Genre : Reggae Jamaica
Note : ****
Comme dans toutes bonnes séries qui se respecte, la fin doit éclabousser les mirettes... En tant que géniteur (heureux) de cette collection, Bruno Blum achève son parcours du combattant de façon éblouissante ! Ce troisième coffret (double CD) survole la période 1971/1972 du travail des Wailers. La première partie met en avant la collaboration entre le trio et Lee “Scratch” Perry. On y découvre les balbutiements de futurs tubes, des versions alternatives (“Concrete jungle”, “Keep on moving”, “Satisfy my soul”) toujours bonifiées des dubs versions. Voilà une parfaite initiation à la culture musicale jamaïquaine. En seconde partie, l’essentiel des enregistrements est dirigé par les trois rastas, dans la droite lignée de ces prédécesseurs. Ces 45t sont magiques et point besoin de vous rabâcher le derrière des oreilles, si ce n’est vous dire que le prix est dérisoire ! Faudrait être fou ou vivre sur Mars pour ne pas craquer...
Captain Bob
dans Groove n°17 de Juin 1998
© 1998 Groove. Tous droits réservés.
Cd 1 :: KEEP ON SKANKING
Sur cet album Keep On Skanking (to skank signifiant danser), on découvre encore des titres aussi magnifiques que méconnus, toujours dirigés par Lee Perry (la version originale de Concrete Jungle, un mix suprême de All in One avec la voix de Perry). Quelques titres Tuff Gong, financés par le groupe, étaient enregistrés dans les mêmes studios avec les mêmes musiciens : Comma Comma, le bouleversant Send Me That Love, le rarissime Satisfy My Soul Babe (rien à voir avec le tube Satisfy My Soul) et une troisième prise bien différente de Screwface. On découvre ici le fantastique dub du classique Keep On Moving remixé en 1977 par Scratch : noyé dans la réverb, il acquiert une dimension autre. Une version avec le DJ Wung Chu au micro, publiée sur le maxi 45t à l’époque, démontre brillamment les innovations radicales des remix dub et des versions DJ dont le reggae fut le terrain privilégié. Le vrai son du reggae jamaïcain millésimé !
Cd 2 :: SATISFY MY SOUL JAH JAH
Cet album mélange des titres produits et réalisés par Bob Marley pour sa marque Tuff Gong et des morceaux réalisés par Johnny Nash. Avec les premières versions de Lively Up Yourself, d’où émerge le solo de saxophone du géant Tommy McCook, voici un dub de Trench Town Rock ainsi que des remix délirants des mystiques Trouble on the Road Again et Feel Alright. Bob Marley est indéniablement à la recherche d’une nouvelle direction. Pour Down the Sunshine, titre inconnu jusqu’alors, est une rechute pop.
En 1971, l’acteur et chanteur américain Johnny Nash enrôle Bob dans un projet de bande de film en Suède. Bien qu’inférieur, cet album contient les sept titres que Bob, parti à l’aventure à Londres, a enregistrés en 1972 pour les disques Columbia accompagné par des musiciens afro-britanniques, américain (Rabbit) et antillais. Décidé à percer, il commet ainsi un reggae-rock, Reggae on Broadway, trahissant un fantasme récurrent pour le succès à l’américaine - dont l’approximatif Dance Do the Reggae est une autre séquelle. Cet album-document résiste pourtant grâce à de beaux dubs et à une perle, Gonna Get You.
Service Musiques dans Les Inrockuptibles
Hors série Bob Marley du 1er juin 2002
© 2002 Les Inrockuptibles Multimedia. Tous droits réservés.
Cd 1 :: KEEP ON SKANKING 1971-1972
En Jamaïque, «to skank» veut dire «danser» mais désigne aussi la pompe rythmique propre à la musique locale. Comme si le fait d’avoir des picotements dans les jambes était dû de façon intime à cette accentuation rythmique du reggae. En ce sens cet opus ne pouvait trouver meilleur nom que celui-ci : Keep on Skanking ! Il réunit des titres produits par Lee «Scratch» Perry et d’autres, sortis sur le label des Wailers Tuff Gong, mais enregistrés chez Perry.
