Low,
le grand sommeil
Mais quelle mouche a donc piqué Low? Le groupe qui vient de célébrer ses dix ans de carrière et que l’on croyait définitivement atteint par la maladie du sommeil s’éveille au son des guitares déchaînées du bien nommé The Great Destroyer. Explications et éclaircissements rétrospectifs en compagnie des deux éléments masculins du trio de Duluth, amputés de leur batteuse restée pouponner au pays. Un seul être vous manque...
Lessivés, cuits, épuisés. Au terme d’une série de journées promotionnelles autour de l’Europe, c’est dans un état plus proche de l’inanition que, de leur Minnesota natal, se présentent devant nous Alan Sparhawk et Zak Saily afin de converser autour de leur huitième album, l’excellent The Great Destroyer. Par expérience, on sait déjà qu’il n’y a pas forcément grand-chose à attendre de ces interrogatoires de fin d’après-midi où les musiciens moulinent automatiquement les quelques réponses standard qui affleurent encore à leurs lèvres, semblables aux marathoniens qui, dans les derniers kilomètres de leur parcours, n’ont même plus besoin de mobiliser une quelconque volonté consciente pour continuer à mettre une jambe devant l’autre. Occupés à engloutir des chocolats Dalloyau qu’une manageuse anglaise, bien intentionnée mais aux compétences culinaires limitées, leur a jeté en pitance (il y aurait, plus généralement, tant de choses à écrire sur les représentations invraisemblables que semblent se faire les managers britanniques des sommets de la gastronomie parisienne...), les deux tiers de Low s’efforcent pourtant de rassembler leurs neurones encore en état de marche pour tenter d’oublier en notre compagnie le mal du pays où les attend Mimi Parker, le troisième tiers du groupe et la moitié d’Alan, la chambre d’hôtel bien méritée, qui n’a jamais été si proche et si lointaine, et les jours du même tonneau qui devraient encore se succéder dès le lendemain matin. Un peu apitoyé, on aurait bien envie de leur suggérer un programme réduit pour les minutes à venir, du genre “un suppo et au lit, sans dîner”. Et puis, finalement, on passe tout de même aux questions.
UN PEU DÉPRIMANT
Après tout, cette grosse fatigue n’a rien pour nous surprendre : l’année 2004 fut bien chargée pour Low, marquée par la conception de ce nouvel Lp et, pour le couple Sparhawk/Parker, d’un deuxième enfant. Il y a eu aussi la sortie d’un coffret, A Lifetime Of Contemporary Relief, rassemblant inédits et versions rares accumulés au cours de dix années d’activisme continu. Une tâche compilatoire à laquelle Zak s’est attelé, non sans mal. “Pour ne rien te cacher, c’était un peu pénible. J’ai dû écouter tous les Cd’s trois fois pour tout vérifier. Trois fois quatre heures de Low, j’avoue que, même pour moi, c’est un peu déprimant! (Sourire.) La première écoute est agréable. On s’aperçoit qu’on a oublié plein de choses, des démos, des chansons qu’on a laissées de côté et qui sont plus réussies qu’on ne le pensait. Globalement, je trouve que c’est plutôt un bon résumé du chemin parcouru pendant ces dix ans”. Pourtant, dans ce contexte d’hyperactivité, The Great Destroyer apparaît comme l’oeuvre la plus radicalement rock et énergique d’une formation dont les détracteurs se plaisent à railler l’apathie. “A nos débuts, c’est incontestable, nous jouions surtout sur des émotions telles la tristesse et la solitude”, reconnaît l’homme. “Il y avait quand même déjà un peu d’espoir ou de joie dans certains titres, mais c’était tellement caché que les gens nous ont collé cette étiquette de groupe dépressif. Sur les trois premiers disques, nous avons planté le décor. A partir de Secret Name et sur les deux suivants, nous avons ajouté de nouveaux éléments dans le décor, des instruments, une palette d’émotions plus large. The Great Destroyer change encore plus nettement les choses. On élargit carrément la scène”. Désormais, les guitares électriques se taillent ainsi une place de choix, reléguant au second plan le piano souvent entendu sur les derniers opus. Selon Alan Sparhawk, il s’agit davantage d’une nécessité esthétique ressentie après-coup que d’une réponse délibérée aux critiques les plus faciles et les plus récurrentes. “On a écrit les chansons ensemble, exactement comme d’habitude. Et puis, on s’est aperçu qu’elles sonneraient mieux si on les rendait plus furieuses, plus désespérées. Je ne sais pas exactement pourquoi, mais ces chansons ressemblent à des combats. Et, quelquefois, la guitare est l’instrument le plus approprié pour évoquer le combat: on peut l’empoigner, la frapper, la secouer”. Cette découverte d’un Low plus hargneux et moins mélancolique qu’à son habitude s’accompagne d’une autre surprise de taille. Après s’en être remis pendant bien des années à Steve Albini, spécialiste s’il en est des sonorités rugueuses, pour créer une musique faite de lentes atmosphères dépressives, Low a confié la production de son album le plus rageur à Dave Fridmann, grand maître du néo-psychédélisme américain, davantage réputé pour ses talents dans la confection d’ambiances planantes et luxueusement capitonnées que pour sa capacité à capturer avec sobriété des guitares taillées à la serpe. Aussi étonnant que cela puisse paraître, la collaboration a fonctionné au-delà de toutes les espérances. “Les chansons étaient déjà écrites quand nous avons décidé de faire appel à lui. Nous savions assez bien ce que nous attendions, mais nous avions aussi besoin d’un regard extérieur pour nous aider à explorer certaines pistes. Et il a très bien compris ce que nous voulions. Nous ne sommes pas arrivés chez lui en réclamant des cordes à la Mercury Rev ou le son de batterie de The Flaming Lips. Nous avions envie de ce son très dénudé, très électrique. Même pour sa réputation, il avait plutôt intérêt à nous suivre. Au moins, les gens entendront qu’il n’est pas l’homme d’une seule formule”.
