Genre : Rock UK
Note : ***
Pas besoin de résumer les épisodes précédents. S’il est impossible la plupart du temps de savoir avec précision où sont les Clash (Sydney, Kingston, Paris, Tokyo, la Fourdy-Douce et même, parfois, Londres... toujours par monts et par vaux), on peut à peu près dire où ils en sont : «Sandinista» plus un. Mogador il y a six mois. La presse anglais au cul. La presse française aux anges. Et une désastreuse propension à catalyser et essuyer (aux deux sens du terme) toutes les passions-déchets et les hystéries-nazes qui traînent au fond d’une libido de critique. Arrivé là, je vous invite à partager mon émerveillement : malgré toutes ces salades et tous ces quiproquos (après les «Clash vendus», on a eu les «Clash poseurs». Après les «Clash poseurs», ça a été les «Clash guimauve» ; à quand les «Clash pédés» ? En règle générale, les Clash sont incompris), malgré tous ces croche-patte, donc, les Clash enregistrent toujours, donnent encore des concerts et ont gardé la foi. Maintenant, évidemment, leur disque s’appelle «Combat Rock». Mais c’était à prévoir. On peut comprendre qu’à force, ils voient les choses sous cet angle...
«Combat Rock», donc. Je ne sais pas si c’est leur meilleur album. Je m’en fous. C’est pas le problème. Je me dis juste que c’est le dernier, celui qui vient de sortir. Pour moi, un Clash, c’est simple. Inutile d’essayer de faire le malin. Quand il sort, tu (c’est un tutoiement purement réthorique. Comme quand Descartes dit «Je». N’y voyez pas d’offense), tu prends tes ronds, tu vas l’acheter, tu rentres chez toi, tu l’écoutes et puis c’est marre. Pas de quoi envahir les Malouines pour ça. Bref, je suis infoutu de savoir si c’est leur meilleur. Tout ce que je peux affirmer, c’est qu’il est bon. Et normalement, ça doit suffire.
Toujours sous la rubrique de mon incompétence, je dois avouer que j’attends avec impatience les papiers de mes confrères pour savoir comment appeler ce que j’entends sur ce disque. A force d’accumuler les références, les hommages et les larcins, les Clash réussissent à sonner terriblement neufs et originaux. Il y a des bouts de soul, des traînées de funk, des coupons de rap, des emballages vaguement jamaïcains qui viennent orner (ou nuancer, je ne sais pas) une dynamique résolument rock. Ça sonne «nouveau», «inventif». Ça ne crée pas un genre (je vois mal qui que ce soit d’autre qu’eux pouvoir prendre tous ces risques), ça construit un son. Juste un son. Différent. Appelons ça «les Clash». Et, par pitié, ne venez pas me demander ce que fout Allen Ginsberg sur «Ghetto Defendant» (ex- «Welcome To The City»). J’en sais rien. Les interviews ne vont pas tarder à tomber. Patientez donc jusque là.
C’est un album simple. Déjà parce que la pochette ne contient que lui. Pas de cadeaux Bonux ou de machins comme ça. Et puis surtout, cet album ne veut rien prouver. Il ne s’adresse à personne en particulier («London Calling», par exemple, était là pour faire du plat aux Yankees. «Sandinista» proposait tous ces morceaux «tranquilles» afin, entre autres, d’emmerder ces cons de punks). C’est juste un disque des Clash avec des rocks à la Clash («Should I Stay»), de la soul 70’s (?) à la Clash («Rock The Casbah»), du funk à la Clash («Overpowered By Funk»), du jazz berlinois à la Clash («Death Is A Star»), du Clash à la Clash (tout l’album). C’est un album simple. Heureusement. S’ils avaient commis l’erreur de sortir un cinquième album compliqué, j’aurais été chagrin pour eux. Un album simple qu’il n’est pas scandaleux de considérer comme le «meilleur album de rock possible en 1982». Je m’interromps un instant pour vous laisser le temps de copier cette phrase.
Les Clash étaient des épouvantails à fictions. Le moindre de leur roudoudous (bottes comme-ci, T-shirt comme ça, badge truc, casquette machin) renvoyait à une saga, une légende, un feuilleton, une mytho, un bidule qu’ils convoquaient pour préciser le ton de leur rock et en élargir le champ. En tenue de scène comme en tenue de ville, ils ressemblaient à quatre recueils de nouvelles ambulants. Or les Clash racontent toujours autant d’histoires. Mais ils les racontent mieux et autrement. Moins de foulard, plus de guitare. Après «Les Clash en Punkitude», «Les Clash Feuillettent Trotsky», «Les Clash Contre les Maisons de Disques», «Les Clash en Amérique» et «Les Clash Guérilleros», revoici nos amis les Clash dans leurs nouvelles aventures : «Les Clash Deviennent plus Mûrs», «Les Clash Comprennent New York», «Les Clash et le Mystère du Rock’n’roll Perdu». C’est pas le Club des Cinq ou les Six compagnons, c’est les Quatre As. A l’Electric Ladyland (quand je parlais de fétichisme !), les Clash ont tourné leur cinquième Rock’n’Roll Peplum. Des ambiances, des bouts de dialogues collés sur la musique, et surtout Strummer-Monsieur Loyal qui joue les narrateurs et qui, à partir d’une pizza trempée dans le Seven-Up, s’en va à la recherche du romanesque rock des Années 80.
