Low : Aller plus haut (merry.go.round 2002)  (*** LOW : les archives ***) posté le samedi 06 mai 2006 10:50

Depuis une dizaine d’années déjà, les chansons de Low constituent l’un des plus beaux éloges de la lenteur et de la mélancolie produit par la scène slowcore américaine. Séparé pour quelques jour promotionnels de son éternelle moitié, Mimi Parker, Alan Sparhawk, guitariste et chanteur, livre quelques unes des clefs de son nouvel album, Trust, et, plus largement, de son curieux univers à la fois sombre et illuminé par une forme rare de mysticisme désespéré. Et un peu timbré, il faut bien l’avouer.

Trust, le nouvel album, se situe dans la même veine que les précédents. Est-ce que tu penses qu’il est plus réussi par certains aspects ? Lesquels ?

Alan Sparhawk : Depuis dix ans, il me semble que nous nous rapprochons de plus en plus de quelque chose que j’aurais bien du mal à définir mais qui était déjà présent dès le départ, au moins dans notre esprit. C’est assez difficile à expliquer. Nous ne courrons pas vraiment après un son, ni après un message. C’est plutôt quelque chose que nous essayons d’atteindre dans notre subconscient. Après avoir réalisé les deux albums précédents, Secret Name et Things We Lost In The Fire, je pensais vraiment que nous ne pourrions jamais nous en approcher davantage et ça ne me dérangeait pas plus que ça. Mais en écrivant les chansons de ce nouvel album, nous avons tous les trois réalisés que nous étions encore en train de découvrir de nouveaux aspects de ce mystère. Nous pensions vraiment que nous avions touché le plafond et que nous n’irions pas plus haut. Et pourtant, nous avons réussi à crever ce plafond pour accéder à un nouvel étage. Peut-être qu’il y aura encore d’autres découvertes au-delà, mais celle-ci nous a vraiment beaucoup surpris. Certaines chansons me paraissent vraiment très très proches de cet idéal que j’évoquais et ça m’étonne encore. Nous voulions aussi changer notre façon d’enregistrer. Cette fois, nous sommes restés chez nous, dans notre ville. Nous avons travaillé dans un studio juste à côté. De cette façon, nous pouvions aller travailler deux ou trois jours, nous arrêter un peu, recommencer quand nous en avions le besoin ou l’envie. Je pense que ça a contribué à modifier un peu notre approche des chansons et notre son. Plutôt de façon positive, à mon avis.

Vous avez également choisi un producteur, Tchad Blake, qui est beaucoup plus proche de la variété américaine et du mainstream. Pourquoi ce changement ?

C’est vrai que cela peut sembler bizarre, mais il faut se méfier des étiquettes. Après tout, nous avions déjà travaillé avec Steve Albini qui possède cette image de producteur rock crédible et indépendant. Mais il a aussi produit Nirvana, The Breeders ou Jimmy Page & Robert Plant. Tchad n’est pas qu’un requin de studio non plus. Ce qui m’a donné envie de travailler avec lui, c’est un album de Lisa Germano, Slide, que je trouve vraiment excellent ou bien les disques des Latin Playboys. Je l’ai rencontré une fois pour discuter et j’ai tout de suite senti que ça pourrait coller. Nous aimons beaucoup travailler avec des gens qui ont une vision forte et personnelle de la musique. Ça nous inspire, ça nous aide à sortir le meilleur de nous mêmes. Tchad possède cette originalité et c’est très rare. Du coup je ne sais pas du tout qui on va pouvoir trouver la prochaine fois. A moins que Brian Eno ne soit libre (rires). J’aimerais bien, ce serait drôle, mais bon...

Le titre de l’album est-il lié à ce sentiment de force nouvelle, de découverte de nouveaux horizons que tu évoquais ?

