Nick Cave & the Bad Seeds : The First Born Is Dead (1985)  (*** OLDIES ***) posté le samedi 20 mai 2006 08:36

Genre  :  Rock alternatif Australia
Note :  ***


«Down down down» psalmodie le Décavé à la fin de «Black Crow King» , et ce peut être un bon résumé de ses aspirations : toujours plus bas, jusqu’à atteindre le coeur des ténèbres, pour mieux les exorciser, sans doute. Via le blues, cette fois, ce qui n’étonnera que ceux pour qui cette musique n’est plus qu’une forme creuse, et qui ont raté le premier album de l’ancien leader de Birthday Party avec les Bad Seeds. Nick Cave n’a pas oublié les racines profondes du blues, «Pain and misery», la douleur et la misère, comme il le chante dans «Train Long-Suffering», ce qui en fait un parfait véhicule pour ses obsessions pas nettes. Dire qu’il est à l’aise comme un ver dans son tas de fumier en manipulant ses métaphores traditionnelles est en deçà de la vérité : il les incarne, tout simplement, et toute considération d’authenticité est superflue. La façon dont il détourne «Tupelo», un morceau de John Lee Hooker, pour en faire un hommage mythologique à Presley (un de ses grands sujets de fascination) dans l’esprit de «Hootchie Kootchie Man», est à cet égard saisissante et envoûtante, incantations païennes proférées de cette voix blême et profonde de crooner dévoyé si caractéristique. Inutile de préciser que le blues selon les Bad Seeds - Blixa Bargeld, le scandaleux de Berlin avec les pilonneurs de tôles d’Einstürzende Neubauten, à la (slide) guitare, l’ex-Magazine Barry Adamson à la basse, et l’ancien BP Mick Harvey à tout et au reste - n’a rien de poli et virtuose, et se réduit à l’essentiel, comme surgi de l’inconscient collectif. Une batterie squelettique, mais claquant tel le fouet sur le dos du cueilleur de coton, une basse lancinante, des guitares crasseuses, un filet d’orgue fielleux parfois, et quelques interventions de l’harmonica étique de Cave. Juste le strict nécessaire pour aller jusqu’à l’os, et le gratter jusqu’à ce que la douleur touche à la rédemption (« Knockin’ On Joe»). «The First Born Is Dead» (référence cryptée au jumeau mort-né d’Elvis) se nourrit de la vie et de la mort, sans prendre de gants, avec un pessimisme aussi métaphysique qui peut rendre ce disque insupportable à ceux qui n’aiment leurs frissons qu’enrobés d’oripeaux vaudou de série Z. Nick Cave souffre pour nous, en pauvre messie se crucifiant lui-même, et sans chercher à nous vendre ses stigmates. Un juste, définitivement. Le royaume du rock maudit lui est ouvert.

Thierry Chatain dans Rock & Folk n°223 d'octobre 1985
© 1985 Rock & Folk. Tous droits réservés

