Low : Long Division (1995)  (*** LOW : les archives ***) posté le vendredi 05 mai 2006 21:15

Genre  :  Rock alternatif USA
Note :  ****




Les trois individus de Low souffriraient-ils de carences en vitamines C ? Qu’on en juge par Long Division et ses douze chansons conduites à l’allure d’un koala ankylosé. Comme leur précédent I Could Live In Hope, Low distille toujours avec autant de facilité une musique atmosphérique sombre et pesante invitant à l’introspection. Enoncé tel quel, le spleen de ces américains ne pourrait susciter qu’un ennui profond, voire même rappeler les mauvais souvenirs d’une certaine scène cold wave des années 80. Pourtant, pas l’ombre d’une messe néogothique à Duluth (Minnesota), - ville d’origine du trio -, mais des séminaires new age par dizaines, où les mots de passe (Eno, 4AD) s’échangent entre les fidèles. D’où ces accords de guitare aux tonalités mineures, ce souffle rythmique minimal, sorte de métronome en coton réglé sur l’horloge du temps qui passe, qui accompagnent un chant troublant et androgyne, planant, tel un ange triste, tout au long de l’album. Voilà tout l’univers de Low, champion du monde de la lenteur sur disque, prêt pour le Guiness book des records. Attention cependant à ne pas confondre relaxation et cure de sommeil : certains titres donnent l’impression de regarder passer les nuages. N’empêche, les orphelins de This Mortal Coil comme les fans de Red House Painters trouveront ici de nombreuses raisons de s’enthousiasmer. Les autres passeront directement à la chronique suivante.

Hervé Crespy dans magic! n°3 de juillet/août 1995
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Epoque propice à laisser les âmes sombrer dans les syrtes doucereux de la mélancolie, l’été amène toujours, dans sa cargaison de futurs souvenirs de vacances, une poignée d’albums pop à la suavité modulable. Ils traumatiseront les uns et laisseront les autres de sable, sans qu’il ne soit jamais question de qualité musicale intrinsèque. Mais plutôt d’humeur, de perception. Et la bio, qui s’évertue à faire passer ces enfants du Bon Dieu pour des canards déraisonnablement sauvages, ne dupe personne. Les trois Américains de Low, héritiers naturels de John Cale, Eno, voire Joy Division, passablement envoûtés par le Velvet Underground et ses atmosphères variqueuses et minimalistes, s’inscrivent en plein dans la tradition de ces groupes pop voués à eux-mêmes, à leur propre culte. Et puis succomber à leur charme indéniable ne peut se faire que de manière fortuite. Seul le fruit du hasard, une anicroche-coeur ou une météo défavorable peuvent inciter à se perdre dans les arpèges de “Below And Above”, “Stay” ou “Alone”. Alors si la déveine vous fait de l’oeil, si le vide de la boîte aux lettres vous ravage tout à fait, ou si, tout simplement, vous aimez Jersey sous la pluie, “Long Division” vous séduira probablement. Pour les autres... il y a tout le reste.  

Jérôme Soligny dans Rock & Folk n°337 de septembre 1995
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Depuis un an et la fascinante torpeur de l'album I Could Live In Hope , Low fait partie de notre quotidien sonore. Groupuscule d'intérieur, ces Américains dérangés s'interdisent pourtant sur leur nouvel album, Long Division , tout confort new-age, privilégiant avec une impressionnante rigueur la violence rentrée et la douceur des formes à la brutalité de l'époque. Visite aux bougies chez trois musiciens et leur invité fondamental : le silence.

