage de la formation primitive, seuls Robert Smith et Simon Gallup surnagèrent — abandonnant quatre ans plus tôt Laurence Tolhurst à ses noyades éthyliques. Jamais, en outre, The Cure ne pourrait reproduire l’archétype désolé de sa trilogie désespérée (Seventeen Seconds, Faith, Pornography). Il y avait bien eu la magie Disintegration, mais cela sentait déjà la fin. Une nouvelle décennie devait tourner la page virtuose du groupe pour le précipiter dans un désert d’inspiration, empêtré dans la nostalgie tautologique et le formatage commercial. Or, si l’on égrène sa discographie récente, le résultat paraît si maigre — deux, trois bons titres maximum se nichent sur chaque album — que Wish en devient aimable tant il a le mérite de contenir un peu plus qu’un malheureux brelan de perles. Comme survivant. Quel bonheur, alors, d’y (re)découvrir la splendeur contrariée d’Apart et sa fabuleuse basse soudain déchirée par le souffle éploré de Smith. Saisissant, From the Edge of theDeep Green Sea suggère encore l’incertitude amoureuse sur fond de guitares âpres. Quand, à l’issue d’une magnifique intro lascive, Trust s’inquiète de ne pas être cru (“I love you more than I can say/Why won't you just believe ?”), To Wish Impossible Things enterre sous une pluie vaporeuse de cordes et pour l’éternité les vestiges d’un couple déchu. Réduire néanmoins Wish à un simple cortège d’hymnes à l’amour en fuite pour accrocs au Tranxène serait ballot. Ce disque sait aussi exulter. En témoignent les envolées célestes de High ou de Friday I’m in Love — revigorante cime des charts qui fait l’effet d’une gnôle en pleine tempête de neige. De quoi largement éclipser le classicisme falot d’Open, le magma jurassien d’un Wendy Time criard, les niaiseries béates de Doing the Unstuck... Si ses instrumentaux s’étirent à l’infini, ils le doivent plus à l’application d’une formule qu’à la magie créatrice des débuts. De même, si le tourment de ses vocalises n’exhale plus la spontanéité séminale des débuts morbides, le mitigé Wish reste toutefois la meilleure chose accomplie par The Cure depuis quinze ans. Fort de ce facteur temporel, sa lecture rétroactive ne peut qu’être indulgente. A tort ou à raison.

Éléonore Colin dans Les inrocks 2 THE CURE (1er trimestre 2005)
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