Bob Marley & the Wailers : Uprising (1980) (*** REGGAE ***) posté le jeudi 18 mai 2006 18:57

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Genre  :  Reggae Jamaica
Note :  ****


Bob Marley et Bob Dylan choisissent la même période pour propager dans le cosmos brumeux et sur les hommes qui s’inclinent de plus en plus les recueils de chants rédempteurs, respectivement intitulés «Uprising» et «Saved». Une telle fusion d’esprits tutélaires, de visions embrasées ne peut en aucun cas être concédée aux méprisables contingences du hasard ou pire, de l’industrie !
«Uprising» en effet est à ranger parmi les albums les plus denses de Big Bob et la comparaison avec «Natty Dread» qu’avançait Rita Marley n’est en rien fortuite tant du point de vue de l’équilibre des chansons qui le composent de la force d’inspiration les soulevant les unes après les autres comme s’il s’agissait des travaux d’un Hercule nègre et échevelé. La première, fort logiquement, médite sur l’acquisition de la vie par la naissance, cet acte d’une fragilité vertigineuse auquel personne n’échappe, bons et méchants pataugeant dans le même bain gluant. «Real Situation» est délibérement une chanson pessimiste c’est-à-dire qu’elle paraît intermédiaire dans l’ensemble du disque. «Il semble que la destruction est la dernière solution. Il n’y a aucun moyen, personne ne peut les arrêter maintenant» immédiatement suivi par «Bad Card» une sorte de ska désabusé avec un piano hoquetant, sur la fatalité, sur les actes manqués, sur la confiance qui va et vient. Il dit «Je veux perturber mon voisinage, parce que je me sens si bien (...) monter le volume (...) balayer tout le monde avec mes watts ce soir». Sa musique n’est que la transfusion d’une intouchable conviction. Si «We And Them» pose la question de faire avancer les choses, le salut, le pardon, la perfection, «Work» y répond avec une splendide vélocité et un rythme d’airain qui rappelle d’ailleurs le «Work To Do» des Isley Bros, «Nous le peuple de Jah y travaillons». «Pimper’s Paradise» n’est guère éloigné de «Waiting In Vain» d’«Exodus», l’ambiance sexy plus une certaine nostalgie habillant la mémoire de cette fille qu’évoque Marley avec une extrême tendresse. C’est le seul instant du disque où il se détourne du «travail» qui l’occupe. Car il reprend aussitôt son baton et son suaire de Moïse rasta sur «Zion Train» et «Forever Jah». A la nudité natale dont parle Marley dans «Coming In From The Cold» correspond la nudité instrumentale du dernier titre «Redemption Song», seul à la guitare sèche comme Dylan ou Neil Young, il termine sur un geste d’humilité, de total dépouillement pour confesser dans l’instant le plus touchant qu’il ait jamais gravé sur cire qu’il ne possède que des chants de rédemption et rien d’autre, qu’il a lui aussi conscience de sa condition. Ainsi va «Uprising» large comme un fleuve houleux sur l’essence de la vie.

Francis Dordor dans BEST   n°144 de juillet 1980
© 1980 BEST. Tous droits réservés.

Uprising est le dernier disque paru du vivant de Bob Marley. Son cancer progresse terriblement vite et il est physiquement très abattu. Il endure une grande souffrance physique contre laquelle il se bat seul, car il ne veut pas inquiéter son entourage. La musique reste son moteur privilégié. Il faut entendre Uprising comme un album testamentaire. L’enregistrement de ce disque marque son retour en terre jamaïcaine où il n’avait plus posé les pieds depuis la tentative de meurtre dont il fut victime en 1976. Là, dans les studios Tuff Gong, situés dans son quartier d’enfance à Kingston, et entouré de ses fidèles musiciens, il se livre tel qu’il ne l’a jamais fait. «Redemption Song» en est la plus belle illustration. Accompagné d’une simple guitare sèche, il déclame un texte qui connaîtra après sa mort une popularité extraordinaire. «Tout ce que je n’ai jamais eu, ce sont des chants de liberté. Ne voulez-vous pas aider à chanter ces chants de liberté.» Des titres comme «Zion Train», «Coming In From The Cold» ou encore «Forever Loving Jah» sont remplis par l’espoir d’une récompense divine pour les combats menés ici-bas. Sa voix est fatiguée, son timbre cassé. Mais l’émotion est immense. Sur «Forever Loving Jah» (une composition de jeunesse), il entre quasiment en transe. On oublie souvent de dire que Marley possède un chant d’une grande théâtralité. Ses imprécations sont si vivantes qu’il réussit à posséder totalement son auditoire.
Uprising est aussi l’album du gros tube. «Could You Be Loved» résonne depuis vingt ans dans les discothèques. C’est une juste récompense pour les Wailers qui sont capables des beats les plus assassins. Le rythme emprunte à la vibration high-life qui cartonne en Afrique. Il est important de noter que cette chanson aux allures bon enfant («Pourriez-vous être aimés») contient dans son message ce qui fait le sens même du reggae : «Ne les laissez pas vous duper ou même essayer de vous scolariser, oh non, nous avons un esprit qui nous est propre.» C’est la parole irréductible du ghetto. C’est la liberté fondamentale d’expression sur laquelle Marley se fonde pour écrire tous ses textes.
En nommant ce disque Uprising (le soulèvement !), il nous dit en substance que le combat n’est pas terminé. La jaquette représente un rasta aux nattes immenses levant les poings sur un jour nouveau : le lion n’est pas mort. Les chansons de Marley sont immortelles.

Nicolas Pradat dans Reggae Magazine
    n°21 spécial Bob Marley de l'été 2003
© 2003 Reggae Magazine. Tous droits réservés.

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