Genre : Rock
Alternatif USA
Note : ****
Mais qu’est-il arrivé à Swell ? On s’était pourtant quitté en bon termes à l’issue du précédent 41, il y a maintenant plus de deux ans. Un délai réglementaire pour ce groupe, le temps d’user jusqu’à la corde leurs albums et surtout celui qui nous les aura fait connaître ici, le prodigieux Well, daté de 1991 et toujours à portée de main dans notre discothèque idéale. Aujourd’hui, c’est un autre Swell qui se rappelle à notre souvenir oublié, ce son sale et usé, reconnaissable entre mille, marque de fabrique du groupe depuis ses débuts. Aux abonnés absents, ces mélodies subtiles qui se frayaient un chemin au travers d’une machine rythmique sourde et hypnotique. C’est donc un groupe rock banal qui s’illustre sur Too Many Days Without Thinking, au titre tristement prémonitoire. Une raison peut être avancée : la venue de Kurt Ralske (ex-Ultra Vivid Scene) pour une production bien dégagée au-dessus des oreilles qui fait s’évaporer tout mystère. Un comble pour Swell qui a su se passer des services de tout arrangeur du son pendant des années. On peut aussi regretter l’absence d’inspiration : seules What I Always Wanted, I Know The Trip et Sunshine Everyday rappellent, comme de mauvais rêves, la puissance mélodique du compositeur David Freel. Pour le reste, Swell s’assimile à un rouleau-compresseur de guitares furibardes et de rythmes convenus. Dommage de voir ce groupe s’enfoncer ainsi dans la semoule du rock ordinaire.
Hervé Crespy dans
magic! n°13 de mars-avril 1997
© 1997 (Hi Press). Tous droits
réservés.
Faussement anodin, le quatrième album des Californiens de Swell est leur plus envoûtant : un triomphal meeting, aérien, entre rage froide et chaude mélancolie.
C'est par ses réticences que Swell nous a d'abord conquis. A l'orée des années 90, des hordes de bisons bas des naseaux piétinent les mélodies au nord-ouest des Etats-Unis. Pas trop grégaire, Swell fausse illico compagnie au troupeau. Intrigant, ce groupe qui ne prêche ni ne pèse mais peint des paysages louvoyants jamais vus en Californie. Sur le deuxième album, Well?, un couvercle de brume transforme le Tenderloin de San Francisco en soupière, au fond de laquelle mijote à feu doux une humanité dépenaillée. Ni rage ni désespoir aux clameurs cathartiques ce groupe d'ermites préfère la mélancolie, rieuse. Dans des chansons, brouillées avec l'équerre et le fil à plomb, des harmonies ton sur ton dilatent l'espace et gomment les reliefs. Musique flottante, à défaut d'être planante. Dans la Mecque des surfers suffisants et des babas béats (t'es d'quel signe ?), Swell fait figure de drôles de zèbres, eux qui n'ont jamais chevauché que de minuscules vagues (à l'âme) et se paient la fiole des ahuris du quartier de Haight Ashbury en torturant l'hymne à l'amour des Beach Boys, Wouldn't it be nice (devenu sur leur premier album Wooden hippie nice). "Les hippies ont tellement ânonné "Hey man, that's swell" ("Hey mec, c'est chouette") que "swell" est devenu un mot ambigu, qu'on accompagne toujours d'un sourire en coin" : David Freel (la tête cogitante de Swell) est un as de la diction et du chant "deadpan", de ces intonations d'autant plus ironiques qu'elles sont ostensiblement neutres et dessinent un point d'interrogation derrière chaque syllabe. Sur Well?, on entrevoyait un Velvet Underground traîne-savates, des Pavement pas gâcheurs (ceux de Summer babe), un trio de folk urbain jouant sur des guitares acoustiques taillées dans le bois dont on fait les potences ("Le suicide est la meilleure façon de se faire bien voir des gens", sur Suicide machine). L'indolence venimeuse et la langueur sournoise dominent encore 41, troisième album où l'on navigue à l'aveuglette, en compagnie parfois de Smog ou du Beck de One foot in the grave, au gré des méandres nonchalants seul point de repère, Fine day coming, chanson coucou faisant son nid dans un vieux tube des Kinks, You really got me (et y pondant des oeufs biscornus que les gentils passereaux de la British invasion n'auraient jamais osé couver). Puis Swell se lasse de sa tanière, s'aventure à Los Angeles, prend ses quartiers d'hiver à New York. Arrive Too many days without thinking. Pour la première fois (après trois photos peu causantes), Swell s'offre une pochette peinte des bâtiments vaguement