Genre : Rock
alternatif USA
Note : *****
Depuis le départ de John Berry, Jeff Martin est le tenancier de la maison Idaho. En un mot, Martin est Idaho. Soit une poignée de disques de folk atmosphérique, une formation fluctuante au gré des saisons, quelques (trop) rares concerts et des clichés joliment flous, Idaho fait tout pour devenir une légende underground, un groupe culte aux disques difficiles à dénicher, mais vénéré par quelques communautés d’aficionados. Il arrivera à ses fins, certainement, et voilà bien là tout le mal qu’on puisse lui souhaiter. À l’instar de Songs:Ohia, le groupe utilise des guitares à quatre cordes (et non des basses), afin de mieux limiter encore les fréquences d’un spectre sonore déjà fort peu encombré, à la limite du silence. Comme ses comparses de Dakota Suite, Martin et ses musiciens marient tradition folk et musique ambient. Comme Will Oldham, Idaho ne renie pas ses racines. Il les révére outrageusement, anarchiquement parfois. Lorgnant à l’occasion sur les récents enregistrements de Radiohead — notamment pour les parties vocales — les chansons de Levitate ne se soucient guère des conventions et oublient bien vite toute convenance pour plonger dans une ascèse instrumentale apaisante interprétée, le plus souvent, sur un simple piano droit. C’est à peine si l’on entend ces guitares en bois effleurées, ces batteries balayées dans l’ombre d’un studio qu’on imagine clos, retiré du monde et où l’on peut voir voler la poussière dans un mince filet de lumière. Et même s’il n’apporte rien de plus à la discographie imposante de son auteur, ce nouvel Lp mérite néanmoins un détour.
Renaud Paulik dans magic!
N°56 de novembre-décembre 2001
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«Quand je ferme les yeux, je vois une caisse sombre
dans laquelle je suis enfermé. Impossible d'en sortir.
Levitate, c'est ce sentiment de claustrophobie.»
Jeff Martin ne va pas mieux, et c'est presque une bonne nouvelle.
Impossible pour l'auteur-compositeur et homme à tout faire
d'Idaho de ressembler à autre chose qu'à un
ectoplasme inadapté: «Je ne fais pas grand-chose
en ce moment. Je me lève tôt, prends une douche
froide, nourris mes deux chiens et mon chat, puis je fais une
demi-heure de yoga et j'avale une énorme tasse de
café. Après, je me mets au piano. Ou je pars faire
les boutiques, parce que je porte les mêmes fringues depuis
des années; il est temps d'en changer. Ou de nettoyer mon
studio, car c'est le vrai bordel. Je crois que quelque chose est en
maturation. Je dois pouvoir maintenant ranger une pièce
correctement.» Il existe un vrai paradoxe qui colle au
cas Idaho: plus l'homme se perd, plus sa musique gagne en
profondeur. Plus elle se peaufine, moins elle semble
intéresser le public.
A côté de la plaque. L'an dernier,
tandis que le groupe se produit en concert à la Guinguette
Pirate durant deux soirs, rendez-vous immanquable pour une
poignée d'irréductibles patientant au-devant de la
petite scène de la péniche, Jeff Martin passe son
temps à manipuler les fils du bout des doigts, la peur au
ventre (de se faire griller la cervelle par un court-jus). Sous
deux lampions et entre deux roulis, Idaho joue et se plante
quelquefois: «Nous ne faisons pas beaucoup de concerts.
Nous revenons d'une tournée aux Etats-Unis réduite
à quelques cafés de Boston et à une ou deux
universités sur la côte Est. En fait, on n'est pas
tellement demandés, ce qui n'est pas un mal, car ces voyages
sont toujours épuisants.»
Le bonhomme semble toujours un peu à côté de la
plaque. Pourtant, c'est sûrement de cette maladresse
chronique, comme s'il jonglait en permanence avec une pierre
brûlante, que naît la vraie singularité d'Idaho:
produire une musique qui n'intègre aucun schéma
préformaté, exempte de toute politique mercantile,
quitte à se tirer une balle dans le pied.
Récemment, Jeff Martin a annulé une nouvelle
tournée en France. Après les attentats du 11
septembre et la crise qui toucha la Swissair (compagnie qui devait
les acheminer), le groupe a préféré ne pas
venir, par peur de se retrouver bloqué en Europe. Pourtant,
l'événement, juste avant la sortie de
Levitate, aurait pu avoir des conséquences
heureuses sur l'auditoire: «Ma musique n'est pas
très accessible, j'en ai conscience. A l'avenir, je ne pense
pas faire des morceaux plus ouverts, même si c'était
bien que le cercle s'ouvre un tout petit peu. Financièrement
aujourd'hui, c'est très dur.»
Extrême ralenti. Une fois au piano, ou
guitare en main, au Jeff Martin franchement empoté
succède le Jeff Martin talentueux et surproductif. En cela,
Levitate est un album indispensable. Des onze titres
à la tristesse gaie qui le composent, aucun ne se
détache vraiment. For Granted, qui débute
comme un final de marathon à bout de souffle, se cambre
parfois sous les harangues d'une guitare électrique.
