The Waterboys : Fisherman's Blues (1988)  (*** OLDIES ***) posté le samedi 20 mai 2006 15:07

Genre  :  Folk Ireland
Note :  ***


Qui aurait encore pu sortir cette année un album fortement teinté de folklore irlandais sans faire fuir même le plus ardent supporter des verts pâturages de l’Eire ? Mike Scott, l’Ecossais, pardi ! Et croyez-moi, il ne s’en est pas privé. Trois ans que l’on attendait la suite de «This Is The Sea» comme d’autres guettaient le follow-up de «Thriller», et la crainte de voir tant d’anticipations se transformer en cruelle déception (cf. Patti Smith, Echo, Kevin Rowlands ...). Mais, pour une fois, les toujours suspects retours à la nature et aux racines, réclusions et autres recherches de soi semblent avoir été réellement bénéfiques à Mike Scott. En émigrant à Dublin pour suivre son nouveau complice, le violoniste Steve Wickham (l’artisan du «Pan Within»), le Waterboy en chef a probablement évité l'écueil du gros rock héroïque vers lequel l’entraînait le désormais dissident Karl «World Party» Wallinger. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le morceau sur lequel il fait ses adieux à la «Big Music» s’appelle «World Party», sauf qu'ici c’est le violon de Wickham qui mène la cadence. Ce violon entraîne Scott à la découverte d’une musique aussi pure que simple dont le dépouillement n’autorise au chanteur qu’une sincère émotion. En rendant hommage à ses maîtres (reprise du «Sweet Thing» de Van Morrison, bribes de Woody Guthrie ou des Beatles). Scott a tenu le pari d’écrire des chansons qui supportent aisément la comparaison : hors mode, mémorables, poignantes (l’anti-musique de fond) et surtout des textes sobres et intimistes où, loin des poèmes épiques et parfois redondants d'antan, Scott se dévoile («And A Bang On The Ear», bilan amusant de sa vie amoureuse, est superbe) enfin. Il devient l’être de chair et de sang, parfois drôle («Has Anybody Seen Hank», dédié à Hank Williams), parfois émouvant («Stolen Child», poème de Yeats) qu’il refusait de montrer jusqu’à présent, et c’est tant mieux. Car derrière sa pochette un peu «Déjà Vu», «Fisherman’s Blues» cache un des authentiques chefs-d’oeuvre de l’année, offrant à l’Irlande un superbe hat-trick avec le Pogues et le Morrison.

Hugo Cassavetti dans Rock & Folk n°258 de décembre 1988
© 1988 Rock & Folk. Tous droits réservés.

Trois années séparent "Fisherman's blues" de "This is the sea", le temps pour Mike Scott de méditer sur quelques erreurs. Cet attachant jeune homme, toujours préoccupé de communiquer ses flots de passion et sa quête d'une âme celte mouillée d'embruns, a souvent laissé son lyrisme nature, se noyer dans les pièges d'une "big music" emphatique. Sa rédemption passe, dans ce quatrième album, par le folk irlandais. Vingt ans après "Astral Weeks", classique de Van Morrison (idole dont on reprend ici "Sweet thing"), six ans après le "Too-rye-ay" des Dexys (avec déjà "Jackie Wilson said" de Van the Man) et en plein "folk revival", la démarche n'est pas surprenante d'originalité, elle permet néanmoins aux Waterboys de réussir leur meilleur coup. Enregistré dans le Connemara, sur la côte ouest de l'Irlande, on ne retrouve pas ici la chaude ambiance des pubs enfumés mais plutôt l'évocation un peu mystique d'une campagne battue par les vents marins. Entre respect des traditions et risques inventifs, notre moussaillon navigue intelligemment.
Jamais le disque n'est une pâle copie des Chieftains ou des Dubliners, jamais "l'héroïsme rock" ne vient, cette fois, gâcher la subtilité des chansons. Une basse, une batterie, une guitare, venues d'horizons électriques, se mêlent finement à l'instrumentation folk omniprésente, mais prête aussi à se laisser détourner au profit d'interprétations personnelles ("We will not be lovers", "World party", "When we go away"). La rusticité des sons, leurs résonances "boisées" rendent plus concrète, presque palpable, une émotion qui, enfin, ne s'éparpille pas dans des envolées systématiques. Cette musique a redonné à Mike Scott le sens du sentiment à l'échelle humaine. Même si ce citadin écossais chantant le "blues du pêcheur" n'évite pas quelques clichés, il approche mieux que jamais sa "celtic soul" idéale. Loin encore de la puissance géniale de Van Morrisson le gaélique (auteur, il y a quelques mois avec les Chieftains d'un "Irish heartbeat" à l'exemplaire rudesse), manquant peut-être de la vitalité des Proclaimers, mais d'une maturité, d'une simplicité, d'un équilibre qui lui assureront la pérennité.

Stéphane Davet
dans Les Inrockuptibles n°14 de décembre-janvier 1989
© 1988 Les Inrockuptibles Multimedia. Tous droits réservés.

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