"Je sais que nous passons pour un groupe mystérieux. Nous sommes pourtant des gens normaux, nous ne cherchons pas spécialement à nous dissimuler. Mimi Parker et moi sommes mariés depuis cinq ans. Il y a deux ans, nous avons décidé de créer Low avec le bassiste John Nichols, pour le simple plaisir de jouer ce que nous aimons : des chansons calmes et lentes. Cinq mois seulement après nos premiers travaux, nous avons envoyé des cassettes à notre futur producteur, Kramer. Tout a été incroyablement vite : nous avons enregistré notre premier album I Could Live In Hope dans la foulée. J'avais eu jusqu'alors beaucoup d'expériences musicales, puisque j'ai commencé à jouer de la guitare à 14 ans. Mais je faisais partie de groupes plutôt noisy, où chacun avait pour but de jouer toujours plus vite, toujours plus fort. Au fond de moi, je savais que j'attendais tout autre chose de la musique. Avec Low, j'ai atteint cet objectif : le groupe arrive au bout d'un processus psychologique et musical qui devrait nous ouvrir de nouveaux horizons, nous apprendre d'autres choses sur nous-mêmes que nous ne soupçonnions pas." Alan Sparhawk, le chanteur-guitariste de Low, s'exprime posément, avec la diction tranchée et les mots bien étayés d'un sain d'esprit que l'on aurait trop vite pris pour un illuminé. Il est vrai qu'il y a un an l'album I Could Live In Hope traversant l'Atlantique pour venir nous glacer discrètement l'échine, avait débarqué par ici en même temps qu'une vague de déglingués des synapses et de grands malades du coeur, d'une colonie de brasseurs musicaux et de pisse-douleur dont l'Amérique est devenue peu à peu l'effarant berceau. Facile, dans ce contexte, de contraindre Low au port de l'entonnoir : à sa manière, il semblait participer à la fascinante perte de raison d'un pays qui, écouté d'ici, ressemble de plus en plus à une terre d'asile de fous. Aujourd'hui, on n'accordera pas forcément au trio de Duluth, Minnesota, tous les gages d'une bonne santé mentale. Mais on mesure mieux combien son anormalité était inédite, buissonnière, moins toquée que dévorée par une idée fixe. Entre les bouquets de névrose d'un Smog et les gerbes de démence d'un Beck, Low proposait une musique avide de sérénité, quasi végétative, semblable à ces algues qui s'étendent à la surface des eaux dormantes comme une chevelure de noyée. Torpeur pulsative, guitares à bas régime, basse rampante, batterie à plat, halos de réverbération : ce groupe aurait dû s'appeler Slow. Chez lui, on aura cherché en vain un mouvement d'humeur, une détente nerveuse, une détonation: à aucun moment il n'aura déclenché d'explosion. On aura attendu en vain qu'un message, même incohérent, même boiteux, s'évade de ses lèvres: mais Low ne racontait rien, ou si peu, un mince tissu de non-dits, de salive ravalée, de sous-entendus passés en sous-main. L'escargot Low ne sortait guère de sa coquille, sa musique se taisait, taciturne et figée, en pleine hypothermie.

Il aura donc fallu attendre. Quelques semaines, quelques écoutes. Ce fut un agréable réapprentissage de la patience. L'occasion de constater que Low avait bien mieux à offrir qu'une musique dont le coeur semblait battre derrière une porte fermée à double tour. Certes, I Could Live In Hope ne fonctionnera jamais à l'énergie solaire : un an après, on lui trouve toujours la main froide et le visage fermé. Mais il est devenu l'un de ces amis sûrs et peu causants, au débit rare, lent et limpide, avec qui il est inutile de remplir fébrilement les blancs de la conversation. Car précisément, au fil des écoutes, la musique de Low s'est révélée ainsi, plus blanche que noire, plus épurée que massive. Moins autiste que pensive, moins murée dans son silence qu'absorbée par son travail de concentration, elle cherche à faire le vide en se ménageant des espaces, à trouver le calme en prenant son temps. On avait d'abord craint l'étouffement : ces trois marchands de sable mouvant, armés de leur oreiller musical, semblaient bien décidés à nous asphyxier. En fait, ils élargissent peu à peu notre horizon, aèrent notre espace vital. Pas de quoi repousser au loin les murs de nos chambres ni le front pionnier de nos discothèques. Mais cette musique démultipliée, décomposée, porte le sceau d'une calme persévérance : celle de trois âmes engagées dans la conquête d'une liberté désirable et fuyante - se sentir vivre, se sentir entier, ne serait-ce que le temps d'un disque.

"Nous ne sommes pas du genre lambin, à nous traîner toute la journée en regardant nos pompes. Nous vivons normalement. Personnellement, j'aurais même plutôt tendance à être un type hyperactif toujours en train de bouger, de parler. A tel point que je me fatigue un peu. Je me raisonne, je me morigène. J'aimerais être plus calme, plus posé, plus réfléchi, comme notre musique : elle est exactement ce à quoi j'aspire. Elle est l'expression d'un autre versant de ma personnalité, plus sombre, plus tourmenté, mais qui aspire à la paix. Il faut en passer par là, explorer des recoins un peu obscurs pour atteindre une certaine sérénité. C'est pour cela que notre musique est moins triste que sérieuse, moins désespérée que grave. J'aimerais tellement avoir tout le temps le contrôle de moi-même, cela me libérerait de tant de mes défauts ..."

