Genre : New Wave
UK
Note : ***
La nostalgie, tout le monde le sait, c’est pas joli. Une sale maladie, même, l’une des pires qui soient. Que l’on attrape, en plus, au moment où l’on s’y attend le moins. Et qui appuie là où ça fait mal. Très mal. En ce sens, Join The Dots, pantagruélique coffret de quatre Cd’s regroupant faces B, raretés et une poignée d’inédits, et scellant définitivement la longue collaboration entre The Cure et son label de (presque) toujours, Fiction, est une oeuvre d’une dimension traumatisante. Parce qu’elle rappelle aux mélomanes ayant dépassé la trentaine que, oui, à une époque même pas si éloignée que cela, il existait un sésame précieux, attendu avec impatience, sacré Graal de tout fan digne de ce nom. Le single, donc, puisque c’est de lui qu’il s’agit, était souvent le premier signe de l’évolution d’un groupe, l’introduction à son nouvel univers. Il faisait l’objet de toutes les convoitises. À ce titre, les artistes savaient qu’ils ne pouvaient prendre ce format à la légère, qu’ils leur fallaient soigner les compositions. TOUTES les compositions. Aujourd’hui, dans une industrie qui pleurniche sur son triste sort (la faute à qui ?), ce genre est commercialisé avec un seul et même morceau décliné en remixes plus ou moins indigents réalisés à la va-vite (dans le meilleur des cas, c’est vrai, il y a aussi un instrumental mièvre ou une reprise bâclée), témoignage définitif de la désespérante primauté de la quantité sur la qualité. Un signe des temps. Que Join The Dots illustre malheureusement à merveille. Car ce coffret témoigne de ce processus de dépérissement général. Mais aussi, bien sûr, de l’érosion créative d’un homme, Robert Smith, dont l’inspiration semble s’être éteinte à petit feu, en particulier depuis le début des années 90. Alors, comment ne pas être nostalgique à l’écoute de deux premiers Cd’s gorgés de chansons incroyables, pour lesquelles nombre de formations contemporaines auraient pu tuer père et mère. D’ailleurs, certains titres sont même devenus depuis belle lurette des classiques, ont conquis l’imaginaire d’un public qui a sans doute oublié que l’obsédant 10:15 Saturday Night n’était en 1978 que la “doublure” de Killing An Arab. La tension de l’élastique Plastic Passion, la noirceur du tarabiscoté I’m Cold ou la course effrénée de l’instrumental Another Journey By Train certifient l’ingéniosité d’un groupe rapidement soumis, pourtant, aux secousses telluriques des changements de formation. Les jusqu’au-boutistes seront ravis de retrouver la version originelle de Lament, livrée alors avec le magazine Flexipop, première incursion de Robert Smith dans le monde de l’électronique, avec l’aide du bassiste des Banshees, Steve Severin. Auparavant, Splintered In Her Head, face B de Charlotte Sometimes, laisse augurer des rythmiques martiales de Pornography. La douce mélancolie de Just One Kiss (pour faire la fine bouche, on aurait bien aimé retrouver la version longue), l’évidence pop de The Upstairs Room, puis de Throw Your Foot ou The Exploding Boy, compagnon de In Between Days en 1985, résonnent encore comme autant de preuves du soin que The Cure apportait à ces “obscures” compositions. Même à l’époque de l’un de leurs albums les plus discutés — le bigarré Kiss Me Kiss Me Kiss Me — et au plus fort de la fameuse Curemania, Smith & co se permettent toujours le luxe de dissimuler quelques trésors, à l’instar du tourbillonnant A Japanese Dream ou de l’élégiaque A Chain Of Flowers, peut-être l’un de leurs morceaux les plus touchants. Un titre qui, rétrospectivement, peut même être considéré comme le chant du cygne de cette fastueuse période, artistiquement parlant s’entend. Car, ensuite, on sera souvent confronté à des redites des titres phares (que le tempo soit lent ou enlevé), à des remixes paresseux (au hasard, le Dizzy mix de Just Like Heaven). Mais aussi, et surtout, on se verra infliger des reprises frôlant l’indigence, à commencer par l’horripilant (adjectif collant aussi bien à l’originale qu’à sa relecture) Hello I Love You des Doors, suivi d’une effarante version du Purple Haze de Jimi Hendrix, dont Smith avait pourtant su travestir en 1979 le Foxy Lady en new wave concassée. Sans même parler du ridicule Young Americans, qui doit toujours faire rigoler son géniteur, David Bowie. Et les quelques soubresauts éparpillés ici et là ne sont qu’autant d’arbres cachant la forêt, une irrémédiable descente aux enfers, que The Cure a pourtant fini par endiguer en 2000 avec la sortie d’un album mésestimé, Bloodflowers. À la fois sidérant (la période 1978-1987) et attristant (la suite, sauf rares exceptions, donc), Join The Dots est donc plus important qu’un simple coffret destiné aux fans, il est un document à valeur historique, un cas particulier reflétant à la perfection la lente mais irrémédiable décadence artistique collective. Putain de nostalgie, tiens.
