Manset : Matrice (1989)  (*** OLDIES ***) posté le samedi 20 mai 2006 20:07

Genre  :  Chanson française
Note :  ***


1970 — Manset prononce la mort d’Orion, ou plutôt la crucifixion de ce peuple/héros mythologique, son étrange et indissociable double (curieuse prémonition que ce choix de Manset (lion, ascendant cancer) pour le héros mythologique grec à la dépouille de lion, marchant toujours vers l’Est (l’Orient), un enfant sur l’épaule pour le guider et lui permettre de retrouver la vue (les lumières), et qui périra tué par un scorpion). Peut-être pour apporter une réponse à la lancinante question qu’il posait encore quelques mois plus tôt dans «Le Père», troisième, obscur et rarissime 45 tours de Manset («Le Père»/«Un Jour» — Odéon C006-10106) paru au printemps 1969 : «Mais comment faire pour que le fils ressemble au père ?» L’album funéraire aux lettres d’or, qui coïncide avec le décès de son grand-père (cf. «Elégie Funèbre»), allait marquer le début d’un cycle de dix albums d’où exsuderont désespoir, douleur, souffrance, culpabilité. A l’exception (notoire certes) de «Y a une Route»/«Il Voyage en Solitaire», seule réelle tentative, mais avortée, d’assumer cette mort d’Orion. Le voyage 1979 — lui révèlera (confirmera) qu’Orion n’était pas coupable, mais il n’en restera pas moins condamné, toujours prisonnier de l’inutile, cherchant les lumières.
Mais aujourd’hui Orion est ressuscité. L’album «Matrice» célèbre son retour. Plus rien ni personne pour l’empêcher de «revoir le pays», de s’éprendre librement «de ses vestiges et en revoir la tige». Libre de se retrouver parmi les filles des jardins, de contempler «dans l’aube bleue grise leurs yeux comme de petits lacs ombrageux» et de caresser leurs boucles brunes.
C’est maintenant apaisé et presque serein que Manset évoque les moments difficiles de «Juste avant l’exil» et constate sans amertume que «Toutes choses se défont», même si les stigmates n’ont pas disparu («Ça saigne encore» — «Banlieue Nord»). Il n’hésite pas à cracher sa haine du monde qui l’entoure «une époque à vomir, l’histoire dira ce qu’il faut retenir» («Camion»).
Et si Orion doit mourir, ce sera «la nuque grise d’adulte broyée» au volant de son camion blindé. Mais Orion est surtout libre de reprendre son projet fou, celui qui lui avait valu sa condamnation, retrouver «les perles de tendresse, les sanglots de l’ivresse», «nager dans le grand liquide comme un têtard aux yeux vides», «on n’en veut pas plus, on ne demande rien» : «Matrice», sublime coda de l’album, texte halluciné, militant de l’éternel retour : «Renvoyez-nous d’où l’on vient / d’où on est ou d’où on se souvient». Texte définitif par son absence d’ambiguïté : «Renvoyez-nous d’où l’on vient / par le même canal, le même chemin», que seul Orion pouvait prononcer, lui qui chantait déjà la femme fusée.
Vertige d’un texte aux syllabes aspirées, comme pour anticiper ce retour fantasmatique, allant même jusqu’à androgyniser sa voix pour nous convaincre de ce possible, car selon lui «on n’a jamais vraiment grandi», et ainsi gommer l’insupportable : «Matrice tu m’as fait / Mal, le mal est fait.»
Propos ultime d’un rêveur sanctifié ou damné ?

J.-L. B. dans Rock & Folk n°270 de janvier 1990
© 1990 Rock & Folk. Tous droits réservés.

L’inestimable. Pour les adeptes, c’est déjà dans l’au-delà : pour les autres, ça n’existe pas. Il faut dire qu’on y voit mal. Qui a vu Manset chanter ? Immobile ? Accompagnant le mouvement de la tête ou de la main ? Faisant la grimace pour attraper la voix de tête sur “Solitude des latitudes” ou “Matrice” ? Le duckwalk sur “Camion bâché” ? Tordant la bouche quand la voix se plante sur “la flamme d’un briquet” ? Quelles lumières ? Ni pochette (masqué, défiguré par l’ombre et la lettre), ni télé, ni scène. Et rien pour donner le droit d’imaginer.
Disparaître, et toujours l’obsession d’en finir. Pourtant encore un disque, encore des mots, qui s’usent (Murat en a usé plusieurs - ange, sang, cendre, pierre - en leur donnant de l’air et des figures), encore des musiques, parfois banalisées. A l’oracle du définitif (un “camion sanctifié” au bout de la route, ou “Mon Dieu, montrez-vous quand même, bénissez les robes blanches, que les souillures un jour balaieront comme une avalanche”, ou “Renvoyez-nous d’où on vient”), il a été répondu, sec (“j’ignorais rien, j’ignore tout”) et on choisit de préférer les deux “souviens-toi” (“Filles des jardins”, “Solitude des latitudes”) pour le choix risqué du joli (trop de cordes), l’aveu de l’incertain, les noms propres (“Carthage et ses éléphants”, “Croc-Blanc”). Et puis il y a un autre moment, “Toutes choses”, non pas plus sublime message mais plus simple et ambigu objet. Là, le martèlement du “tout finir”, la succession des “comme” apprise chez Léo Ferré, l’enfilade des vraies rimes en -fon (ainsi, Beckett ajoute “tréfonds”) cette fois-ci nous clouent, pas à l’unique, mais comme ce qui toujours nous cloue. Pas d’estimation, interdite. De l’estime, oui, à certains moments.

Michel Jourde dans Les Inrockuptibles n°20 de Décembre 1989-Janvier 1990
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