Genre : Rock psychédélique UK
Note : ***
En ce qui concerne cette fameuse renaissance de Pink Floyd, c’était vraiment du tout l’un ou tout l’autre. Soit l’on assistait à une résurrection faisandée, sentant fort le dollar, prudemment dénuée de toute audace, comme ce fut le cas pour tant de reformations de groupes. Soit c’était carrément l’événement, car Pink Floyd, ce n’est quand même pas rien. La plupart des pronostiqueurs, indisposés par le lourd malaise judiciaire qui entoura cette renaissance, optèrent a priori pour la première et honteuse solution. «A Momentary Lapse Of Reason» vient démontrer qu’ils se sont sévèrement trompés, car, presque contre toute attente, le Pink Floyd version 1987 vient de publier un disque magnifique, un album qui renoue d’ailleurs de la plus belle des façons avec la veine aurifère de «Dark Side» et «Wish You Were Here», c’est-à-dire le Floyd le plus classique, le plus achevé et le plus efficace.
Tout y est : les inimitables nappes de synthétiseurs, les bruitages hifi, le blues moucheté d’étoiles, les guitares impériales, les saxes qui s’envolent, on retrouve les meilleurs ingrédients du Floyd tel qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être, le Floyd accompli que Waters transforma en un groupe pompier et barbant, à l’image de l’indigeste «The Wall».
Certains s’étaient inquiétés de voir que cette reformation de P.F. s’était effectuée sans ce Roger Waters qu’on croyait essentiel. Après la parution du soporifique «Radio KAOS» et celle de ce petit monument, on comprend désormais qu’en fait l’absence de Waters était la meilleure chose qui pouvait arriver à notre cher vieux Floyd.
Evidemment, les puristes vont tiquer. Et ce d’autant plus que Rick Wright a une part tellement réduite dans cette renaissance qu’il n’a pas droit à sa photo sur la pochette (où seuls figurent donc Gilmour et Mason) et son nom est imprimé en plus petit. De plus, on note derrière les Floyds originels la présence d’une douzaine de musiciens d’appoint, et pas des moindres (Ezrin, Levin, Keltner, Appice, Forman, Scott, Helliwell : pas étonnant que le son soit grandiose avec une telle équipe !) Effectivement, ce n’est plus le quatuor d’«Umma Gumma».
En fait, ce disque est tout entier l’oeuvre de David Gilmour, qui a composé tous les morceaux, seul ou avec des co-writers, qui y chante comme jamais encore il n’avait chanté, et qui répand partout cette guitare à l’électricité souple qui n’a rien à envier à celle de Knopfler. Certains imaginaient que Dave Gilmour ne saurait être le seul leader du Floyd : il prouve ici qu’il est d’une carrure musicale très suffisante. De plus, il faut lui savoir gré d’avoir opté souvent pour des formes de chant pas évidentes, alors qu’il aurait pu assurer benoîtement ; mais il se défonce réellement, comme c’est le cas sur «The Dogs Of War» (drôle de blues, mais gigantesque morceau) ou le merveilleux «On The Turning Away».
Bref, «A Momentary Lapse Of Reason» vient prendre une place de choix dans la discographie pourtant prestigieuse du Pink Floyd. Loin d’être une resucée ou un musée vide, c’est un grand disque, fort et beau, et cela fait bougrement du bien de réentendre le Floyd tel qu’en lui-même enfin.
Hervé Picart dans BEST n°231 d'octobre 1987
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Dire Straits, c’est Mark Knopfler. En 1987, Pink Floyd, c’est David Gilmour. Après le départ de la tête pensante Roger Waters, Gilmour s’est accroché et a décrété que le groupe n’était pas foutu. Primo, la Haute Cour de Justice de Londres l’a autorisé à continuer l’aventure PF. Secundo, lui aussi était un copain du Commandeur de Cambridge, Syd Barrett, avec lequel, après tout, il jouait en duo acoustique AVANT Waters. Tertio, depuis «Dark Side 0f The Moon», il avait prouvé qu’en studio, le plus costaud du groupe, c’était bien lui, au point que Waters l’avait laissé coproduire «The Wall». Alors vous pensez bien que lorsqu’il a été question de concocter un nouvel album de PF, David s’est senti d’attaque, d’autant qu’il s’est adjoint le solide Bob Ezrin, co-responsable également du Mur. Officiellement, Nick Mason est le co-leader de la troisième formule de la formation. Mais comme nous l’a appris Waters dans le dernier «R & F», Gilmour n’aime guère son jeu de batterie «intellectuel». Et ici, il a fait appel aux vétérans-cogneurs Jim Keltner et Carmine Appice (BBA, Rod Stewart et Vanilla Fudge) pour renforcer les fondations. Richard Wright est revenu aux affaires, mais officiellement il n’est plus que session-man, y compris pour la tournée qui commence ces jours-ci en Amérique du Nord. Cette «Absence Momentanée de Raison» n’a, vous l’avez compris, rien à voir avec «The Final Cut», dernier album en date (1983) de PF et ultime récit cauchemardesque de la période Waters. Aujourd’hui, le paysage s’est singulièrement éclairci et PF revient à une musique atmosphérique, héritière de «More» et de «Wish You Were Here». Cela commence par un type qui rame doucement sur une barque en bois qui grince. Message : «Allez, on rame tous un peu les gars, mais tout recommence», comme ne cessent de le rappeler les textes impressionnistes parfois un peu maigres et une pochette assez réussie. Trois instrumentaux imposants, heroico-spacy où, comme sur le reste du disque, Gilmour démontre qu’il est un guitariste sous-estimé («On The Turning Away»). Une première face prenante avec, pour la forme, des réminiscences de «Shine On You» et de «Time». Deux titres-massues «The Dogs Of War» (cf «Animals») et surtout «One Slip», inspiré par le copain Phil Manzanera, de Roxy Music. «One Slip», un grand morceau de guitariste, une belle histoire de peau et d’amour avec cette phrase-clef qui donne son titre au disque.
Face deux, «Yet Another Movie» pour insister sur le fait qu’il s’agit bien du chapitre III de la Pink Floyd Story. Un déluge de rock FM et de dialogues radio et ciné comme Gilmour sait si bien les distiller. C’est lui, le Cecil B De Mille du rock stéréo, n’oublions pas. «A New Machine» part I et II comme dans «Welcome To The Machine» avec un break instrumental givré («Terminal Frost») et une dernière intro incroyable, «Sorrow».
L’astuce de Gilmour et d’Ezrin a été de faire appel à des musiciens d’horizons différents pour enrichir un son qui se devait d’apporter du neuf : Tony Levin, le bassiste de Peter Gabriel («Dogs Of War» et «One Slip»), Pat Leonard, le synthé de Madonna, Tom Scott et John Helliwell de Supertramp aux éclatants soli saxo («Terminal Frost» et «Dogs Of War»). Résumé, un nouveau logo, un nouveau disque, mais pas Pink Flouze, ni Dire Straits revu par Vangelis, mais mieux que cela, car David Jon Gilmour existe bel et bien. Et en prime, le jeu de Rick Wright redevenu, ô surprise, tout à fait d’actualité (cf Jimmy Smith dans le «Bad» de Michael Jackson).
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