Orange est un vrai bijou, centré sur un piano en
boucle et des ânonnements zen. A l'opposé, Come
Back Home recèle une vraie préciosité, de
cordes hésitantes et de soupirs; tandis que Casa
Mia incarne un Idaho brut: au piano, le mentor y récite
une ballade ralentie à l'extrême, comme si ses doigts
n'étaient pas sûrs de pouvoir poser la note
suivante.
Droit des animaux. Même si l'album s'inspire
directement des précédents, Levitate sonne,
pour Jeff Martin, comme une «étape»:
«J'ai envie de mener un projet solo. ça peut
paraître paradoxal, vu que je fais déjà tout
dans Idaho. Mais j'aimerais réaliser un album plus apaisant,
que les gens pourraient écouter pour se
détendre.» S'y ajoutent une nouvelle production
d'Idaho, un DVD du groupe et des visuels, histoire d'assurer
à Jeff Martin quelques années de travail, qui, si
elles ne lui permettent pas de vivre royalement, devraient lui
occuper les mains (et l'esprit) un bon moment: «Il m'est
impossible aujourd'hui d'arrêter. Mais, si je devais quand
même m'y résoudre, je crois que j'œuvrerais dans
une association qui milite pour les droits des
animaux.».
Bruno Masi dans Libération du
22 novembre 2001
© 2001 Libération. Tous droits
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Depuis des
années, Idaho avance plus ou moins dans l’ombre, dans
cette autre Amérique qu’on a découvert un jour
avec Palace et quelques autres. D’abord perdu quelque part
dans le folk américain, ce groupe à
géométrie variable, aujourd’hui dirigé
par le seul Jeff Martin, a peu à peu trouvé un
cheminement personnel vers une musique épurée,
où chaque note trouve sa place dans un paysage de plus en
plus minéral et crépusculaire.
Avec Levitate, bon titre pour un album que peu de choses
retiennent finalement au sol, Idaho inscrit sa mélancolie
dans un décor fragile et presque lumineux en effleurant
lentement les parois pour en tirer quelques frissons à peine
visibles. Il joue maintenant avec le silence, économise ses
gestes de plus en plus gracieux pour mieux écouter et
trouver le ton juste. Car tout chez Idaho devient maintenant
essentiel, comme si tous ces moments suspendus, volés au
temps qui passe, n’étaient que les bons. Ou tout du
moins ceux qui expriment beaucoup, avec peu. Quelques guitares,
quelques échos, une voix cabossée, une batterie qui
s’efface et surtout un piano, qu’on entend partout sans
trop savoir si beaucoup de notes s’en échappent. Si
Wondering The Fields et 20 Years en ouverture
s’accrochent encore à quelques bribes d’un folk
électrique et malade, l’album se décompose
progressivement jusqu’à une certaine forme
d’abstraction, vers une musique plus ambitieuse et affranchie
qui n’abrite dans le même temps aucune envolée
spectaculaire. C’est comme si on entrait avec Neil Young et
sa guitare pour être invité à mi-parcours par
Mark Hollis, qui nous tend la main au loin sans qu’on arrive
jamais vraiment à le rejoindre. Alors que l’on croyait
connaître Idaho sur le bout des doigts, Jeff Martin parvient
encore à nous surprendre, à nous émerveiller
en supprimant tous les fils de ces anciennes blessures pour
n’en garder que les traces, dont la nudité
suggère autrement mieux l’historique à
l’image du très beau Orange, presque
murmuré. Vu d’ici, la Californie d’Idaho a
vraiment une drôle de gueule.
Jérôme Olivier
© 2001 merry.go.round Tous droits
réservés.
Sixième album
et voici bientôt dix ans depuis la sortie du premier
7’’ pour Idaho. Levitate est leur second LP
à sortir en autoproduction sur leur propre label
Idahomusic.
Très belle carrière sans faux-pas pour le groupe San
Francisco, l’un des chantres du slowcore aux
côté des Red House Painters, de Mazzy Star, Swell,
Spain ou les Radar Brothers. Sans doute également le seul
qui ait gardé intactes toute sa verve et toute sa
sensibilité.
Même s’il n’a jamais eu droit à une
distribution et à un accueil médiatique pourtant
largement mérité, Idaho a su développer une
carrière et une discographie qu’on ne peut que trouver
exemplaires dans le monde indépendant, où la plupart
des carrières sont brèves. A son sixième
album, Idaho garde tout son sel et ça c’est
suffisamment rare pour être signalé.
Levitate poursuit la voie largement entamée par le
reste de la discographie, poussant un peu plus loin ce souci
d’être aérien, sincère, gracieux et
esthétique dans l’expression d’une
mélancolie profonde et tenace.
