Genre : country, folk
USA
Note : *****
S'il n'y en avait qu'un seul à défendre, ce serait lui : Will Oldham qui, depuis deux/trois ans, nous assène des claques répétitives. Son nouvel album, prévu comme le plus "expérimental" et tournant autour de ses tribulations annoncées avec une boîte à rythmes, ne contredit pas la tradition. Que les fans — et pour une fois ils sont nombreux — se rassurent : Arise Therefore, qui s'éloigne quelque peu du son de Viva Last Blues et de ses tentatives rock enlevées style New Partner, est plutôt proche de son de Palace Brothers, l'album quasi-solo de Will Oldham. L'impression générale est, ici, semblable à celle ressentie lors de l'écoute des compositions les plus intimistes de Palace : désillusion ironique et décalée, risques de dérapages fous quasi-permanents... La différence se fait sentir dans l'exploration de thématiques clairement orientées vers des avatars sexuels avoués et, pourtant, les morceaux de Palace ne tournent pas au sea, sex and sun de pacotille. Au contraire, dès lors qu'il s'agit de sexe, Palace s'obstine à décrire une absence et un manque, soulignés d'ailleurs par la présence d'une machine rythmant invariablement la solitude du chanteur. Les rares effusions ou convulsions, comme sur The Sun Highlights The Lack In Each, servent surtout à rappeler un certain désespoir devant le vide relationnel décrit avec une ferveur quasi-spirituelle : ce groupe n'est rien moins qu'une religion. Vivement la prochaine messe...
Joseph Ghosn dans magic!
n°8 Mai-Juin 1996
© 1996 magic. Tous droits
réservés.
Lassé des fripes country, Will Oldham offre un écrin
inédit à ses chansons, plus dépressives et
belles que jamais.
D'abord, rétablir la vérité : contrairement à une idée en vogue, les maîtres-gueux de la lo-fi sont loin de se prendre les pieds dans leurs paillasses. Smog, Lou Barlow ou Palace tiennent leurs promesses au centuple, capables de rebondissements et de dépassements de soi insoupçonnés. Sur Arise Therefore, cinquième album de Palace, on croit d'abord à une erreur du fabriquant de compacts : Stablemate commence par une basse vraiment très basse, un piano joué d'une main, une boîte à rythmes anémiée. Jusqu'à l'arrivée de cette voix reconnaissable entre un million, on s'est cru dans une demo de Portishead. Un duo entre Beth Gibbons et Will Oldham : grand fantasme suggéré par l'instrumentation cotonneuse du bleu nuit d'Arise Therefore. Depuis trois ans, on martèle que Palace a révolutionné la country. On pensait avoir tout dit, on pensait tout savoir de Will Oldham. Qui va donc voir ailleurs, trop indompté pour habiter la cage dorée qu'il a lui-même construite. C'est comme si Will Oldham avait commandé un nouvel horizon musical par la poste, en kit à monter tout seul sans bouger de chez soi. Mais des brumes sensuelles de Bristol aux frimas secs de Louisville, la route est longue et peu sûre. Will Oldham a égaré quelques pièces, oublié de lire la notice, recollé les morceaux avec les moyens du bord : le jus de viscères d'un chanteur déclaré incurable, définitivement perdu pour la joie de vivre. Au début, Arise Therefore s'écoute avec un certain enthousiasme. On a envie de se réjouir de ce disque, d'avancer pour rire le concept d'abstract country, de parler de diversité dans l'excellence, de souligner la liberté de jeu de Palace, de fêter la victoire d'un homme sur sa nature. Mais rien à faire : au fil des écoutes, l'éclairage "expérimental" d'Arise Therefore ne fait apparaître que des ombres — ni chaleur ni lumière. Cet écrin musical feutré et diaphane, fascinante mer d'huile, est un leurre, une fausse nouveauté, le symptôme inconnu du même mal qu'on côtoie depuis cinq albums. La constante, c'est cette voix au bord de la noyade. Un chant d'albâtre désemparé, chancelant, voûté, d'une tristesse insondable, résigné à tâtonner entre l'inquiétude et le détachement. Nul ne sait où mèneront les prochaines errances de Will Oldham. On n'est sûr que d'une chose : on le suivra jusqu'au bout.
