Genre : Rock alternatif USA
Note : *****
Les Pixies sont trois mecs et une nana (Kim à la basse) en provenance de Boston, la plus anglaise des villes américaines. Je n’irai pas par quatre chemins : tout le monde devrait les aimer. Les amateurs de MC5 ou Plasmatics comme ceux plus friands des B-52’s ou Peter, Paul And Mary, mais également tous les autres. Parce que Black Francis, songwriter de génie, est un joueur subversif qui transcende Iggy Pop, David Thomas (Pere Ubu), Lou Reed and many more en les faisant entrer en collision. Si les Pixies étaient un groupe comme les autres, ce troisième album (2e et demi, en fait) serait celui de la maturité. Mais les Pixies ne ressemblent à rien ni à personne. Ils s’amusent comme des petits diables, mariant tout dans une mixture hautement addictive : le solide et le fluide, l’émerveillement et la terreur, Tom & Jerry et le Yéti. Avec un son de guitare inédit, mélange subtil de larsen et de feedback, et la magie des miroirs déformants comme griffes personnelles. Sur «Mr Grieves», ils passent d’un pied-de-nez au reggae à du kangourou-punk aérien via du hard-blues Mad Max et autres délires surréalistes. Tout ça en moins de trois minutes. «La La Love You» parodie les crooners mielleux, tandis que «Silver» fait penser à des cow-boys blasés sous acide.
Aux manettes, Gil Norton a succédé à Steve Albini (déjanté hardcore notoire) et, comme l’illustre «Debaser» d’entrée de jeu, le son s’en retrouve du coup plus offensif et compact (pas seulement agressif) que sur le précédent «Surfer Rosa», chef-d’oeuvre de brutalité et de béatitude squattant le Top 10 indies depuis plus d’un an. Côté lyrics, on peut penser que Black Francis partage l’opinion de Mao qui disait qu’une image vaut bien 10 000 mots tant «This Monkey’s Gone To Heaven», «I Bleed», «Wave Of Mutilation» et les autres projettent des visions qui adhèrent sérieusement au subconscient. Dans un monde parfait, «Here Comes Your Man» (écrite à l’âge de quinze ans, dixit son auteur), romance californienne assaisonnée à la guitare Shadows-isante serait tube de l’été trois années de suite. Dans un monde parfait, l’arsenic de «Dead», l’hystérie orgasmique de «Tame» ou la tristesse abyssale de «Hey» inonderait la planète de leur beauté dangereuse. Dans un monde parfait, on saurait que les Pixies sont les meilleurs. Un groupe au-dessus du rock et de ses cloisonnements poussiéreux. Pour preuve ces quinze titres extraordinaires passés au scanner sexuel.
José Guerreiro dans Rock & Folk n°264 de juin 1989
© 1989 Rock & Folk. Tous droits réservés.
“Doolittle” ou l’album alternatif imparable par excellence, réussite majeure en 15 titres, 15 tubes, d’un groupe qui avait tout pour devenir énorme. “Doolittle”, le disque crossover idéal de toute la famille rock, capable de réconcilier à lui seul les parents quadra en pleine crise de nostalgie surf musique, le grand frère pop anglaise, sa copine girl-just-want-to-have-fun et le petit dernier teigneux, amateur de hardcore surpuissant. A la fin des années 80, la folie Pixies s’est répandue comme une traînée de poudre. “Surfer Rosa”, premier opus sorti de nulle part, avait suffi à les mettre sur orbite collège radio, ce deuxième les enverra directement marcher sur la lune. Ces quatre Bostoniens, menés à la baguette par leur leader bibendum Black Francis, pas démocrate pour deux sous, terrassèrent le monde en un rien de temps. Et pour cause : on n’avait pas entendu un tel sens de l’évidence mélodique depuis les Beach Boys débutants. Avec les Pixies tout est simple, clair comme de l’eau de roche. Des chansons idiotes racontent des histoires abracadabrantes de science-fiction fifties, trous dans le ciel et numérologie mystique, refrains épatants que l’on sifflote en voiture, sourire aux lèvres et autoradio à fond pour mieux profiter des accélérations terrassantes qui secouent sans crier gare le corps de ces pièces d’orfèvrerie musicale. De la power pop pied au plancher et totalement décomplexée qui se fout bien de savoir où elle va tant qu’elle prend son pied. Black Francis hurle dans son micro, hystérique mais jamais hargneux, la guitare amphétaminée et cristalline de Joey Santiago décolle au moindre riff et la basse chaloupée de Kim Deal, encore aux ordres de son tyrannique mentor, enveloppe le tout. Des hymnes simples et efficaces de deux minutes trente pas plus, dont la plus parfaite expression est certainement ce “Monkey Gone To Heaven” qui fit fortune. Avec de pareils titres, les Pixies pouvaient tout espérer, les stades, l’argent et la crédibilité rock en sus. Pourtant rien de ceci n’arriva. A force de mauvaise grâce et d’obsession dictatoriale, l’egomaniaque talentueux mais trop prétentieux Black Francis finit par remercier tout le monde, à commencer par son groupe lui-même qui perdit au passage insouciance et légèreté. “Bossanova” l’album suivant, porteur de tous les espoirs, n’aura déjà plus la grâce, et la fusée Pixies explosera en plein vol après un dernier “Trompe Le Monde”.
Alexis Bernier dans Rock & Folk hors série n°11
“300 Disques Incontournables 1965-1995”
© 1995 Rock & Folk. Tous droits réservés.