La nouveauté sur ce disque consiste à faire autant,
voire plus avec moins, moins de sons, moins d’instruments et
la révélation de subtilités masquées et
fragiles au grand jour. On retrouve donc un Idaho à
l’effectif quasi réduit, mis à part une
batterie discrète et économe. Jeff Martin a ainsi
composé l’intégralité de
Levitate, jouant guitare, basse, clavier, piano et voix.
Seule la batterie pure et parfaite présente sur une partie
des morceaux a été jouée par un musicien
extérieur. Un certain Alex Klimmel étudiant en
académie de musique et fan hardcore d’Idaho qui avait
envoyé des bandes à Jeff Martin lui proposant ses
service.
Ce disque est peut-être également le plus introverti,
le plus serein et le plus révélateur sur Jeff Martin.
Tout baigne ici dans une mélancolie tranquille, intime et
chaleureuse. Jamais Idaho ne sonne renfermé ou malsain, la
tristesse est toujours sereine et apaisante. Il y a beaucoup de
pudeur ici. Le climat est poignant, sincère et humble et les
larmes servent à évacuer la douleur aucunement
à un quelconque apitoiement.
La musique cinématique d’Idaho, ses mélodies
ombragées et ses espaces accueillants et séduisants
restent la promesse continue de lendemains meilleurs et c’est
ce qui la rend précieuse et attachante. C’est la B.O.
d’un vague à l’âme léger et profond
à la fois, agréable, qui laisse un espace large
d’interprétation personnelle.
Une des grandes nouveauté de ce disque est la place
importante jouée par le piano qui amène une touche
qui n’est pas sans rappeler celle de Mark Hollis ou du Blue
Nile. Levitate est bon et envoûtant comme tout album
d’Idaho, il est simplement moins rock et plus accès
songwriting, mais l’essence et les mélodies restent
les mêmes.
Pas de doute dès les premières secondes de
Wondering The Fields, la guitare au son reconnaissable
entre toutes et le chant lascif, envoûtant et
mélancolique : il s’agit bien d’Idaho. Les
mêmes montées au ciel quelques secondes plus tard avec
une économie de son nouvelle et une subtilité
maximale qui laissent à jamais quelque poursuivant que ce
soit loin derrière.
Suit un 20 years classique qui aurait pu être une
des meilleurs plages du premier album. Quatres minutes sous un
soleil noir que l’on déchire peu à peu comme un
voile de poussières qui nous masquait la
réalité. Le souvenir d’instants intenses et
tellement fugaces qu’ils disparaissaient au moment où
on en prenait conscience.
For Granted est la première composition à
marquer l’évolution et la différence. Une plage
beaucoup plus liée au chant qu’avant, un rythme
continu qui sert de fil conducteur et sur lequel la voix
s’appuie manquant presque de la faire céder sous le
poids d’un spleen tenace. La tristesse est tangible, mais en
rien liée à une simple nostalgie plutôt
à l’envie de ne pas défaillir et rester
réceptif à une certaine vision forte et sensible de
ce qui nous arrive.
Le soleil pétille le long du littoral en notes de piano
sublimes. Un On The Shore qui respire le bonheur et
l’émotion. On reste béats et immobiles, plein
de lumière et de visions heureuses,
éthérées et paradisiaques dans les yeux,
éblouis, pour un accomplissement qui n’est pas sans
rappeler les meilleurs moments de Gloria Record.
On a droit alors à un « Levitate Pt2 »,
expérimentation en guise de respiration sur l’album.
Mise bout à bout, collage, collection d’instants de
grâce privilégiés qui ne se sont pas
laissés polir et glisser dans une morceau.
Suit un Santa Claus Is Weird en totale apesanteur, avec
des lyrics d’une beauté et un chant d’une
candeur dignes de celles de Christopher Simpson (Gloria Record,
Mineral). Idaho atteint là un de ses pics himalayens
d’une grâce inégalable ; il faut tendre
l’oreille pour entendre un chœur féminin ultra
discret et quand, à la fin, on entend les chants
d’oiseaux, plus de doute on est au paradis.
Orange quant à lui rappelle The Album Leaf
et Durutti Column, dynamique de la perte d’équilibre,
mélodie dans le vide, glow organique sur lequel vient se
poser délicatement un chant tourmenté.
Jeff Martin se laisse à jouer simplement du piano sur
Come Back Home et le recouvre d’une rock song
mélodique typique, aux guitares toujours enivrantes, et qui
déconnecte comme peuvent le faire celles de The Good
Life.
Simple piano voix alors, Casa Mia comme la mer que
l’on entend murmurer dans un coquillage porté à
l’oreille. Secondes de recueillement nocturnes, face à
la ville apaisée et endormie.
Le passage du cycle se termine alors avec la plage éponyme,
condensé de rêves et de méditations planantes,
aux couleurs foncées de la nuit qui tombe, du soleil qui
s’évanouit.
Chef-d’œuvre, futur classique déjà
culte.
Et je me rappelle en 1994, couché sur mon lit,
écoutant songeur et déprimé le Palms
E-P d’Idaho. Dieu que la vie est belle ce
soir.