Ce disque est bourré de rêves éveillés, de grands films en sachets, d’histoires à suivre en poudre, de fantasias en kit, de scénarios puzzle à remonter nous-mêmes. Achetez ça comme une panoplie de héros et écoutez-le devant la glace. Vous verrez, on s’y croit. Voilà.
Well, pour être sûr que les choses soient claires, ce kaléidoscope-joujou nappé de fiction concentrée s’intitule «Combat Rock». On sait ainsi pourquoi ils se battent et ce qu’il en ramènent. Je répète : les Clash, «Combat Rock». Comme disait Sartre, engagez-vous. Vous verrez du pays.
Laurent Chalumeau dans Rock & Folk n°185 de juin 1982
© 1982 Rock & Folk. Tous droits réservés.
J’avais d’abord ouvert le feu en vous torchant une de ces chroniques-sabotage descendant «Combat Rock» en flammes ; je voyais déjà l’aéronavale Clash descendre en vrille sur le dos, sombrant magnifiquement dans l’azur, telle une escadrille de Harrier traitreusement prise à revers par un super-étendard de la coalition Argentino-Bolivienne qui se serait caché dans le soleil afin de mieux savourer sa perfide vengeance. Vlaouum-mm, Clash. Pfuitt. En pâture aux rats. Cet album ne me plaît pas, il fallait le dire.
Il ne me plaît toujours pas, d’ailleurs. J’ai déchiré la chronique en question parce que si le disque m’ennuie, Clash est toujours quelque part dans mon coeur, good Lord oh Lord, c’est pourtant vrai. Depuis que le groupe a quitté les relents de l’Empire britannique pour Broadway et ses lumières, pour l’Electric Lady studio et la coke de Greenwich avenue, leurs racines, à savoir, le rhythm’n’blues sous ses formes variées, le reggae, le rock urbain et tout ce qu’ils avaient pu pêcher d’authentique entre les rues de Brixton et de Notting Hill Gate, tout cela s’est envolé avec le Jumbo Jet de la British Airways. Et revoilà Clash nu comme au premier jour, largué dans les rues de New-York à tenter de déceler une forme de musique qui lui colle autant au coeur qu’un «Police And Thieves» ou un «London Calling» de bonne mémoire. Et les voilà partis à s’identifier aux brothers de Harlem et leur funk pour walkman et patins à roulettes, aux street gangs du Bronx et leur Rap qui inspira leur hit «The Magnificent Seven»...
Clash trahi par l’Angleterre, Clash en mal de racines, nous a refilé «Sandinista !», album charnière déroutant, décevant après un classique de style comme «London Calling» mais finalement attachant par sa détermination à sortir des sentiers battus. «Sandinista !», après m’être demandé un moment ce que j’allais en faire, eh bien je ne l’écoute jamais. Il y a deux ou trois morceaux qui traînent sur mes cassettes de survie mais c’est tout. Et ce «Combat Rock» est destiné au même sort.
Pour moi, malgré la relative qualité de titres comme «Know Your Rights» ou «Ghetto Defendant», ce disque est un produit insignifiant pour un groupe qui a su pondre tant de classiques avec tant de talent. On se souviendra du Clash pour tout sauf ce triple ou ce nouvel album. Pour moi ce «Overpowered By Funk» est d’une tristesse terrible, et rien ne m’empêchera de rabâcher à ce monde d’ignorants que le dernier Jam est hyper-funk et hyper réussi dans le même style... Les titres de «Combat Rock» se suivent mais ne se ressemblent pas. Tantôt construits autour de plans reggae-Clash à la Grace Jones, talk over sérieux et trop pensé pour ma pauvre tête, tantôt vides de sens, ils sont finalement tout sauf fun, malgré des efforts désespérés pour résulter en un disque de danse. En fait, l’ensemble brille par d’occasionnelles envolées lyriques de Strummer, et même d’Allen Ginsberg, invité ici, et les autres points sensibles sont probablement le beat entrainant de «Know Your Rights», morceau créatif s’il en est, ou encore des idées dispersées ça et là. Mais le reste des morceaux ressemble aux fruits difformes des essais nécessaires pour créer un ou deux bons titres, j’ai beau essayer, c’est à ça que je reviens toujours.
Voilà pour le disque. Bilan négatif. Maintenant voyons le groupe, et parole à la défense. Moi, j’aime Clash. Pourtant, malgré d’innombrables articles sur eux, ce ne sont même pas mes copains. Joe ne me parle jamais, Paul se méfie toujours, seul Topper me paye une bière quand il est vraiment seul et Mick affiche une certaine sympathie pour moi quand il a le temps. Mais jamais d’hypocrisie. Jamais de mesquineries, toujours une arrogance à couper au couteau et une fierté pleine de confiance.
