BONNIE 'PRINCE' BILLY : I See A Darkness (1999)  (*** WILL OLDHAM : les archives ***) posté le dimanche 07 mai 2006 09:45

Genre  :  country, folk USA
Note :  *****


On se revoit à la première écoute de Joya, précédent album de Will Oldham, marmonnant, ronchonnant, frustré. On se revoit, ne serait-ce que quinze jours après cette première écoute : accros comme à l'accoutumée, "malgré nous" de cette saloperie de dernier blues, pris au piège mais content. La lassitude n'en demeurait pas moins prête à prendre le pas sur la démarche de fan. Pour preuve, le non-achat (à tort ou à raison) d'un Black / Rich Music confidentiel. Avec I See A Darkness, Will Oldham s'invente un énième nom de code, mais arrive surtout à se réinventer entièrement et excellement en Bonnie 'Prince' Billy. Et c'est là le même gisement d'horreurs et de merveilles que les débuts de ce type ont provoqué. Tous les initiés le savent : la meilleure chanson de Will Oldham est Ohio River Boat Song. Pas mieux depuis, en dépit de non-efforts admirables. Figurez-vous que les trois premiers titres de I See A Darkness sont trois Ohio River Boat Song. Et le reste à l'avenant. Quoique parfois teinté de... dub Death To Everyone) ou, plus souvent, influencé par les gigues tristes des Flying Burnito Brothers de Gram Parsons, cet album, miraculeusement, produit le même électrochoc que There Is No-One What Will Take Care Of You en 1993. C'est dire.

Etienne Greib dans magic! n°26 Janvier 1999
© 1999 (Hi Press). Tous droits réservés.





Will Oldham a beau changer, ses chansons le trahissent, même quand elles s'éloignent de la country éplorée.

Bonnie 'Prince' Billy, ou l'homme qui se faisait appeler Will Oldham. Récemment, on l'a vu en photo avec le cheveu long, la barbe fournie, le regard caché derrière des lunettes fumées. Incognito, méconnaissable, un homme en fuite.
Depuis six ans, on a croisé Will Oldham sous une bonne demi-douzaine d'identités - il a même sorti des 45t anonymes. Will Oldham aimerait que son nom soit Personne. Peine perdue. Car on (re)connaît Bonnie par coeur. A son coeur inconsolable, à ses chansons de contrition qu'on écoute avec compassion, à sa propension a sortir des albums qui se ressemblent sans s'assembler, qui opacifient une discographie tendant doucement mais sûrement vers la déréliction et, pour l'auditeur, les regrets éternels. Car, au fil des années, enfer et damnation, il est devenu évident que Will Oldham ne sortirait plus jamais de There Is No-one What Will Take Care Of You, son cataclysmique chef-d'oeuvre country new-wave de 1993. On peut même penser que c'est ce qu'il fuit : le boulet du disque insurpassable, la lourde responsabilité d'avoir un jour enfanté une nouvelle façon de jouer de la musique country.
Depuis, Will Oldham chante souvent comme s'il cherchait à se protéger de l'orage qu'il a déclenché, en position de repli par peur de se brûler les ailes. Dans le sillage de l'album Joya (avec plus de pics), Will Oldham ressemble ici à un cavalier dans la brume, une silhouette sur la ligne d'horizon. Sa musique passe en douce, comme un écho, fantôme de ce qu'elle a pu être. I See A Darkness est suffisamment éloigné de la country pour que Will Oldham envisage de jouer un titre aux intonations arabisantes Death to everyone et même un simili-reggae Madeleine-Mary. Par association d'idées, on pense alors à Egyptian reggae et à Jonathan Richman. En nettement moins drôle cependant - et puis, Jonathan Richman n'a jamais porté la barbe. Comme Jojo, Will a commencé sa carrière par un chef-d'oeuvre suivi de disques moins importants. Comme (parfois) Jojo, Will semble accorder une importance relative à ses accompagnateurs : ici, un groupe bonne pâte à modeler de la musique, qui semble improviser à tâtons, sans parti pris formel en particulier. Comme celles de Jojo, les mélodies et la voix de Will sont immédiatement identifiables. En s'accrochant à cette dernière, belle et délavée comme une vieille paire de jeans, on s'aperçoit que les musiciens ici présents jouent exactement comme Will Oldham chante - atténué, exténué, peu - et que la frustration générée par l'album provient de l'absence de frictions entre le chanteur et sa musique. Depuis le début, les chansons de Will Oldham sont identiques, seule l'interprétation change. I See A Darkness est alors l'album d'un chanteur égal à lui-même, mais accompagné par des musiciens moins convaincants que d'habitude (personne n'était donc foutu de jouer de la pedal-steel, dans ce groupe ?). Conclusion : comme Jojo, Will n'est jamais aussi bon que seul avec sa guitare acoustique.