Christophe Basterra dans
magic, n°77 de février 2004
© 2004 magic. Tous droits
réservés.
La question
mérite d’être posée
d’emblée. Pourquoi Cure est-il toujours, presque
trente ans après sa fondation en 1976, l’un des
groupes les plus influents et importants de l’époque ?
Comment se fait-il que cette formation anglaise conserve une aura
quasi intouchable, alors même que la plupart des groupes qui
sont nés dans les mêmes années (en gros de
Clash aux Smiths) sont décédés ou pointent aux
mutuelles des anciens combattants ? Le groupe de Robert Smith jouit
ainsi d’un statut étrangement préservé
des érosions de la mode, du temps qui court,
d’ordinaire si assassin pour les musiciens nés dans le
sillage de la pop et qui ont le malheur de vivre vieux.
The Cure n’a jamais eu à souffrir le suicide de son
chanteur, même si ses disques les plus sombres auraient pu
faire pressentir le contraire. The Cure, à travers les
années, est toujours resté fidèle à son
esthétique de départ, souvent qualifiée de
gothique, mais qui, en fait, n’est rien d’autre
qu’une version très personnelle et sombre de la pop.
Une vision dans laquelle se sont retrouvés, à divers
degrés, Dinosaur Jr, Smashing Pumpkins, M,
Rinôçérôse, Placebo, The Rapture ou
Massive Attack.
Tout au long de sa carrière, en tout cas, Robert Smith a
gardé une constance d’écriture, une sorte de
grâce dans la composition. Souvent simples, voire basiques,
ses chansons tournent toujours autour des mêmes dilemmes
amoureux ou sexuels, décrivent les mêmes ambiances
nocturnes, délétères. Le coffret Join The
Dots, qui sort ces jours-ci, en est une belle preuve :
rassemblant soixante-dix morceaux rares des années 1978
à 2001, il donne surtout l’occasion de constater
à quel point le son du groupe a conservé, avec les
années, la même épaisseur, le même
substrat élégiaque illuminé par la voix de
Robert Smith.
Découvrir Cure lorsqu’on est adolescent, ou
qu’on l’a été dans les années 80,
c’est s’immiscer dans un univers qui relève de
l’intimité et de l’étrangeté
mêlées, dans lequel domine un étrange bestiaire
musical, fait d’incidents sonores psychotropes, de nappes
éthérées, d’histoires aux
atmosphères élégiaques. Ce bestiaire-là
est sans doute l’un des plus singuliers de la pop
contemporaine, et l’un des plus intenses, suscitant
adhésions irrévocables ou détestations
irréfutables. Récemment, un maxi pirate circulait
sous le manteau : on y entendait The Lovecats de Cure
mixé avec le One Minute Man de Missy Elliott.
L’idée est a priori saugrenue. Elle n’en resitue
pas moins Cure en plein centre névralgique de la pop
contemporaine, c’est-à-dire à sa place
exacte.
Joseph Ghosn dans Les Inrockuptibles
du 28 janvier 2004
© 2004 Les Inrockuptibles Multimedia. Tous droits
réservés.