Après Birthday Party — où l’aborigène Cave officiait furieusement, réduisant d’ores et déjà à néant tous les Kyd Congos présents et à venir — ; après ces concerts détraqués, en compagnie parfois de la pythie Lydia Lunch ; après l’errance berlinoise et quelques rencontres fortuites — Blixa Bargeld, l’un des démolisseurs de Einstürzende Neubauten, Barry Adamson, ex-Magazine : les BAD SEEDS, avec Mick Harvey rescapé de Birthday Party — ; après une vidéo de Cave en frac éructant un «In The Ghetto» tordu et maniaque, option Sid Vicious «My Way»... Après tout cela, donc, cet album où Cave, continuant sa quête, se rapproche d’un centre de gravité, fouine et extirpe les racines du... Blues.
N’en déplaise aux instituteurs, il ne s’agit guère ici du blues bonhomme d’Albert Collins, encore moins des Claptonades d’un B.B. King. Mais d’un blues «primitif», essentiellement sauvage, qui se renait à lui-même depuis vingt ans. Qui, comme le hurlement d’un enterré vivant, revient hanter le rock et lui rappeler qu’il a une conscience, ou un péché originel (c’est la même chose).
Bréviaire d’imprécations, happées au moment exact où le prêcheur (taré, bien sûr) s’enflamme, devient épileptique et bave sur l’assistance crédule ses histoires de Destin et de Mort, ses menaces de Châtiment et d’Expiation, parfois ses promesses de Rédemption, ce disque commence par l’évocation biblique de la naissance du King à Tupelo — Cave, fondu d’Elvis Aaron Presley — dans un berceau de paille... Et continue en évocations, citations et références hallucinées atomisées. «Blind Lemon Jefferson» : «Les derniers instants de la vie d’un homme» annonce Cave dans un texte de présentation «straight» qu’il a rédigé avant chaque chanson. Ambiance folk-revival-Vanguard Catalogue. «Wanted Man», une reprise de Dylan via Johnny Cash, extirpé de Nulle Part. «Train Long & Suffering» : c’est le train de tous les fantasmes, le train de tous les blues, le Long Black Train, le Lonesome Train, le Train in Vain, où Cave traîne sa carcasse, à peine sorti du Heartbreak Hotel, en direction de Lonesome Town («Destination : Misery»).
Faut-il le dire ? La quintessence du Gun Club et des Cramps se tient dans cette seule chanson. Une frustration identique à celle de Vega («I’m The King Of Nuthin’ at All», dans «Black Crow King»), irrémédiablement morbide («Dites à Nancy de ne pas venir ici.../ ... Son corps est un cercueil»), NICK CAVE and The Bad Seeds.
Ici, la fatalité est incontournable : pas d’échappatoire, aucun sursis. Les dés sont pipés, avant même que la partie commence et «la spirale (de la vie) doit se boucler un jour».
Gospel-Blues-Rock’n’roll.
Autant de défroques usurpées d’un pesant vécu d’Australien, au pays de la misère et du protestantisme dont le coeur poussiéreux semble vivre en exact parallèle avec le Texas. Mais... Quand les Blasters ou Los Lobos semblent redécouvrir leur patrimoine certes oublié mais naturel et familier, Cave évoque Elvis ou la mythologie du blues comme un écrivain décadent parle de tous les paradis perdus. La genèse des Bad Seeds ? Allemagne. Angleterre : la vieille Europe, bien sûr, qui vit depuis plus d’un siècle dans le mythe maso d’une complicité avec les Dieux, aujourd’hui éteinte. Par théorie, ou par instinct, Nick Cave a retrouvé ce magma foudroyeur où se désorganise le blues. La plainte, la transe, juste ce cri qui ne se satisfait plus des barrières de la grammaire et du langage. Tout ce que n’ont fait qu’effleurer les autres : Coleman quand Billy Higgins hésitait aux portes de la démission rythmique, un absolu abordé jadis par Robert Johnson lui-même.
Nick Cave a construit — d’incantations et d’envoûtements sorciers — cet enfer foudroyé où le rock idéal s’agite.  

Laurence Romance dans BEST n°206 de septembre 1985
© 1985 BEST. Tous droits réservés.

Disque initiatique. Les notes de pochette, qui présentent chaque chanson à la façon des anciens disques de blues, montrent un Nick Cave immergé jusqu’au cou dans le bouillon de culture fondateur de l’Amérique — les récits d’Evangile, la naissance d’Elvis et la mort de son frère jumeau, le blues dont Nick reprend quelques thèmes. Pour aller de Berlin à Tupelo, il a traversé des champs de cailloux où travaillaient des forçats (ceux qui, dans la chanson Knocking On Joe, se brisent les membres pour échapper au labeur). Comme dans la musique indus, le martèlement des outils donne la cadence. On connaît la part de théâtralisation dans cet univers délimité par La Nuit du chasseur et Le Jour du Seigneur, mais on voit que le rideau est en lambeaux et que les planches sont celles, moulues, du perron d’une bicoque hantée du Mississippi. The First Born Is Dead est un vrai grand album de gospel-blues expérimental qui flanque les pétoches. Quand, au début du disque, Nick Cave chante que l’orage gronde dans le lointain, l’auditeur sent les premières gouttes. Plus loin, il errera sous le déluge. Son meilleur disque de blues. 

Stéphane Deschamps dans Les Inrockuptibles n°151 du 13 mai 1998
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