Stéphane Deschamps dans Les
Inrockuptibles n°54 du 24 au 30 avril 1996
© 1996 Les Inrockuptibles Multimedia. Tous droits
réservés.
Will Oldham joue les airs folk-wave de sa nouvelle production sous le nom de Palace Music.
«Comment croire un instant les choses
éternelles ? Quand travailleras-tu un jour et lutteras-tu
?» : c’est sur ces mots calmement
excédés que s’ouvre le nouveau Will Oldham,
âme patiente livrant sous le pseudonyme de Palace Brothers ou
Palace Music ses exercices de mélancolie rurale (il
déteste qu’on emploie à son sujet le mot
country).
Arise Therefore, nouvel album toujours produit par Steve
Albini, sonne comme l’aboutissement de cette antiformule
éprouvée par Oldham ces dernières
années. Entre jazz de chambre, motif de piano
répétitif et compositions lumineuses, le CD chemine
vers une façon de conciliation, croisant folklore
médiéval, orgue métaphysique de Robert Wyatt,
ballades stoniennes perdues, aridités dylaniennes et
Music For a New Society de John Cale — sans les
embarras.
Will Oldham, qu’on croise à l’Aquarium ou au
musée des Sciences et Techniques de Chicago, parle de lui
à demi-mot. Avec la douceur de cette Caroline du Sud,
où il est né en 1969. En insistant, on apprend que sa
mère était prof de français, son père
violoncelliste, l’une de ses aînées harpiste. En
face sur l’île d’Ocracoke (Caroline du Nord ),
sans TV, entre légendes pirates locales, culte baptiste
trois fois par semaine, On the corner de Miles, AC/DC et
Black Sabbath.
A 18 ans, Will quitte la maison pour le punk (groupes bruitistes
«sans paroles» voire sans nom), la moto, les filles et
un boulot d’ouvreur-projectionniste. S’achetant une
guitare, il compose une maquette vaguement blues, entre yodel et
gospel, déposant le style country rêche qui est encore
sa signature.
Ridin’, histoire d’un inceste, Fish
et son pêcheur endormi, Two More Days, Ohio
River Boat Song et une berceuse au père
intitulée Oh Paul, l’essentiel d’un
répertoire pour le moins décalé, sont
aussitôt éditées par le label Drag City, de
Chicago. Days in the Wake, deuxième album
écrit à Charlottesville, où Oldham s’est
vaguement établi, est pourtant enregistré dans sa
ville natale, qu’il retrouve pour enterrer son père et
consoler sa mère en attendant qu’elle se remarie.
Quand il s’installe à Chicago, il réunit des
musiciens locaux pour enregistrer le troisième volet de ses
expérimentations country-wave, et un ingénieur du son
qui n’est autre que Steve Albini, le producteur de Nirvana.
L’inspiration s’est élargie. Et sur
scène, avec Old Jerusalem (décalquant un
vieux gospel), le jeune homme rêve d’Israël 1960
«quand les idéaux étaient
forts», évoquant parallèlement la
métamorphose de Cat Stevens en Yusuf Islam et «la
frivolité avec laquelle les gens adoptent telle au telle
croyance aujourd’hui». En privé, Oldham
laisse même sourdre une inquiétude à la vue des
enfants «qui s’habillent avec un chic extravagant,
pas comme à mon époque, et passent leurs
journées absorbés devant la télé ou les
jeux vidéo», avant de se ressaisir :
«Rien n’a changé.»
Les chansons comme New Partner évoluent ainsi entre
nostalgie et appel de l’exil, dans une narration assez
cinématographique. Des chansons, qui seraient
aujourd’hui, d’après le chanteur qui a
accessoirement passé ces derniers mois à
s’exercer sur les disques d’Oum Kalsoum et de Stevie
Wonder, proches d’Egon Schiele : «Dans ses
tableaux, on voit avec la même force ce qu’il a pris
dans la réalité ou la nature, et sa vision
inexplicable et singulière. Ce qui m’intéresse
fondamentalement aussi dans un film de SF comme Total
Recall. On ne sait jamais si ce qui se passe est vrai ou pas,
il y a des gens atteints d’affections étranges,
déformés. Comme dans la réalité. Et le
héros du film voyage dans l’espace à la
recherche de sa personnalité, car il ne sait plus laquelle
est la vraie.»
E.D. dans Libération du
16 avril 1996
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