IN/OUT
Ce souci d’échapper aux catégories usuelles de la critique et de l’industrie musicales anime les membres de Low depuis leurs premiers balbutiements. Il faut dire qu’en une décennie, le trio s’est vu coller davantage d’étiquettes plus ou moins réductrices qu’un article de fin de soldes en quatorzième démarque : de leur lenteur légendaire jusqu’aux austères convictions mormones du chanteur, tout a été sujet à raillerie. Ce n’est pas, en tout cas, du côté de la religion, qu’il faut chercher les clefs de l’oeuvre de Low, comme le confirme une fois de plus Alan. “Nous ne sommes pas un groupe de musique chrétienne. Certes, Mimi et moi sommes croyants, mais Zak ne l’est pas. Les gens ont une représentation très caricaturale des mormons. Ma foi n’est pas constamment une source d’angoisse et de tristesse. C’est plutôt une expérience assez joyeuse. Quant aux références religieuses qui peuvent être présentes dans les textes, je m’efforce toujours qu’elles restent assez ouvertes. C’est davantage une façon de susciter des évocations poétiques, soit rien qui n’ait déjà été fait par Johnny Cash ou Nick Cave”. Les influences affichées par Low ne sont pas nécessairement plus éclairantes. À quelle extrémité du spectre musical pourrait-on, en effet, l’assigner lorsqu’il se réclame tout à tour de Joy Division ou de Black Sabbath, reprend Pink Floyd et The Beach Boys, et déclare rêver de jouer un jour en première partie de Morrissey. “Plein de gens font du rock et le font très bien. Nous n’avons jamais pensé à leur f aire concurrence. D ‘un autre côté, je trouve aussi que de suivre la vague d’un revival folk ou country nous limiterait tout autant. Nous avons enregistré autant des morceaux très longs et bruitistes que des reprises de John Denver. Nous n’avons jamais été vraiment intégrés dans un courant précis. Au début des 90’s, nous n ‘étions pas acceptés par la scène indépendante. Puis nous n’avons pas fait partie du courant post-rock, et nous sommes aujourd’hui plutôt mal partis pour nous accrocher au wagon de la new-wave new-yorkaise. On ne serait pas très crédible. (Sourire.) Au bout de dix ans, nous sommes plus libres que la plupart de nos confrères. Et c’est très appréciable. Pour résumer, le fait de ne jamais avoir été in nous a peut-être permis de ne jamais être out”. C’est sans doute aussi ce qui explique cette relation si particulière et si intime que Low a cultivé avec un public, certes restreint, mais d’une constance et d’une dévotion suffisamment rares pour susciter l’étonnement et l’admiration, dans une période riche en sensations fugitives et en passions éphémères. “Low n’a jamais été une formation que
les gens écoutent parce qu’ils pensent qu’ils vont avoir l’air cool. La relation avec le public ne s’est jamais construite dans l’instant, ou comme quelque chose de fugitif. Il existe un rapport beaucoup plus profond, plus fidèle. C’est mieux ainsi”. Cette relation si particulière tient peut-être avant tout à ce sentiment d’intimité si particulier éprouvé à la fréquentation des oeuvres et des prestations scéniques. Contrairement à l’axiome rock selon lequel un bon groupe ne saurait être durablement créatif sans que ses membres se foutent régulièrement sur la gueule, le trio laisse transparaître à travers ses chansons, ses attitudes et ses propos, un bonheur communicatif à être ensemble. Pour Sparhawk et Parker, ces dix ans de collaboration artistique ont coïncidé avec autant d’années de vie commune, pour le pire, rarement, et pour le meilleur, surtout. “Le fait de travailler avec la personne qu’on aime et avec son meilleur ami comporte bien sûr des risques. Les jours où ça se passe mal musicalement sont rarement des bons moments pour le couple. Mais, la plupart du temps, c’est juste formidable. La relation créative enrichit la relation amoureuse. Le fait de créer quelque chose de beau, sur scène, avec ces deux personnes que j’adore procure une sensation grisante. C’est un peu comme d’aller à la clinique tous les soirs pour donner naissance à un nouvel enfant. Et tous ceux qui ont eu des enfants un jour savent ce que ça peut apporter... ”. La sincérité de ces propos ne saura être remise en doute : avant de laisser les deux compères s’en retourner à leurs devoirs professionnels et familiaux, on leur demande juste une petite phrase de conclusion en forme de bilan pour ces dix ans de militantisme mélancolique. Un cri du coeur sort simultanément de la bouche des deux hommes : “Mimi est notre arme secrète !”.
Matthieu Grunfeld dans magic n°87 de février 2005
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