Genre : Trip Hop UK
Note : *****
Parfois, vous glissez un disque dans votre platine sans rien en attendre de particulier, par simple curiosité. Et puis, vous ne pouvez plus vous en passer. Il s’insinue dans votre quotidien sans même que vous vous en rendiez compte. “Dummy” appartient à cette catégorie. De Portishead, on ne sait que peu de choses : un groupe de Bristol — comme Massive Attack — pour une musique familière, et pourtant incroyablement neuve. Dix morceaux qui revisitent le dub, lorgnent du côté du jazz et penchent pour un hip-hop neurasthénique. Quelques percussions minimalistes, des samples intelligents et discrets (ici, “Mission Impossible” ou Isaac Hayes, là War ou Weather Report), des mélodies parfaites, des compositions saisissantes et une voix à la Billie Holiday... Pourtant, Beth Gibbons est blanche. Mais sa voix, elle, est désespérément noire. Tendue, fragile et cristalline. L’air de rien, cette jeune fille réinvente la soul, soupire lascivement et murmure sur ces chansons aux contours feutrés, à la majesté mélancolique qui repoussent un peu plus loin les limites du désespoir. “Mysterons”, “Sour Times”, “Wandering Star” ou “Roads” sont ainsi autant de nouvelles claustrophobiques, de génériques destinés à un “Twin Peaks” tourné en noir et blanc, de précieux instants d’éternité. Que Portishead parvienne un jour à surpasser une telle réussite importe peu, aujourd’hui car “Dummy” est l’album d’un blues d’un autre temps, le seul disque sur la solitude que l’on rêve de faire partager.
Christophe Basterra dans Rock & Folk n°327 de novembre 1994
© 1994 Rock & Folk. Tous droits réservés.
Portishead : bled balnéaire du sud-ouest de l’Angleterre croupissant dans un mortel ennui à une dizaine de kilomètres de Bristol-sur-Avon jusqu’à ce que les Bonnie and Clyde du cru réussissent le hold-up crossover de l’année 94 et fassent de la cité portuaire voisine la scène la plus wanted à l’ouest de la hype. Dans le rôle de Bonnie Parker : Beth Gibbons, la trentaine, blonde évanescente sur une silhouette de chatte écorchée. Partageant des origines rurales avec PJ Harvey, Beth, fille cadette de parents divorcés, aide longtemps maman aux travaux des champs, et empaquette un temps des calculatrices importées des Etats-Unis. Fan de Janis Joplin, elle pousse la chansonnette depuis une dizaine d’années dans beaucoup de pubs et quelques choeurs (A Guy Called Gerald) quand, à l’ANPE locale, elle rencontre son Clyde Barrow, Geoff Barlow, de six ans son cadet.
Egalement enfant du divorce, ce fils de camionneur tâte longtemps des baguettes, un peu des arts graphiques et beaucoup des platines. Fan de rap, l’ours bidouilleur grimpe les échelons du studio Coach House puisque, de simple manoeuvre durant les travaux de construction, il passe grouillot puis technicien à l’époque de certaines “Blue Lines”. Avec la discrète complicité du guitariste-bassiste jazz Adrian Utley, le couple prépare alors son casse à l’arme blanche et rafle le butin avec le diamant noir “Dummy”. Dévoilée entre le très attendu deuxième album de Massive Attack (“Protection”) et la première virée longue durée de l’attackeur dissident Tricky (ex-Kid), la beauté spectrale de “Dummy” éclipse tous les joyaux locaux, va jusqu’à briller via “Glory Box” sur la tranche matinale des ménagères Maryse-Amadou d’Europe 1. Mi-Julie London, mi-Julee Cruise, Beth Gibbons explore obsessionnellement les méandres d’une carte du tendre qui se terminent invariablement en cul-de-sac, d’où les plaintes déchirées mais jamais pleurnichardes qui hantent “Sour Times” (“nobody loves me”) ou “Glory Box” (“give me a reason to love you”). A l’ombre des manettes, l’artisan Barlow confectionne pour cette détresse abyssale un écrin sur mesure fait de rythmes engourdis, de nappes synthétiques neurasthéniques et de trafics rappés ou samplés (Isaac Hayes, Wheather Report). Bonnie and Clyde des années sida, Misfits d’une Asphalt Jungle virtuelle, Portishead donne sa BO au blues des nineties et une lueur d’espoir, le crime de sincérité peut encore payer.
Valérie Coroller dans Rock & Folk hors série n°11
“300 Disques Incontournables 1965-1995”
© 1995 Rock & Folk. Tous droits réservés.
Il y a trois ans, Massive Attack, comme son nom l’indique, prenait le monde par surprise. Trop attendu au tournant, il laisse aujourd’hui à Portishead le bénéfice du coup de théâtre, de la fracassante entrée en matière. Rarement groupe avait à ce point su choisir son nom : Portishead, une de ces villes de bout d’estuaire dont l’Angleterre a le secret, embrumées de la nostalgie d’une gloire éteinte - salles de jeux délabrées et grues rouillées -, d’une vie enterrée. Liverpool a son New Brighton, Newcastle son Whitley Bay, Bristol son Portishead. Des villes fantômes et tragiques, tristes à mourir, belles à pleurer, auxquelles ne manquait qu’une bande-son : Dummy. Rarement soul a été à ce point inquiète, tremblée par une voix dangereusement attachante, sensuelle jusqu’à la damnation. Jamais bip-hop n’avait flirté à ce point avec la dépression, trop accablé pour même bouger de son fauteuil. "This loneliness just won’t leave me alone" (Cette solitude ne me laissera donc jamais seule). Le documentaire de Portishead tourne au ralenti et uniquement en noir et blanc, témoignage d’une rencontre miraculeuse entre Mazzy Star et Neneh Cherry sous la haute surveillance d’Ennio Morricone. A son rythme, absent, il tient d’un bout à l’autre en haleine, profond, riche et impressionnant comme peu de disques le seront cette année. Cette décennie.
JD Beauvallet dans Les Inrockuptibles n°59 octobre 1994
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