SIX AND SIX (1981)
Première énigme : le titre. Fait-il référence au format photographique 6X6 - ou aux douze apôtres (6+6), ou à ‘nothing special’, ou à ‘we don’t know’ ? Deuxième énigme : la pochette. Le noir et blanc est sobre, et le visage censé appartenir à Jandek est trafiqué : les pupilles sont manifestement retouchées, ce qui a pour effet que le regard semble figé, légèrement menaçant et presque interrogateur. Avec tout ça, il ne faudra pas s’attendre à du divertissement.
Six And Six, c’est une guitare acoustique + une voix. A cela peut-être faut-il ajouter une ambiance sonore que je qualifierais de minérale - comme si la prise de son avait été effectuée depuis un vaste espace nocturne entouré de murailles de pierres - avec, donc, un léger effet d’écho. L’atmosphère semble en tout cas à la fois confinée, et ouverte vers le haut (le ciel et les étoiles reviennent souvent dans les textes). C’est aussi neuf mélopées quasiment atonales, et dont la structure échappe à la logique — accompagnées tantôt d’accords, tantôt d’arpèges tout aussi illogiques (du moins, au regard des canons de la musique occidentale). Peut-être pourrait-on dire que Six And Six est l’album le plus oriental de Jandek. L’un de ceux, en tout cas, où s’exprime le mieux cette forme de minimalisme hypnotique — et qu’on retrouvera plus tard, dans le tout récent The Gone Wait (2003).
Pour ma part, j’écoute Six And Six comme je lirais un vieux grimoire jauni — hors d’âge. Et je ne puis m’empêcher d’être saisi par l’émotion lorsque la voix — blanche, comme sortie d’une gorge qu’on étrangle — s’élève, et avec frayeur lance dans la nuit : ‘Crazy lights...crazy fights...’. Ou lorsque, dans un registre moins dramatique, mais plus profondément hallucinée peut-être, elle s’inquiète dans ce presque shakespearien : ‘Ah, my hand — it burns’. Ce qui peut paraître extraordinairement dérangeant dans cet album, c’est qu’on a le sentiment que ces moments sont vécus en direct — sans médiation, et que oui : sa main brûle — et le ciel noir est empli de lumières et de combats terrifiants. A écouter dans l’obscurité, et dans un état proche du demi-sommeil : 'a journey to the stars'.
Phasme, posté sur le forum jamrek.com le 7 octobre 2004

