Morrissey : Viva Hate (1988) (*** OLDIES ***) posté le samedi 20 mai 2006 16:01

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Genre  :  Pop Rock UK
Note :  ***


"Après avoir écouté Horses, je n'ai plus jamais été le même". Tout comme Patti Smith bouleversa son existence, Morrissey à son tour aura marqué le quotidien d'un petit bout de génération. Et combien d'envoûtés, comme nous, auront tenté la périlleuse exégène des Smiths, piétinant et repiétinant la même surface exiguë, pour inlassablement se heurter à l'indicible ? Frustration. On n'explique plus maintenant, on constate. Que Morrissey, plutôt que d'embrasser vulgairement un large domaine où il donnerait son avis sur tout sans rien signifier, se concentre sur son humble lopin de vie, y apportant détail après détail, comme pour modeler au ciseau une oeuvrette par nature impossible à achever. Alors que la plupart d'entre nous ne peuvent aborder deux fois la même idée sans bégayer ou tourner en rond, Morrissey le crustacé s'y cramponne pour la fignoler, le seul salut. Une opiniâtreté qui lui procure une clairvoyance époustouflante, à mi-chemin entre le détachement total et l'implication qui étouffe. Une clairvoyance qui peut paraître évidente, pourtant si peu répandue : quelques images et des sentiments dont on a l'impression qu'ils nous appartiennent parce que nous les avons vécus ("everyday is like sunday, silent and grey", "I'm so glad to grow older, to move away from those awful things"). Qui, même si ce n'est que de temps à autres, nous parle aussi directement, à notre mémoire et à nos sensations ? Qui est à ce point contemporain sans être moderne-plouc ? Qui creuse des préoccupations aussi terre-à-terre , fugitives et dérisoires, sachant qu'elles constituent des enjeux d'une autre dimension ?
A chaque chanson, Morrissey semble dire que s'il est ainsi, différent, vivant et donc - momentanément ? - sauvé, c'est parce que le moindre de ses actes, de ses gestes ou de ses mots y est poussé par la fatalité et non par le choix : il ne peut être que ce qu'il est, sans alternative, sinon : l'inexistence, la mort. Une dramatisation à l'excès qui pourrait ressembler à un apitoiement de pleurnicheuse (le syndrome mais pourquoi tant de désespoir, sur lequel tant de pseudo-pouèts bâtissent leur personnage, clown triste de quincaillerie) mais qui paraît indispensable : il est chevalier totalement solitaire, son héroïsme est absolu. Son destin est à la fois bénédiction et fardeau, sa passion de l'amour possible car il ne le vit pas ("si j'avais connu la sexualité, je n'aurais pas écrit"), sa peur innée de ne pas voir s'accomplir ses idéaux, à ce point effrayante qu'il la dissimule dans la résignation ("life is hard enough when you belong here"), son espoir à ce point précieux et intouchable que même les chansons qu'il traverse ont une odeur de fin ("Break up the family"). Car, malgré ses affirmations, un type comme ça ne peut pas vivre ainsi, sans lueur. Et "Viva hate" y contribue, avec moins de panache et de fulgurance, peut-être parce que Morrissey seul n'est plus que lui-même, alors que les Smiths réussissaient à être tels qu'il n'osait espérer mais qu'il rêvait d'être, plus haut, beaucoup plus haut, un peu comme un écrivain prend une autre dimension lorsqu'il est livre.

C. Whatshisname dans Les Inrockuptibles N°12 été 1988
© 1988 Les Inrockuptibles Multimedia. Tous droits réservés.

EMI célèbre son centenaire. Dans le petit livret général qui retrace l’histoire de la compagnie, Morrissey est mentionné dans le chapitre consacré à Duran Duran (qui, contrairement à lui, bénéficie d’une photo), parmi les «autres artistes à succès ayant enregistré pour EMI durant les années 80”) entre Jaki Graham (?), Eddy Grant et Marillion. Le roi déchu de la musique dite “alternative” n’a pas laissé un souvenir impérissable chez les comptables, dirait-on. Et auprès de ceux qui l’ont aimé jadis, que vaut sa cote ? Pas bien lourd, j’imagine. Beaucoup l’ont suivi comme on suit la mode et changent à présent de trottoir à chaque fois qu’ils le croisent. C’est certain : Morrissey et le rock indie pur et dur ont pris, après l’arrivée de la vague rave/dance/techno, un terrible coup de vieux. Le rock indie a survécu en s’adaptant : il n’avait pas le choix. Morrissey n’a pas bougé : il n’avait sans doute pas le choix non plus. Son image, aujourd’hui, est sûrement désuète, déphasée, tout ce qu’on voudra, mais sa musique, pas du tout. Viva Hate, son premier album solo paru à peine un an après le dernier des Smiths, avait laissé en 1988 une impression mitigée. Une intox médiatique nous avait persuadés que sans Johnny Marr Morrissey ne serait rien : tout juste un troubadour sans lyre, que son goût pour les starlettes kitsch de la variété anglaise rendrait vite ridicule. Quelle ânerie ! Après quelques mois de préparation, flanqué de son talentueux ingénieur du son, Stephen Street, compositeur et arrangeur à ses heures, il débarquait avec un disque d’où l’inspiration jaillit à chaque détour. Dans Viva Hate, Morrissey apparaît comme un des meilleurs diseurs de son temps, dans la lignée d’un Ray Davies : empli d’un doute mélancolique sur lui-même, mais le sac toujours plein de ces trouvailles qui arrachent un sourire doux-amer (“This is the coastal town that they forgot to close down”“Voici la ville côtière qu’on a oublié de fermer”, dans Everyday Is Like Sunday, ça ne s’oublie pas). Et Late Night, Maudlin Street, où remontent tous ses souvenirs glauques d’amours ratées, quel morceau ! Détailler les titres, partir dans des métaphores subtiles pour décrire la musique, je m’en passerai. Sachez qu’il y a huit raretés, dont plusieurs faces B de maxi. Si vous n’avez pas ce disque, achetez-le à l’occasion, vous sourirez et serez emportés plusieurs fois. Pour les autres : réécoutez-le, vous aurez une bonne surprise.

Michka Assayas
dans Les Inrockuptibles n°107 du 4 juin 1997
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