Un rondouillard rose et nerveux, déjà rongé par la calvitie. Derrière lui, une étudiante négligée, un eurasien timoré et un grand duduche sec au visage musclé. Les Pixies étaient mal partis. Visuellement aussi excitants que des Cocteau Twins en T-shirt et bermuda sur un campus de Boston. Jusqu'à maintenant, à quelques exceptions près, les groupes impressionnants l'étaient aussi physiquement, par la dégaine ou par le charisme, ils s'écoutaient et se regardaient à la fois. Eux non. Difficile mais il faudra s'y faire, ils sont là pour longtemps et pour très fort. Les Pixies, seul avenir du rock américain. Dans la catégorie renouvellement, on avait presque fait un trait sur lui, incapable qu'il est de s'extirper de sa gadoue intégriste, où son plaisir se contente le plus souvent de ruminer des racines devenues poncifs. Seules des individualités telles les Talking Heads, R.E.M. ou les Feelies ont su découvrir de nouveaux horizons, mais sans pour autant réécrire de nouvelles règles.
Les Pixies, eux, ont les leurs. Celles qu'on avait cru deviner sur leurs deux premières gueulantes, "Come on pilgrim" et "Surfer Rosa", où se dessinait timidement une volonté d'indépendance qui ne demandait qu'à devenir un goût dévorant pour la rébellion irrévérencieuse. Ceux qu'on avait pris pour de simples benjamins latinos du Gun Club jouent en fait plusieurs divisions au-dessus, réinventent la grammaire et la syntaxe sans même s'en rendre compte. En toute innocence, ils bousculent les convenances et les valeurs établies du rock yankee, piétinant tous les étalons du son dans l'euphorie de leur insouciance. Car ces surdoués jouissent tête baissée, ou tête renversée, d'un présent paradisiaque qu'ils brûlent sans penser au lendemain, à la limite du chaos.
On n'imaginait pas que les cavalcades de folies décamisolées puissent encore provoquer de tels émerveillements et de tels plaisirs inédits. L'art de donner aux chansons de l'espace et la manière de jouer avec les accalmies et les tempêtes, sans entracte. Les rythmes des autres sont lourds et convenus, les leurs crânent de souplesse et de vélocité, agiles comme des singes qui virevoltent au-dessus des têtes de patapoufs. Les sources mélodiques des autres sont à sec, à leur portail se bouscule l'imagination harmonique de tous les coins, qui gave des chansons désarticulées d'une multitude de pépites. Les chants des autres rivalisent d'orthodoxie, le leur n'en est pas un, préférant les silences, les cris et les soupirs mélopés. Les constructions des autres sont plates et sans relief, leurs échafaudages sobres et baroques sont l'oeuvre des architectes les plus magnifiquement timbrés. Là où tous peinent, les Pixies sont les seuls à s'envoler, surclassant tout en inventant le rock milky way, pierre au dehors, mousse en dedans.
Christian Fevret dans Les Inrockuptibles n°16 Avril/Mai 1989
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Pas de changement de fond, mais de forme. Steve Albini a cédé les manettes à l’Anglais Gil Norton, qui a informé les Pixies de l’invention des effets stéréophoniques. Après deux disques pleins d’étincelles, collés à la rambarde du début à la fin, les Pixies cessent de (se) conduire comme des dangers publics. Doolittle va lui aussi en zigzag, mais le nez dans des nuages de crème (fouettée). Les chansons ne se tordent plus de douleur, mais de rire et de bien-être. Après deux disques intemporels, Doolittle est un album d’été. De tous les étés depuis 1989. Moins sombre et confiné que Come On Pilgrim ou Surfer Rosa, Doolittle est le disque d’un groupe que l’on a laissé sortir de l’asile par erreur : toujours aussi fou, mais avec plus d’espace pour s’exprimer. Le poing tendu vers le soleil, Black Francis sourit, un peu moins sadique avec son évident talent de mélodiste. Son groupe n’est plus fugueur, mais baladeur. Les Pixies apprennent à organiser les chansons en saynètes ludiques (La La Love You). Ils apprennent des mots tendres (La La Love You) et des mots idiots (La La Love You). A la basse et au chant, la chipie Kim Deal prend de l’assurance, apporte quelques parties charnues au rock émacié du groupe. La haute voltige ne suffit plus aux Pixies, qui se lancent alors dans les figures de style. Trop riche, trop généreuse, la musique des Pixies semble exploser. Il faudra aller en chercher des petits bouts jusque dans la country (l’étrange Silver). Les Pixies sont alors en état de grâce, au summum de leur schizofrénésie, capables de talonner Sonic Youth sur le terrain de l’abrasif. Mais dès qu’ils lèvent le pied, ils s’envolent et écrivent des pop-songs parfaites (Here Comes Your Man, Monkey Gone To Heaven). Tout ça les doigts dans le nez, avec une intelligence et un instinct stupéfiants. Malgré eux (?), les Pixies ont alors inventé le rock des slackers : anti-premier de la classe (“des facilités mais nonchalant”, pouvait-on lire sur le bulletin), le non-confort (stimulé ?) et l’individualisme pour toute morale. Une bien belle morale : ne jamais copier sur son voisin. Enfin, les Pixies apprennent à devenir énormes. Comme leur champ lexical, le public des Pixies grandit. Dans nos campagnes apparaissent de jeunes orchestres qui se sont donné pour mission de reprendre les chansons de Doolittle. Un groupe est entré dans le domaine public. C’est flatteur et pas encore grave — au début, ces groupes n’essayaient pas de sortir des disques, ni même d’écrire leurs propres chansons des Pixies.
Stéphane Deschamps dans Les Inrockuptibles n°121 du 8 octobre 1997
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