humains, éclairés d'une lueur orangée, cousins de la citrouille évidée d'Halloween, qui chez John Carpenter dissimulait la trogne d'un serial-killer en culottes courtes. A l'intérieur, pas de chamboulement majeur Swell s'est offert un producteur (Kurt Ralske, le solitaire d'Ultra Vivid Scene), mais en dehors de Phil Spector, on ne voit pas qui pourrait bouleverser un son construit une fois pour toutes autour d'une guitare acoustique à la tête froide qui chaperonne (d'assez loin) une batterie vagabonde, une guitare électrique caractérielle et une basse moelleuse. Pourtant cette fois le groupe a sucré les préambules paresseux qui faisaient auparavant office de sas à l'entrée de ses disques. De prime abord, on se dit que la planète Swell échappe enfin à l'attraction du cafard automnal, redécouvre la ronde des saisons, savoure des effluves printaniers, se laisse aller à d'insolites élans de spontanéité adolescente : entendre David Freel clamer "I wanna make you mine" surprend autant qu'une métamorphose de Droopy en méchant loup lubrique, tant l'émotion directe était jusqu'ici bannie. Fruit de trois ans d'efforts (et des conseils d'un expert en concision, Frank Black), les chansons sont dessinées d'un trait plus assuré, les mélodies colorées d'une palette moins pâlichonne, les harmonies remplumées. Pas question pour autant de faire le paon pour séduire la galerie : dans ces ballades où pousse l'herbe tendre (At Lennie's, Sunshine everyday), les "fuck" fleurissent en rangs aussi serrés que sur un disque d'Iggy Pop, mais lâchés sans colère, sur un ton mi-désabusé mi-badin. Sous le charme (et les chansons de Swell, où la beauté naît du mystère, n'avaient jamais été à ce point envoûtantes), la hargne, intacte, intraitable. Swell, groupe porc-épic, hérisse à l'improviste ses piquants, n'est pas encore prêt à égayer les soirées barbecue des pelouses pimpantes il est ici question de "chier sur les pelouses des voisins" (Bridgette, you love me), d'envoyer paître les importuns ("Faites-moi le plaisir de vous casser de mon esprit", sur Throw the wine). La bonne conduite ostensiblement affichée vise avant tout à obtenir une permission de sortie, à aller visiter l'étrange zoo où s'activent les gens normaux, à leur faire gober des friandises fourrées à la strychnine. Après quoi, Swell retournera dorer son amertume sous le soleil gris de la misanthropie. Et boira à nouveau le calice, jusqu'à la lie.
Bruno Juffin dans Les Inrockuptibles
N°94 du 05 mars 1997
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Que s’est-il passé dans le petit monde des Swell ces trois dernières années où ils se sont absentés ? Pas grand-chose si l’on en juge par ce nouvel album. En résumé, ils se sont résolus à adopter la couleur pour la pochette du disque et se sont fait virer de chez American. Le producteur Rick Rubin qui, de Johnny Cash à Donovan, s’est pourtant coltiné bien des irrécupérables a dû penser cette fois-ci que non, vraiment, il n’y avait rien à tirer de ces gars-là. Et il n’avait sans doute pas tort tant le rock neurasthénique de ce trio de San Francisco (une ville qui ne prédispose pourtant pas spécialement à écrire une musique si mal dans sa peau) est toujours aussi peu enjoué. Ainsi glanée au détour d’une de leurs nouvelles chansons, la petite phrase “Je suis heureux la plupart du temps” en dit long sur l’état d’esprit de ces joyeux drilles. Pour autant les Swell ne sont jamais sinistres et cette sensation de spleen permanent que véhicule leur musique passe surtout dans le chant monocorde et désabusé de David Freel, et dans cette façon si particulière qu’ils ont d’enregistrer leurs disques comme s’ils jouaient dans la pièce à côté des micros, la porte fermée. Ainsi, mine de rien, les Swell ont réussi à transposer dans le champ de la musique pop le concept cinématographique du son sale cher à Jean-Luc Godard et leurs chansons sont toujours plus ou moins parasitées par tout un tas de bruits et de murmures lointains qui sont comme l’écho d’une vie qui s’essouffle. Décidément ce quatrième album brillant (même si ce n’est pas le mot qui convient) prouve que jamais groupe n’aura aussi bien mis en musique toutes les nuances du gris.
Alexis Bernier dans Rock &
Folk n°356 d'avril 1997
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