Genre : Reggae Jamaica
Note : ****
Uhuru ! Inutile de coasser bêtement quelques gauloiseries scabreuses sur le son qu’émet le dahut sauvage au moment de l’orgasme le soir dans la profondeur suintante des forêts moussonneuses, Uhuru est comme Mau Mau, Massaï et Touareg, un nom guerrier qui phonétiquement s’apparente plutôt au déchirement de l’air chaud par les cuspides acérées des lances, guttural comme la formule malveillante du sorcier kumina, animal comme la clameur du taureau à la charge. Je vous signale que cet album, 3ème du trio jamaïquain s’intitule «ROUGE». Reggae corrida ! Autant de coups de corne et de ruades que les jours de fête à Pampelune ! Michael Rose affiche le nec plus ultra de l’arrogance d’Orange Street, rudie en cuir noir, ceinture débouclée, militant cap de guingois laissant échapper une grappe de dreadlocks comme des mèches de dynamite. La dynamite tranquille du reggae. Black Uhuru déclenche l’alerte ROUGE, le sang éclabousse les chevilles, les armes aboient et les cadavres trépassent. Le trio annonce la couleur, «The youth of Eglington won’t put down their Remington», les jeunôts d’Eglington, ghetto à la lisière de Kingston, ne lâcheront pas leurs pistolets tant que leurs petits frères auront à souffrir de faim et d’ignorance.
Ce n’est ni une menace, ni une réprobation, juste l’expertise à chaud d’un climat plutôt enclin à la violence, car le reggae est toujours concerné par son environnement et les récentes émeutes de Brixton, les crimes d’Atlanta, les guerres fratricides qui saignent l’Afrique et les problèmes internes de l’île imposent une certaine contention. Black Uhuru délaisse la dimension prophétique qui embarrassait les derniers crus pour la célébration du quotidien avec ses incitations à la solidarité («Sistren») et ses pousse-pousses endiablés, «Sponji Reggae», «Puff She Puff», spongieux et touchés par le lyrisme en dentelle d’Abyssinie des vocaux. Car si les chansons sont depuis trois albums plus ou moins tissées avec la même bobine, la performance elle, conjugue merveilleusement l’originalité des voix pleines d’arabesques et de roucoulades et l’ubangi Stomp de la rythmique Sly Dunbar - Robbie Shakespeare, forgerons du séisme intégral. «Red» dans le jargon jamaïquain signifie «défoncé», «allumé», le firmament de la déjante tropicale. Ce n’est pas parce que Black Uhuru traite de choses sérieuses qu’il faut en devenir morose. Ce disque s’appelle «ROUGE» ! Faites chauffer les cartilages !
Francis Dordor dans BEST n°156 de juillet 1981
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