Aux molles promesses de relaxation du new-age, Low opposerait donc une sorte d'introspection à la fois douce et exigeante. Il s'agit bien moins ici de se détendre au son de musiques quiètes que de descendre lentement au fond d'une mine de sentiments cachés, sans espoir de retour et avec risques de coups de grisou. En entrant dans Low, on rechercherait moins une évasion qu'une invasion, une prise de possession de soi, de ses territoires les plus reculés, les plus réfractaires. Voyage intérieur éprouvant, que les musiciens de Low mènent la respiration presque coupée et l'esprit tendu. " Je ne sais pas si les gens se rendent compte combien il est difficile de jouer tranquillement, en prenant son temps. Jouer lentement, en veilleuse, est une véritable bagarre avec soi-même, épuisante. Parce qu'il faut aller au plus profond de soi, parce qu'il faut faire preuve de discipline, de concentration, et qu'une personne comme moi en a besoin pour se contrôler. Toute la violence contenue, rentrée, de notre musique vient de là. Je ressors souvent complètement épuisé des répétitions, des séances d'enregistrement ou des concerts. Mais ce n'est rien en comparaison du bien-être que procure l'écriture d'une chanson. Nous n'avons jamais eu comme parti pris de donner dans le lugubre. Au contraire, tout est plus clair plus pur : les sons, les mots, les sensations. Rien ne peut nous échapper il n'y a plus rien de caché, plus rien d'enfoui. Balancer la sauce à la Slayer, à la Pearl Jam, se carapacer sous le bruit, ce ne sera jamais notre job. "

Avec le nouvel album, Long Division , l'impression se confirme: Low s'est bien inventé un langage - vocabulaire restreint, parole économe - et une gestuelle - ralentie, précise. Il s'est approprié un monde à la rudesse harmonieuse et aux lignes pures. Il y campe avec une constance qui ne tient guère du confort. Dans ces douze chansons, il s'astreint d'ailleurs à un nouveau resserrement sonore, temporel et sémantique : moins d'effets, moins de longueurs, deux ou trois choses à dire. Plus que jamais, le silence est là, quatrième musicien anonyme oeuvrant dans l'ombre, apprivoisé mais à l'affût, prêt à prendre le pouvoir. On l'entend se faufiler entre les instruments dans Shame ou Stay . On l'entend suivre à la trace le parcours de ces chansons qui tournent en boucle, en rond, en spirale, et dont il assouplit la lancinance naturelle. Pas si courant qu'un groupe s'acharne ainsi à tracer la même voie, à garder la même voix, avec autant de soin, de vigilance. "Il existe sans doute un code musical qui nous est propre. Nous essayons de l'améliorer, de l'infléchir lentement. Mais globalement nous nous y tenons, nous restons dans les mêmes limites : le trio guitare-basse-batterie, les tempos lents, notre technique musicale assez moyenne. Il faut faire avec ce que nous avons, inutile d'en rajouter. Nous verrons assez tôt s'il est besoin d'incorporer de nouveaux instruments. J'imagine que nous sommes dans la situation d'un peintre qui n'utiliserait que le noir et blanc : on a beau savoir qu'il existe un éventail infini de couleurs, si le noir et blanc permet d'aller au bout de ce que l'on veut exprimer, autant en rester là et aller jusqu'au bout de la démarche. C'est sans doute dans le même esprit que j'écris des textes de plus en plus concis, de plus en plus directs : quelques lignes me suffisent pour aller droit au but. Je ne comprends pas, ensuite, que l'on puisse nous décrire comme des désespérés chroniques. Nous n'écrivons pas de chansons pour suicidaires. Personnellement, je m'interroge plus que je ne me morfonds. Je me demande pourquoi certains sentiments sont compliqués, pourquoi certaines situations paraissent insurmontables. La musique de Low me permet d'éclaircir ces choses-là au lieu de m'y enfoncer. Lorsque les concerts se passent sans accroc, je vis des moments d'une grande intensité. J'ai l'impression de devenir enfin un type bien. "

Richard Robert dans Les Inrockuptibles n°18 du 12 juillet 1995
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