NEW ORDER : Power Corruption And Lies (1983) (*** OLDIES ***) posté le lundi 08 mai 2006 08:04

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Genre  :  New Wave UK
Note :  ****


Bien. Pour ceux qui ne lisent pas les chroniques de disques, voici l’essentiel : cet album de New Order vaut quatre étoiles, vingt sur vingt, il prend aux tripes, il est génial. Et j’oubliais : précipitez-vous chez votre disquaire, vous savez ce qui vous reste à faire.
A présent que je me suis délesté de ma tâche de guide-conseil, me voici les mains libres. Permettez-moi aussi de préciser que je ne vais pas me fendre de la nième variation sur le thème «Si tu aimes les Rolling Stones ou Pink Floyd, ou tout ce que moi (moi, critique, qui suis malin) je méprise, passe ton chemin, étranger.» Parce que je ne vois aucune raison, strictement, de dissuader quelqu’un qui aime Dire Straits ou Charlélie Couture d’aller écouter New Order. Je suis persuadé que n’importe quel quidam qui aurait entendu, jusqu’à aujourd’hui, des rondes et chansons de France, pourrait sentir de quoi il est question dans cette musique, tant elle me paraît évidente. Je vais énumérer ce qui compose la musique de New Order. C’est trois fois rien : dans l’ordre d’importance, une pulsion rythmique implacable — comme un coeur amplifié dans ses résonances les plus imperceptibles à l’oreille nue —, trois accords, parmi les plus élémentaires, des mélodies presque enfantines et les mots du langage le plus courant. Ces éléments sont ceux de la musique de danse, telle qu’elle s’est fixée depuis Kraftwerk et Giorgio Moroder, c’est-à-dire depuis suffisamment de temps pour que tout un chacun y réagisse au quart de tour.
A présent, pourquoi des rythmes programmés, pourquoi des synthés, pourquoi l’électro-disco, alors qu’on peut estimer que seules des guitares font de la «vraie musique» ? Parce que l’électronique, comme l’ont parfaitement compris ses détracteurs, ce n’est pas seulement quelques blip-blip de plus : c’est la plus sûre façon de raboter tous les signes qui, dans le rock en tant que pratique cultuelle (ou culturelle, c’est la même chose), révèlent qu’on fait partie de la bande, et à quel titre on entend faire partie de la bande. On n’a pas de «son de synthé» comme on peut avoir «le son de guitare de Schtroumpf» : on a ou on n’a pas de synthé, point final. Et l’intérêt d’un synthétiseur, en dernière analyse, c’est de ne faire référence à rien, de ne renvoyer à aucun des éléments du mikado vermoulu que représente aujourd’hui la «culture rock». New Order en s’appuyant sur des séquences disco-électroniques entièrement crues, ne cherche pas à faire moderne ou futuriste, mais à supprimer tout ce qui, dans la musique, sert à représenter afin d’atteindre immédiatement, sans relais, la valeur propre, réelle, d’un simple accord de La Majeur. Il existe, entre un accord de La Majeur employé par les Ramones et le même accord joué par New Order, la même différence qu’entre un mot utilisé en prose et le même mot inséré dans un poème : dans le premier cas, on traverse le mot ou l’accord comme un paysage d’autoroute, parce que c’est utile et indispensable de passer par là ; dans l’autre, on le contemple pour lui-même après s’y être arrêté : on tente, en somme, de lui restituer la force primitive que son emploi utilitaire lui a ôtée.
Si vous préférez, ce n’est pas le sens de la musique de New Order qui a de l’importance, mais sa réalité. Parce qu’elle ne dissimule rien, qu’elle ne présente aucun mystère, que tout y est transparent, elle expose en pleine lumière, en détachant chaque détail, tous les éléments qui la composent. C’est une magie sans voiles, sans ombres, sans double fond ; une magie sans prestidigitation. Je pourrais aussi bien parler de poésie brute, sans dictionnaire de rimes ni vocabulaire alambiqué. Avec New Order, c’est le réel le plus plat, le plus terne, qui s’illumine.
