Genre : Rock alternatif USA
Note : ***
Si un Coubertin du rock organisait cette année les Olympiades de la sueur froide, l'Amérique raflerait toutes les médailles, haut la main. Aux Supreme Dicks, podium assuré dans l'épreuve de la limace : dix ans d'existence, un album seulement. Et accouché dans la douleur, sans joie. Diable, encore un. Mais que se passe-t-il là-bas ? La CIA a-t-elle bombardé sa jeunesse au gaz lacrymal ? Sentiment dominant face à The Unexamined Life : malaise indescriptible, tristesse insondable. Plaignons les Supreme Dicks : ils sont nés sans oreilles (interprétation moyenâgeuse, mélodies fantomatiques, son momifié) et tâtonnent sans gloire vers l'inconnu. Leurs chanteurs – ils chantent tous – vont pieds nus, mais ils ont l'essentiel : la peur au ventre. On ne s'ennuie pas en écoutant ce disque pourtant extrêmement hostile et ravagé, offrant peu de repères. Au mieux, on dirait des Palace Brothers qui se seraient mis en tête de séduire Sister Ray en lui chantant The End la guitare famélique et à la voix sanglotante. Bonne chance quand même. Ou un Nick Cave nostalgique qui retournerait sur la terre de ses ancêtres fantasmés (Tupelo) pour n'y trouver que croquants, railleries, plumes et goudron. Le beau geste bafoué. Ou encore des Verlaines à l'adolescence, ivres morts, apathiques, diminués et pas fiers de l'être. On l'aura compris, ce disque est terrifiant, d'une beauté malade, d'une puissance désolée, inouïe et qu'on n'avait pas forcément envie d'entendre (puisqu'on ignorait son existence). Parfois, The Unexamined Life est une torture, la lueur vacillante d'une bougie en fin de mèche, quand la bougie est sur votre main mais que vous avez peur du noir. A la fin – neuf minutes trente de chaos tout sec où Lou Barlow joue de la basse –, on surveille les secondes, on a envie que le CD s'arrête. Et quand il est fini, on le remet. "Quelque chose brûle au plus profond de moi / Je ne peux plus le cacher." Après dix ans, l'abcès a éclaté. Ça valait le coup d'attendre.
Stéphane Deschamps dans Les Inrockuptibles n°54 avril 1994
© 1994 Les Inrockuptibles Multimedia. Tous droits réservés.