On s’arrêtera avant tout sur la sublime version de «Screwface». Le titre désigne les jeunes bad boys du ghetto de Kingston qui tentent de faire peur avec leurs grimaces effrayantes et un look censé les enlaidir. Mais comme le dit la chanson : «Un screwface ne peut pas faire peur à un screwface.» Entendez : «ce n’est pas moi que vous impressionnez avec vos poses d’enfants terribles !» Il existe trois versions de cette chanson datant de cette époque. Mais celle-ci est absolument prodigieuse et justifie à elle seule l’achat de ce disque ! Le tempo est plus lent que sur les autres versions, ce qui valorise le phrasé mystique de Bob. Les coeurs de Bunny et Peter débordent de profondeur et de conviction. Les mélodies vocales bercent si bien que vous chavirez dans la transe rythmique sans vous en rendre compte. Quelques index plus tard, la version instrumentale du titre vous permettra de déchiffrer la magie de ce riddim, dont le génie repose sur une ligne de basse en suspens, admirablement interprétée par Aston «Family Man» Barrett.
La patte de Perry se fait sentir au détour de tous ces enregistrements. Dans le livret, il témoigne du profond respect qu’il éprouvait pour le jeune Marley : «Il aimait l’idée que je sois là. J’étais compositeur, auteur et ingénieur. J’ai vu que Bob était l’homme à qui je pourrais transmettre mon talent.» Et il est vrai que le producteur était omniprésent : ingénieur du son de génie, maître ès dub, il n’hésitait jamais à proposer une autre mélodie ou un nouveau couplet pour finaliser une chanson prometteuse et inaboutie. De nombreux titres de Marley furent composés à cette époque et repris plus tard sur les disques Island. Cet album témoigne d’un moment de symbiose musicale unique. Il est accompagné d’un bon nombre de versions dub.
Cd 2 :: SATISFY MY SOUL JAH JAH 1971-1972
La parfaite entente des Wailers avec Lee Perry se détériore peu à peu. Elle prendra définitivement fin en mai 1971. Il faut dire que Perry a le génie du recyclage : il fait chanter d’autres artistes sur les riddims enregistrés avec les Wailers. C’est un procédé courant en Jamaïque, qui a toutefois le don d’énerver prodigieusement Bunny, Peter et Bob, fermement attachés à l’intégrité de leur musique. Les Wailers sont fâchés et ne tirent aucun bénéfice de leurs enregistrements pour Perry. Ils décident donc de travailler pour leur propre label, la marque Tuff Gong, créée fin 1969 sur les décombres de Wail’n Soul’m. Cette fois, ils possèdent une boutique de disques. Elle leur permettra de faire entendre et de distribuer eux-mêmes leur musique. Le Wailers Record Shop est situé sur Beeston Street, à côté de Chancery Lane, dans le Western Kingston. Il est la fierté des Wailers. En attendant les premiers singles Tuff Gong et pour répondre aux attentes du public, ils font presser à nouveau les enregistrements réalisés sous le label Wail’n Soul’m.
Les Wailers sont maintenant capables d’assurer eux-mêmes les parties de guitare et de clavier. En revanche, une solide section rythmique manque à l’expression de leur musique. Ils proposent aux frères Barrett de les suivre dans cette aventure. Au début, Aston et Carlton essayeront de ménager la chèvre et le chou en jouant à la fois avec les Wailers et Lee Perry. Mais ils finiront par abandonner définitivement ce dernier pour s’engager totalement aux côtés de Bob. Perry en voudra terriblement à Marley de lui avoir «volé» les piliers de sa formation.
Les premières productions «Tuff Gong» sont d’aussi bonne facture que celles réalisées avec «Scratch». Elles soulignent l’aisance acquise par les Wailers à force de labeur. On peut entendre la première version de «Lively Up Yourself», reprise quelques années plus tard sur Natty Dread, une seconde version du sublime «Screwface» et un «Redder Than Red» qui confirme l’attachement grandissant des Wailers pour la ganja. Il faut noter la présence du titre «Reggae On Broadway», nouvelle tentative commerciale (et nouvel échec) destinée à conquérir le marché international. Un disque excitant et réussi, dans lequel Bob Marley, à l’aube de sa prodigieuse carrière, peaufine inlassablement les textes de son répertoire.
Nicolas Pradat dans Reggae Magazine
n°21 spécial Bob Marley de l'été 2003
© 2003 Reggae Magazine. Tous droits réservés.

