JANDEK: chronologie par Phasme (*** Qui est JANDEK ? ***) posté le mardi 15 août 2006 14:45

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CHRONOLOGIE DES ÉVÉNEMENTS chez CORWOOD Industries :

1978 – Parution de ‘Ready for the house’. D’abord sous le nom de ‘The Units’, l’album est ensuite crédité du nom de ‘Jandek’ (‘The Units’ étant, à l’époque, le nom d’un groupe californien, très vite disparu) . Il est tiré à mille exemplaires, ne se vend absolument pas : les rares personnes qui se le sont procuré le jugent pour la plupart inepte, tout juste bon à être rangé parmi les plus mauvais disques jamais enregistrés par ‘quelqu’un qui se prétend musicien’ – ou, au pire, à être transformé en freesbee. Par la suite, les albums s’enchaîneront à un rythme industriel, tirés – cette fois, sans doute par mesure de prudence – à trois cents exemplaires. Les ventes, bien évidemment, ne s’améliorent pas – la politique de Corwood en matière de publicité étant des plus rudimentaires (une simple affichette apposée sur la devanture d’un disquaire de Houston annonce régulièrement la sortie du dernier album).

1993 – Parution de Twelfth Apostle. Dernier album fabriqué en vinyle.

1994 – Parution de Graven Image, premier album directement produit en numérique.

1999 – Tous les albums analogiques reparaissent sous la forme numérisée (avec de légères transformations). Les vinyles, quant à eux, deviennent indisponibles – mais commencent à faire l’objet de spéculations sur internet.

2003 – Au début de cette année (Janvier/Février), des photographies de Corwood ont été exposées à Amsterdam. Une chose me trouble de plus en plus : les activités de Corwood semblent se focaliser sur la vieille Europe (certaines des dernières pochettes sont des photographies prises en Irlande, le concert a eu lieu à Glasgow, l'expo s'est déroulé à Amsterdam...). Jandek serait-il définitivement en froid avec son continent ? Ce qui est certain, c'est que du point de vue corpulence, Jandek ne doit pas passer inaperçu à Houston Texas, parmi les mangeurs de T-Bone.

2004 – Un ‘représentant de Corwood Industries’, à Glasgow, se produit en public – ce qui constitue une première dans l’activité de l’entreprise. Une prestation bénévole, dans la mesure où elle était incertaine jusqu’au dernier moment (manifestement, une exigence de Corwood). Selon toute vraisemblance, les termes du contrat entre Corwood et les organisateurs du concert – après sept mois de négociations – font notamment droit à Corwood de disposer non seulement du son, mais aussi des images de la prestation. A noter que ce concert s’est déroulé le 17 octobre 2004, soit une semaine exactement avant la sortie officielle du DVD ‘Jandek on Corwood’ réalisé il y a quelques temps, et destiné – selon les deux cinéastes responsables de ce long métrage – à faire connaître le personnage ‘Jandek’ au travers d’interviews et de témoignages de gens sensés avoir quelque chose à dire sur celui-ci. Pur hasard ? Volonté de court-circuitage ? Une chose semble certaine : Corwood est désormais en mesure de présenter des images. Et dans la logique de : ’I need to move them’, il serait très étonnant que celles-ci ne suivent pas le même chemin emprunté par le son. A noter également que beaucoup de gens ont été étonnés de l’aisance dont a fait preuve le ‘représentant de Corwood’ lors de sa prestation. C’est oublier que Jandek, depuis plus de vingt-cinq ans, s’est produit en ‘live’ (certes, devant personne – ou si peu) et n’a fait qu’improviser sa musique au fil de son inspiration du moment – et avec les moyens ‘techniques’ et les personnes qu’il a jugé utiles et suffisants.

Autre coïncidence, sur laquelle je voudrais revenir : l’affaire Derrida. Même si le doute persiste quant à l’authenticité de la signature ‘Jandek – musician – Houston Texas’ sur le livre d’or du Times en hommage à Derrida – philosophe plus admiré aux Etats-Unis qu’en France, je reste troublé par un parallèle qu’il serait tentant d’établir entre deux démarches (l’une de pensée et l’autre d’expression artistique) fondées sur la notion de ‘déconstruction’. La ‘déconstruction’, c’est ce qui arrive, une fois que tout (concepts, présupposés, etc…) est évacué. C’est une notion – pour faire simple – qui vise « à redonner du jeu, à rouvrir des perspectives de mouvement, dans des pensées ossifiées et figées ». La grande question qui a hanté Derrida : «celle de l’ouverture, du possible encore inouï, de l’avenir en réserve». Je m’égare peut-être, mais il me semble que l’expression musicale de Jandek s’accorde parfaitement avec cette interrogation – ou disons, ce souci.

Que reste-t-il en effet si on évacue de la musique toutes les notions d’harmonie, d’accord, de mélodie, de rythme, de couplet/refrain ? Il reste Jandek. Je veux dire : il reste quelque chose d’ouvert et de libre. Corwood Industries, non pas une entreprise de démolition, mais une entreprise de déconstruction ?

Alors, peut-être que Jandek ne fait effectivement pas partie de la vaste famille des musiciens ou des compositeurs de musique – mais se situe définitivement ailleurs, dans une démarche volontairement ‘déviante’, consistant à prendre appui sur la dissonance comme étant ce qui redonnerait du jeu dans l’espace sonore. La dissonance n’a certes pas attendu Jandek pour exister. L’histoire de la musique regorge de cas où la dissonance est utilisée d’abord à dose homéopathique puis de façon systématique, notamment pour aggraver un motif orchestral, ou – plus récemment – pour décentrer l’audition. Le blues extrême de Jandek a ceci de particulier : entre 1978, année où a retentit les accords faux de ‘Naked in the afternoon’ et aujourd’hui, l’exercice de son art n’a fait qu’évoluer dans le sens d’une aggravation de la dissonance, et du caractère aléatoire de son jeu. Et maintenant, nous avons l’image. Quel sens faut-il voir à cet enchaînement de faits ? Mystère.

Ce qui est sûr, c’est que l’astéroïde se rapproche de la Terre.

(Appendice – « J’entendais le nom de Maurice Blanchot autrement que comme le grand nom d’un homme dont j’admire et la puissance d’exposition, dans la pensée et dans l’existence, et la puissance de retrait, la pudeur exemplaire, une discrétion unique en ce temps, et qui l’a toujours tenu loin, aussi loin que possible, et délibérément, par principe éthique et politique, de toutes les rumeurs et de toutes les images, de toutes les tentations et de tous les appétits de culture, de tout ce qui presse et précipite vers l’immédiateté des médias, de la presse, de la photographie et des écrans »
Jacques Derrida – 2003.)



Phasme - octobre 2004 -

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