Stéphane Deschamps dans Les Inrockuptibles n°182 du 20 au 26 janvier 1999
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Will Oldham ne trompe personne. Il peut bien user de tous les patronymes possibles (Palace Brothers, Palace Music, Palace, Will Oldham, Bonnie 'Prince' Billy...), c'est toujours lui que l'auditeur scrute au travers de cette oeuvre essentielle qu'il a bâti depuis le début de la décennie. Car, en cinq albums (auxquels s'ajoutent une multitude de singles rarissimes), Will Oldham a imposé un style, un timbre, une manière de chanter et de composer identifiables entre mille. Seul dépositaire crédible de cette country crue et désossée qu'on a appelée néo-country, Oldham est l'un des rares vrais réformateurs rock de cette fin de siècle. Dans l'ensemble aride mais crucial de la discographie des Palace et consorts, I See A Darkness sonne le retour de la grande inspiration pour celui que l'on appellera donc (temporairement ?) Bonnie 'Prince' Billy. Une inspiration criante sur les entêtants Black et Death To Everyone et littéralement phénoménale sur Another Day Full Of Dread. Tout en restant très proche de la ligne austère des glorieux Viva Last Blues et Arise Therefore, Oldham dévoile par moments (Madeleine-Mary) un cousinage intéressant avec l'éclat crépusculaire des guitares de la B.O. de Dead Man. Ailleurs, les paisibles Raining In Darling ou A Minor Place atténuent la gravité de l'ensemble et contribuent même à faire de ce I See A Darkness l'une de ses oeuvres les plus accessibles. Qu'il entraîne ou non la vraie reconnaissance tant méritée, il est évident que ce nouveau sommet devrait largement offrir de quoi ruminer tout l'hiver et probablement plus loin encore. Le premier grand disque de l'année ?...

Cédric Rassat dans Rock & Folk n°378 de février 1999
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I See A Darkness se présente comme un album très cohérent : unité de ton (pathos macabre) ; confinement mais variété paradoxale des atmosphères, des cadences et des arrangements ; livret soigné. Un morceau pourrait presque être du Beach Boy malade Brian Wilson duettisant en chambre (matelassée) avec le Horla de Syd Barrett. Mais ce ne sont que des re-re de Bonnie 'Prince' Oldham ; c'est-à-dire que notre homme a enregistré sa partie chantée, puis rechanté en polyphonie recluse dessus. Cela fait toujours de l'effet, comme si l'on entendait les voix qu'entend le chanteur.
Les titres, en eux-mêmes, sont parlants, comme les dessins charbonnés (un rictus de momie, un corbeau, des pendus). Au petit bonheur : "Noirceur", "Un autre jour plein d'effroi", "Pluie", "Je vois l'ombre", "Tout le monde mort"... Ce sont des manières de capucines atroces, des chants de marins gémis par des mousses qu'on aurait trop tirés à la courte paille (A Minor Place), comptines de lavabo balbutiés à plaisir (Raining In Darling), entre deux velléités cadencées (Today I Was An Evil One). "On dirait que le vieil oncle gaga est venu tapoter le piano", dit un fan de l'introduction. Quant au morceau-titre, I See A Darkness, véritable enterrement pop, Bonnie Willie y atteint là une qualité expressive poignante : la peine effleurée là, caressée comme un velours de misère, touche au coeur ; de cette entreprise en atmosphère pathétique raréfiée et au coeur tout court. Adresse à un ami ("du moins, c'est ce que tu m'as dit"), le texte parle d'amour éperdu de l'humanité, puis d'une épouvante secrète qui s'en mêle, ici confiée, masse d'ombre engloutissant l'âme du chanteur paniqué, contre laquelle il ne reste que le recours de l'amour... A ce point, l'auditeur a les yeux qui piquent, s'il n'éteint pas.
Parfois, la rengaine s'enfonce et bluese. Exemple : Song For The New Breed. Ou bien le rock menace, Madeleine-Mary hausse le ton et plaque carrément du riff avec écho. Mais l'orchestration intimiste tend plutôt aux claviers. Du piano à l'étude, voilà Knockturne. Le livret précieusement dessiné crédite le personnel suivant : Bob Arellano, Colin Gagon, Peter Townsend, Paul Oldham, mais faut-il y croire ?
D'Appalaches effritées en Dakota Hotel endeuillé, Death To Everyone ("is gonna come") met tout le monde d'accord, en point d'orgue fatal. La nouveauté tient finalement d'abord au chant, valorisé, jusqu'aux effets d'harmonies vocales signalés : Nomadic Revery (All Around) saisit, s'envole en tournoyant, avec des ravissements de couacs.

Bayon dans Libération du 18 janvier 1999

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