Si l’on devait
juger la créativité d’un artiste à
l’aune de sa production, un bon critère serait de
s’arrêter sur les faces B de ses singles et non sur la
partie émergée de ses disques. Durant un bon
début de la carrière de The Cure, le CD
n’existe pas et le single vinyle recèle une face B que
bon nombre d’artistes considèrent trop souvent comme
une seconde zone laissée au remplissage. Au début de
sa carrière, non seulement la bande à Robert Smith
n’appartient pas à cette catégorie, mais elle
semble traiter sur un pied d’égalité les
titres, sans distinction de face vinylique. Aussi, lorsque le
groupe rassemble sur quatre CD l’ensemble de ses faces B de
singles dans un coffret couvrant les années 1978-2001,
faut-il s’attendre à la fois à une
véritable caverne d’Ali Baba doublée d’un
excellent indicateur de l’évolution de sa valeur sur
la bourse de la musique mondiale. A cette collection
présentée chronologiquement Join the Dots
associe aussi des versions rares ou inédites de titres qui
complètent ce témoignage sur la
créativité et la longévité du groupe.
Si l’on ajoute un beau travail de remasterisation,
l’objet se révèle indispensable à tout
fan qui y verra un implacable révélateur des hauts et
des bas de son groupe chéri.
Le premier CD, qui couvre les débuts et
l’irrésistible ascension du groupe de 1978-1987,
rappelle qu’avant de devenir un symbole de la new-wave de
l’époque la bande à Smith avait
émergé de la scène post-punk britannique et
que son premier bassiste, Michael Dempsey, mériterait un
hommage appuyé de la part de la nouvelle scène rock
(The Rapture, Radio 4, !!! et consorts) qui se fraie un chemin au
croisement de la dance. Le trop court mais très funk Do
the Hansa établit par exemple un pont
insoupçonné entre leur bonne ville de Crawley et le
Manchester funk et blanc de A Certain Ratio. Quelques instrumentaux
ne sont pas forcément exempts d’une certaine lourdeur
(Descent) tandis que d’autres (Splintered in Her
Head, face sombre de l’élégant
Charlotte Sometimes) annoncent l’évolution
qui se concrétisera sur l’album Pornography.
Speak My Language se fait aussi le reflet des tentations
pop de The Top. Avec quelques quasi-tubes en prime
(Just One Kiss, The Upstairs Room,
Lament), ce disque tient aisément la comparaison
avec les titres les plus exposés du groupe de cette
époque.
Démarrant sur l’année 1987, le deuxième
CD bénéficie en grande partie des riches sessions
d’enregistrement de l’album Kiss Me, Kiss Me, Kiss
Me. A noter également, des faces B excitantes de
l’ère Disintegration, une appropriation du
Hello I Love You des Doors et le léger Harold
and Joe. Les deux derniers disques épousent la
trajectoire du groupe de 1992 à 2001, affichant une reprise
sautillante du Purple Haze de Jimi Hendrix, un remix
incongru de A Forest, ainsi que des titres époques
Wild Mood Swings et Bloodflowers.
Au final, quatre CD pour une vision complète d’une
arrière-cour qui mérite autant le détour que
la formidable façade du gratte-ciel The Cure.
Pascal Bertin dans Les
inrocks 2 THE CURE (1er trimestre 2005)
© 2005 Les Inrockuptibles Multimedia. Tous droits
réservés.
En 2004, alors
qu’il vient de chanter sur l’album des
handicapés mentaux Blink-182, il est certainement
délicat d’imaginer qu’à une époque
lointaine, Robert Smith était un type épatant, une
sorte d’Anglais lunaire directement sorti des divagations de
Lewis Caroll. Il faut faire un effort et se représenter
— ou se souvenir — les Cure comme un groupe
confidentiel et énigmatique pratiquant un
psychédélisme lysergique extrêmement novateur,
écouté et savouré par seulement quelques
centaines de fans ne savant même pas à quoi ce groupe
ressemblait puisque les visages de ses membres
n’apparaissaient nulle part. Après un premier album
sympathique en forme de sous-Wire mâtiné de Buzzcocks,
Robert Smith avait lâché “Seventeen
Seconds” et, jusqu’à “The
Top”, merveilleux album de folie pure, en passant par le
grandiose épisode “The Glove” avec Severin des
Banshees, tout serait souvent passionnant. Après quoi,
dès “The Head On The Door”, le groupe
allait grossir. En nombre, en cheveux, en son, et en poids.