Oui, je pense. Il y a ce mélange de confiance en soi et puis cette volonté de ne plus être aussi timide qu’auparavant. Je ne veux plus ressentir cette peur d’exprimer certaines choses. Certaines chansons sont beaucoup plus directes, beaucoup plus explicites que celles que je pouvais écrire il y a quelques années. J’ai toujours pensé que le fait de vieillir, d’avoir des enfants me pousserait de plus en plus à m’abriter du monde, à me protéger. En fait, c’est exactement le contraire qui se produit. Je me sens de plus en plus courageux, direct, libéré. Je n’ai plus peur de rien. C’est intéressant, j’essaie de comprendre comment j’en suis arrivé là après toutes ces années : je suis enfin capable de dire ce que j’ai toujours voulu dire mais que je dissimulais jusqu’à présent. C’est assez bizarre. Nous avons commencé à travailler sur les nouvelles chansons comme d’habitude et j’ai éprouvé soudainement cette sensation d’honnêteté, de franchise, de liberté. Je ne sais pas pourquoi. C’est peut-être simplement l’expérience. Et puis, depuis cinq ou six ans, nous nous sommes aperçus que nous touchions beaucoup plus de gens que nous ne l’aurions jamais rêvé. Et le fait que tous ces gens écoutent attentivement notre musique a sans doute contribué au fait que je me sente plus en confiance, en sécurité que je puisse me dire : “Après tout, peut-être que je peux m’exprimer sans danger. Les gens comprendront.”

D’ailleurs, même si l’album ne respire pas toujours la joie de vivre, on trouve quand même de plus en plus de textes optimistes et positifs.

Oui, en tout cas, je pense être beaucoup plus serein par rapport à certaines choses, notamment mon expérience des drogues ou certains décès proches de moi. Je suis maintenant capable de considérer que c’est du passé, que je peux l’assumer sans trop de honte, même si je conserve certains regrets. C’est arrivé, je sais que j’ai consacré beaucoup de temps et d’énergie à ces choses très négatives mais ça n’a plus d’importance aujourd’hui. C’est aussi très lié à la paternité. Quand nous avons enregistré Things We Lost In The Fire, notre fille n’était encore qu’un bébé, pas vraiment encore une personne complète. Je ressentais juste une grande joie, bien sûr. J’avais envie de créer la plus belle des musiques possibles pour cette créature magnifique. Depuis, elle est devenue une personne. Elle parle, elle nous entend parler, elle voit ce que nous faisons au fur et à mesure qu’elle grandit. C’est un facteur très important. La plupart des chansons sur Trust sont liées à mon éveil comme père et au fait que ma fille devient de plus en plus vivante. En tous cas, elle a plus d’importance à mes yeux que toutes ces choses qui m’encombraient l’esprit auparavant, tous ces combats complètement inutiles. Tout cela ne la touche pas, n’a aucun intérêt pour elle. Ni pour personne d’ailleurs. Tout ça ne signifie rien. Par exemple, la première chanson de l’album, (That’s How We Sing) Amazing Grace, qui évoque cette fille que je connaissais qui est morte à cause de la drogue. Je ne prétend même pas avoir de réponse devant cette mort. Je ne prétend en tirer aucune leçon. Je raconte juste comment ça s’est passé. C’est arrivé, c’est tout mais il n’y a rien à dire de plus. Je veux juste expliquer aux gens que cette histoire fait partie de ma vie et peut-être que, grâce à la chanson, elle fera aussi partie de la leur. C’est très proche de la sagesse orientale : il n’y a pas de réponses, juste des faits. C’est cela la vraie sérénité. Je dois arriver à vivre en paix avec ce souvenir. Cela ne veut pas dire que ça n’est pas arrivé. Cela ne signifie pas que j’ai trouvé les réponses ou que j’ai le droit de dire à quelqu’un d’autre ce qu’il faut faire ou ne pas faire. C’est ce que doit ressentir Dieu sans doute, assis â contempler toute cette joie et cette tristesse en pensant juste : “Let it be. There will be an answer. Let it be”. (il chantonne la chanson des Beatles pendant un moment.)Est-ce que cette foi influence ton écriture ou ta musique ?

Oui, mes croyances religieuses jouent un grand rôle dans toute ma vie, donc dans mes chansons. Elles font partie de moi, c’est tout. Elles orientent ma vision du monde et de ma vie. Je n’essaie pas de les imposer à d’autres à travers les chansons. Je ne parle qu’en mon nom propre. J’explique juste ce que je crois savoir mais je n’ai pas la prétention de détenir la vérité.