Si ces développements peuvent paraître abstraits, ça ne tient pas tant à moi qu’à la nature de ce que fait New Order : ceux qui ont pu assister à un concert du groupe (il y en a eu un, l’an dernier, à Paris dont je n’ai rien écrit, me trouvant totalement incapable d’en dire quoi que ce soit) comprendront qu’il s’agit de musique, mais en même temps de tout autre chose. Ce sont des morceaux de réalité sonore simple et bête grossis et amplifiés jusqu’à l’abstraction, à un degré de précision qui les rend méconnaissables. Mais il ne faudrait pas que le commentaire, de cette idée primordiale me dispense de décrire ce qui se passe concrètement dans cette organisation qui dose de façon entièrement neuve et persuasive l’humain et le machinique.
Pour aller très vite, je dirai que le principe est le même que chez Kraftwerk (dont Joy Division, soit dit en passant, découle autant que de Pere Ubu) : un conflit posé une fois pour toutes entre le lyrisme et la mécanique. La mécanique, chez New Order, est évidemment omniprésente : rythmes de sequencer toujours amenés au premien plan, soutenus par des basses et percussions électroniques, constituent le squelette de six des huit morceaux. L’architecture des morceaux est imposée, tracée automatiquement. La force de New Order consiste pourtant à faire battre la pulsion humaine à l’intérieur même de cette architecture, et pas par-dessus, après coup, comme la plupart des groupes électroniques : c’est le miracle du jeu de batterie de Steve Morris, dont l’intensité émotionnelle — grondement inquiet des tambours, halètement spasmodique des cymbales — vient se briser avec rage contre la berge géométrique des machines. Cet assaut constant qui n’a rien, je m’empresse de le dire, d’un roulement de mécaniques technicien façon jazz-rock — évidemment — suffit à donner à la musique de New Order ces échos de combat titanesque, cette sensation de lutte élémentaire.
Les plus grands groupes ont toujours été fragiles, se sont toujours mesurés, à l’intérieur de leur musique, à quelque chose de plus fort qu’eux. L’extraordinaire, dans ce disque, tient précisément à la marge immense de faiblesse laissée par une organisation par ailleurs si sûre d’elle. La voix de Bernard Albrecht, cette fois-ci mixée très en avant — à propos, Martin Hannett est absent de ce disque, produit par le groupe — est souvent proche de la fêlure ; les arpèges de guitare, les grondements de basse électrique, malgré leur sûreté et leur précision parfaites, gardent comme une maladresse énigmatique ; les touches de synthé mélodique, la petite mélopée du mélodica sur «Ultraviolence», ont ce caractère tremblotant qui les rend poignantes. Les mélodies, de la même façon, ne révèlent leur chaleur, bien plus élevée que sur le disque précédent, qu’à travers un tâtonnement timide. Tout est fait, en définitive, comme dans un poème qui, puisqu’il dit tout ce qu’il peut, laisse l’essentiel dans les blancs. Rarement musique a autant subordonné son sort, avec tant de pudeur, modestie et simplicité, à l’imagination de son public. Si vous n’en ruminez pas intérieurement la matière, si vous vous contentez de dire que «ça vous fait penser à X ou Y», vous n’entendrez rien. C’est à vous de boucher les trous. Pourquoi «Power, Corruption And Lies», un titre cela dit, dont l’ironie semble uniquement destinée à agacer les gens qui perçoivent New Order comme un groupe grave et emphatique, me fait-il l’effet d’être un disque si neuf ? Parce qu’il est personnel et fragile comme un vrai disque de rock et froid et anonymement efficace comme un vrai meccano disco : il a, authentiquement, la double nationalité. New Order ne participe donc pas, dans ni l’un ni l’autre de ces domaines, à la course au podium. Et ce disque, ce n’est pas, croyez-moi, un dossier de candidature aux hit-parades : c’est quatre personnes, apparemment seules au monde, qui tiennent de toutes leurs forces à ce que la musique ne soit que simplicité et transparence. Que chacun abandonne en lui son besoin de trouble et de mystère. Rien de moins simple, pourtant.

Michka Assayas dans Rock & Folk n°196 de mai 1983
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