Désormais, il s’agissait d’un autre groupe, un
groupe à stade de plus, au romantisme perforé de tics
et formules. Les anciens admirateurs étaient naturellement
passés à autre chose.
Ceux-là, mais aussi les fanatiques venus sur le tard,
guettent ce coffret de faces B et autres raretés avec plus
ou moins de curiosité et d’impatience. Quatre CD
truffés de titres difficiles à dénicher, et
commentés par Fat Bob en personne... Naturellement, seul le
premier est passionnant, et encore, pas sur la durée,
l’art de la face B nécessitant une attention perdue
depuis les années 60. Quelques perles se dégagent,
comme les deux versions de “Lament”, le
terrifiant “Splintered In Her Head”, mythique
face B de “Charlotte Sometimes”
annonçant les séismes de
“Pornography”, ainsi que la période
extrêmement folle de “The Top”
(“MrPink Eyes”, “Speak My
Language”). Dès le deuxième CD, les choses
se gâtent et le bon Robert Smith et son groupe
désormais très lourd (batteries de plomb,
synthés envahissants) se diluent dans un déluge de
clichés terriblement répétitifs. On entend
désormais les sempiternelles longues intros suivies
d’un petit cri faussement innocent du chanteur censé
montrer sa nouvelle joie de vivre, et beaucoup trop de
mélodies similaires jouées de façons
exagérément naïves sur la même corde de
guitare. Dès le troisième CD, tout le monde
bâille, d’autant que les rares bons morceaux du groupe
à l’époque, ceux des albums et des simples,
sont absents du coffret. Les maniaques déploreront en outre
l’absence de choses comme “Carnage
Visors” (face B de la cassette de
“Faith”), première démo du
groupe, voire, pourquoi pas, “Curiosity”,
vieux enregistrements en concerts publiés uniquement sur la
face B de la cassette de “Concert: Live”... En
résumé, ce coffret ne touchera que ceux,
évidemment nombreux, qui estiment que les Cure ont
été également passionnants de 1979 à
1999...
Nicolas Ungemuth
dans Rock &
Folk n°438 de février 2004
© 2004 Rock & Folk. Tous droits
réservés.
Le boom nostalgique pour les années 80 offre aux Cure un soudain regain de faveur, après que le groupe ait passé un certain nombre d'années à se demander s'il avait toujours un avenir ou pas. Que fait dans ce cas Robert Smith ? Il compile et publie un coffret de quatre CD de vieilles face B et autres «raretés» des dernières vingt-six années pour potentialiser sa crédibilité retrouvée. Dans ses notes de pochette, Smith insiste sur le fait que les faces B et autres titres ayant accompagné les singles du début seraient bien meilleurs que ceux qui se sont retrouvés en face A. L'étrangement rêveur 10:15 Saturday Night mérite certes d'être réécouté. Mais ce coffret inclut 70 chansons et, honnêtement, toutes les meilleures sont sur le premier. Ce qui nous laisse avec trois autres CD très moyens, en particulier le quatrième, dévolu à la période 1996-2001, qui aurait pu sans problème pourrir sur pied. Smith se montre peut-être réellement enthousiaste quant à ses perles passées, mais la raison essentielle de la sortie de ce coffret est qu'elle le laisse désormais libre de trouver, ailleurs, un nouveau contrat. Il prépare actuellement un nouvel album avec le producteur de Slipknot. Les fans seront mieux avisés d'attendre cela plutôt que de se fader une interminable collection de vieux matériel poussif.
Nick Kent dans Libération du
vendredi 13 février 2004
© 2004 Libération. Tous droits
réservés.