Ceux de Clash sont loyaux quand ils le peuvent, et quelque part ils ont toujours raison. Alors qu’ils aient envie de se sentir modernes, qu’ils en aient marre de faire du rock’n’roll, qu’ils tiennent à s’essayer au funk malgré le défi splendide de Jam, qu’ils soient souvent indulgents envers eux-mêmes, que leurs disques reflètent leur perte d’identité catastrophique, que leurs disques m’emmerdent, ce que vous voudrez, au fond ça les regarde. Je n’ai pas envie d’être payé pour les descendre.
Pour moi, Clash a déjà donné. J’aime leurs «Clash City Rockers», leurs «Janie Jones» et leurs «Guns Of Brixton». Aujourd’hui, dans la série, ils nous offrent ce killer absolument ravageur sur «Combat Rock» : «Should I Stay Or Should I Go», chanté par Mick, est un de ces rocks comme j’aimerais en entendre enregistrer plus souvent. Mais voilà : ils n’en enregistrent pas plus souvent.
Pour moi c’est synonyme d’insignifiance, pour d’autres d’évolution. Faites en ce que vous voudrez. Clash me fait plaisir avec «Should I Stay Or Should I Go». Alors merci, et rendez-vous au prochain album. Salut tout le monde.
Bruno Blum dans BEST n°167 de juin 1982
© 1982 BEST. Tous droits réservés.
Au premier abord, comparé à ses prédécesseurs gargantuesques, London Calling et Sandinista, Combat Rock fait un peu office de ration maigre, de disque anémique : le groupe semble avoir laissé loin derrière les débordements et la frénésie du passé pour se concentrer sur un disque plus ramassé, comme taillé pour les radios et les stades par la production de Glyn Johns (producteur des Who, des Faces et des Rolling Stones). Combat Rock a longtemps été perçu comme un disque de “vendus”, notamment parce qu’il a été le premier album du groupe à connaître un indéniable succès commercial : à sa sortie, il se classe à la deuxième place des charts anglais et dans le top 10 des charts américains, propulsé par le single Rock the Casbah. Un autre morceau de l’album, Should I Stay or Should I Go, officiera longtemps comme l’hymne indépassable du Clash et sera, quelques années après la séparation, un tube posthume sous la forme d’une pub télé pour Levi’s. Moins monolithique que le voudrait la légende, Combat Rock s’écoute, un peu plus de vingt ans après son enregistrement, comme un étonnant disque de fête, ludique et frénétique, rempli dans l’ensemble de morceaux qui sont autant de tubes faits pour danser : le Clash y passe en revue plusieurs genres, du boogie au funk, sans oublier la new-wave synthétique. De nouveau, le groupe y expérimente le hip-hop : sur le morceau Overpowered by Funk, qui sonne aujourd’hui un peu gauche et naïf et ouvre la face B de Combat Rock dans sa version originelle en vinyle, on entend Futura 2000, figure majeure de la culture hip-hop new-yorkaise. Ce dernier a d’ailleurs conçu et écrit les notes de pochette de l’album et enregistrera l’année suivante un autre disque avec le groupe (en fait avec le seul Mick Jones) : The Escapades of Futura 2000. De cette fascination pour les musiques urbaines des années 80 naîtra BAD, le groupe post-Clash de Mick Jones.
Combat Rock montre un groupe qui maîtrise de plus en plus son art et ses objets de prédilection. La complainte tiers-mondiste de Straight to Hell, sorte de slow pour boat-people abandonnés, les travellings urbains de Ghetto Defendant, Red Angel Dragnet qui cite explicitement le monologue apocalyptique de Robert De Niro dans Taxi Driver : autant de thèmes qui assoient clairement le Clash comme un groupe en prise avec son époque, débarrassé des envies kaléidoscopiques qui boursouflaient parfois ses disques précédents. Comme un groupe extrêmement romantique aussi : l’âge, apparemment, n’a jamais réussi à ternir le discours extatique de Strummer, débordant de bons sentiments, sorte de défenseur ultime des veuves et orphelins du rock. Malgré tout cela, pourtant, Combat Rock manque souvent de la tension qui habitait les autres disques du groupe : une tension entre la naïveté pop de l’écriture de Mick Jones et le sens politique presque épique de Joe Strummer. Combat Rock, dans ses interstices et ses moments creux, met en scène un groupe qui commence à se prendre trop au sérieux, qui passe de l’insouciance de Rock the Casbah à l’ennui presque mortel de Inoculated City et Death Is a Star, derniers morceaux de l’album. A la fin des sessions, le groupe vire son batteur Topper Headon, accusé de trop se défoncer, puis part en tournée avec les Who : la fin d’une époque et le début annoncé de la vieillesse, la pire des insultes pour n’importe quel punk.
Joseph Ghosn dans Les inrockuptibles
Hors Série spécial The Clash du 14 février 2003
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