That Petrol Emotion : End Of The Millenium Psychosis Blues (1988)  (*** OLDIES ***) posté le samedi 20 mai 2006 15:11

Genre  :  Rock alternatif UK
Note :  **


Sans être calculateur ou opportuniste pour autant, That Petrol Emotion sait très bien où il va. Avec «Manic Pop Thrill» en 86, il redonnait une crédibilité à des charts indépendants qui n’avaient plus d’alternatif que le nom. En 87, avec «Babble» et le single «Big Decision», le ver TPE rongeait déjà l’apathie des hit-parades nationaux, provoquant un douloureux Ulster d’estomac. Le grand public «décalé» étant désormais soumis à sa loi, reste à conquérir la majorité silencieuse : les popsters, les funksters, les rockers, les enfants, les vieux, les gouines et les chiens. D’où «End Of Millenium... » qui, tels les «Exercices de Style» de Queneau, se présente comme une véritable anthologie de la pop contemporaine, part dans tous les sens en réussissant l’incroyable tour de force de rester totalement cohérent. Le secret ? Le groupe comporte cinq compositeurs aux personnalités bien distinctes qui, au lieu de s’entendre sur un son commun défini (tels les Doors ou les Stranglers), tirent chacun dans sa direction, élargissant au maximum la palette sonore de l’ensemble. On retrouve ainsi l’impénétrable et punky adepte de Sonic Youth, Sean O'Neill («Candy Love Satellite»), le poppy et affable Can-addict Damian («Tired Shattered Man»), le batteur soul boy adepte des boîtes à rythmes, Ciaran («Here It Is... »), la conscience collective du groupe Reamann («Bottom Line») et Monsieur Loyal, dont le peps et la bonne humeur soutiennent le moral des troupes : le chanteur ricain Steve Mack. Certains pourront toujours regretter la rage brutale et décapante de «Babble», mais il serait absurde de reprocher à l’un des rares groupes créatifs du moment de se renouveler. Désormais, grâce à TPE, pop et politique cohabitent avec bonheur, preuve que le manichéisme du rouleau compresseur Public Enemy n’est pas l’unique solution. Quant au louable discours engagé de ces militants subtils, libre à vous de le découvrir ou pas en lisant des notes de pochettes qui ont le mérite d’être un peu plus instructives que les rituels remerciements à Dieu et à une marque de cymbales. De toute manière, la musique de TPE parle d’elle-même...

Hugo Cassavetti dans Rock & Folk n°257 de novembre 1988
© 1988 Rock & Folk. Tous droits réservés.

On n'est jamais mieux cerné que par soi-même. Comme Jesus And Mary Chain avec "Psychocandy", That Petrol Emotion en avait peut-être trop dit de lui-même avec "Swamp", morceau gluant et englué, un sable mouvant dans lequel aurait pu s'asphyxier puis disparaître le groupe après avoir balisé le terrain et précisé les règles de son jeu avec trop de clairvoyance. On pouvait redouter d'avoir ainsi, comme eux, déjà fait le tour d'une sensibilité pourtant intriguante, propulsée par l'intérêt qu'elle suscita aux avant-postes du renouveau du rock britannique, il y a trois ans. Avec "Manic Pop Thrill", album bicéphale louchant à la fois sur les ritournelles de jardin d'enfants et sur les inconsciences suicidaires du bourdonnement, puis avec "Babble", geôle à la moiteur plombée d'une cloche à fromage, l'air péniblement respirable sur la distance, That Petrol Emotion avait tenté, sur deux voies aux directions incertaines, la refonte d'une musique qui devait ainsi, d'après eux, acquérir la raison d'être des années 80.
L'opération, presque une tentative d'alchimie, consistait en une douloureuse fabrication dictée par l'intelligence, dans laquelle on ne devait voir, à l'aboutissement, que la main du hasard et le doigté de la spontanéité. Un mélange de toutes les nouvelles sonorités susceptibles d'enrichir le rock, attirées et ordonnées par un gros aimant central dont elles prendraient la couleur : le son et la démarche du groupe qui feraient que, déguisés en camarguais basanés s'essayant à un "Djobi Djoba" camoufleur, ils se feraient démasquer illico. Généralement, ce genre de cuisine aux prétentions boursouflées porte en elle les raisons de son échec : trop de préméditation, une musique désâmée. Mais That Petrol Emotion déjoue les embûches apparemment inévitables avec cette troisième tentative, concrétisation en apothéose d'un esprit dont toute la difficulté est de réussir la matérialisation. Autrement dit, on a quelque chose en tête, un schéma parfait, une utopie de l'imagination dont on sait qu'elle ne peut pas prendre forme sous nos yeux, sinon au prix d'un effort poussé par un don très hors du commun. C'est là la surprise de "End of a millenium ......" être un disque à ce point conforme à l'image qu'ils devaient s'en dessiner, être ensuite un disque qui ne se contente pas de combler d'aise les égos de ses auteurs, mais qui se livre aux autres tout aussi riche.
That Petrol Emotion et Nick Cave : deux des meilleurs disques du moment ne sont pas des laves durcies d'explosions instantanées, mais les réussites charnelles de types qui ont réussi la parfaite concrétisation de leurs aspirations.

Christian Fevret
Les Inrockuptibles N°13 d'oct./nov. 1988
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