Sur Little Argument With Myself, l’une des chansons du nouvel album, tu chantes : “I want to believe”. En quoi voudrais-tu croire alors ?

Cette phrase, “Je veux croire.”, pour moi, c’est le début de la connaissance. D’abord, il faut désirer croire, même si parfois on a de bonnes raisons de douter. Beaucoup de gens se disent qu’ils voudraient bien avoir la foi mais ils ne savent pas comment ou en quoi croire. Cette chanson est une façon de dépasser cette hésitation. Pourquoi ne pas franchir directement le pas ? Pourquoi lutter en essayant de résoudre des problèmes insolubles ? On ne peut pas compter les étoiles, alors, à quoi bon perdre son temps à tenter de le faire. En même temps, la chanson est ambiguë. Une partie de moi-même voudrait dépasser toutes ces questions et croire tout simplement. Mais, d’un autre côté, j’aimerais quand même bien comprendre.

Pourquoi avoir aussi consacré une chanson à John Prine ? Je ne vois pas bien le rapport entre ses chansons et les vôtres.

Ce n’est pas vraiment un hommage. En fait, j’ai juste vu un concert de John Prine à la télévision un jour il y a quelques années. Je l’ai trouvé très bon. Mais ce n’est pas tellement la musique qui m’a intéressé mais cette façon très particulière qu’il a de discuter avec le public en posant des questions bizarres auxquelles les gens répondent depuis la salle. Par exemple, il posait cette question que j’ai trouvé fabuleuse : “Quelle couleur a le sang dans un film en noir et blanc ?” Intérieurement, je me suis dit : “C’est noir bien sûr.” Et, au même moment, comme s’il avait lu dans mes pensées, il a répondu : “la couleur des ombres”. C’est comme ça que les premiers vers de la chanson sont nés. Un copain à moi a travaillé récemment avec John Prine, comme tour manager, pendant deux ou trois semaines. Je lui ai demandé de lui faire passer l’album, mais je ne sais toujours pas si la chanson lui a plu ou non.

Vous avez souvent rendu hommage à d’autres artistes en enregistrant beaucoup de reprises.

Oui, c’est vrai. Mais ce ne sont pas toujours des hommages au sens propre du terme. C’est le cas quand nous avons repris The Smiths ou Pink Floyd. Parfois, c’est plus de l’ordre du pari, du challenge quand on reprend des chansons très différentes des notres. Celles de The Bee Gees par exemple. C’est une démarche plus expérimentale dans ce cas. Et puis, en reprenant ces tubes plus connus, c’est aussi une façon de dire aux gens : “Vous voyez, notre musique n’est pas si bizarre que cela.” Pink Floyd aussi était bizarre et pourtant... Personne ne leur a jamais demandé : “Pourquoi vous jouez si lentement ?” The Smiths ont écrit de grandes chansons, très classiques, qui auraient pu être écrites dans les années 50. C’est amusant de les reprendre, et puis ça nous enlève un peu de pression, un peu de responsabilité. C’est une façon de se persuader que tout n’est pas de notre faute. Si les chansons sont mauvaises, au moins ce ne sont pas nous qui les avons écrites. (rires)

Tu travailles tous les jours avec ta femme, Mimi. Est-ce que cela te pose parfois problème ou est-ce que c’est toujours positif ?

Non, bien sûr que c’est difficile. Quand le groupe est dans un mauvais jour, notre couple va forcément s’en ressentir et vice versa. Mais, en même temps, il y a aussi du bon. Par exemple, quand je suis sur scène, je peux me retourner et voir ma femme et mon meilleur ami, les deux personnes que j’aime le plus au monde à mes côtés qui ressentent les mêmes choses au même moment, c’est vraiment très gratifiant. La profondeur de notre relation artistique est forcément liée à ces sentiments personnels. Chanter avec Mimi, c’est une expérience unique. C’est comme si nous fusionnions complètement.


Propos recueillis par Matthieu Grunfeld | Photos Elodie Mirbel
pour merry.go.round n°7 de juin-juillet 2003
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