Beck : One Foot In The Grave (1994)  (*** 1990's ***) posté le samedi 27 mai 2006 11:38

Genre  :  Folk USA
Note :  ****


Beck n’en fait strictement qu’à sa tête. Plus winner que loser, l’homme n’est jamais enclin à s’enfermer un an en studio pour sortir un “Pet Sound” de plus. Ses oeuvres sont à prendre ou à laisser. Mais quel bordel ! Le son craspec de “One Foot In The Grave” attesterait presque de l’antériorité de la chose par rapport à “Mellow Gold”. Point du tout, c’est un nouvel album. Et qui sent des pieds. Jugez plutôt. “He’s A Mighty Good Leader”, aïe, ça souffle de partout. Ambiance tout droit sortie de “Naturally” du Cale. “Sleeping Bag”, ballade lente, voix appliquée, traînante. “I Get Lonesome”, joué avec une seule guitare sur un beat martial, en duo avec Calvin Johnson des Halos Bendors. Trois titres de bon aloi pour ne pas réveiller la petite soeur. Mais ça se corse avec “Burnt Orange Peel”, orgie pixienne captée live en studio avec le groupe de babas-punks qui accompagne le winner en tournée. Saturation maison et batterie loin dans le fond. Les voix font tilter les vu-mètres. “Cyanide Breath Mint”, “See Water”, les voisins ont tapé au plafond. On va attendre qu’ils se calment. “Ziplock Bag”, blues éructant, vocaux dans la veine de “Soul Sucking Jerk” sur “Mellow Gold”. “Hollow Log”, “Forcefield”, avec Sam Jayne (Lync Mary) au chant, pour un dépoussiérage en règle du Loner. “Asshole” ou le concassage de “I’ve Got The Blues”, version Glimmer Twins. Le winner change le texte. Petit morveux ! “I’ve Seen The Land Beyond”, le Beck recycle son “Whiskeyclone, Hotel City 1997”. “Outcome”, pochade country où lui et Sam Jayne ne chantent pas juste... et pas ensemble. “Girl Dreams”, “Painted Eyelids”, “Atmospheric Conditions”, fin de parcours en mid-tempo et guitares comateuses à souhait. Résumons, côté son, cette galette est mûre pour n’importe quelles poubelles (de directeurs artistiques et salles de rédactions). Côté artistique, Beck ou pas Beck, c’est du sérieux. Même si le côté mal-foutu-mais-c’est-moi peut agacer, cette galette déborde de créativité. Avec son juteux contrat Geffen qui l’autorise à sortir n’importe quoi sur je ne sais quel label indé (le père Geffen fut plus vachard avec Neil Young), le winner n’a pas sombré dans la paresse. Il a su écarter les pires moments pseudo-expérimentaux qui entachaient “Mellow Gold” et ordonner sa fièvre créatrice pour ne tendre que vers l’essentiel. Tout juste lui reprochera-t-on... Ah oui, j’oubliais... A prendre ou à laisser. Je prends.  

Inìgo Segura dans Rock & Folk n°325 de septembre 1994
© 1994 Rock & Folk. Tous droits réservés.

Avec son contrat royal l’autorisant à fausser compagnie à sa major pour enregistrer des disques parallèles sur des labels microscopiques, Beck devrait finir par affoler sa maison mère. En trois mois à peine, déjà deux albums qu’il fait dans le dos de son Mellow Gold officiel. Une dispersion à rendre chèvres les stratèges en marketing qui redoutent sûrement de voir leur Beck dans l’eau au moment où celui-ci s’apprête à tutoyer les sommets. L’intéressé, lui, s’en cogne comme de sa première guitare en bois sec et poursuit sans montrer de signe de fatigue son chemin singulier. De la trilogie annoncée, ce dernier volet ressemble fort à l’enfer : un pied dans la tombe et l’autre sur des braises, jouant les métronomes nerveux, à la merci du moindre accroc. Car ici, Beck se fout plus que jamais de la finition et déballe sans trier - et sans tricher surtout - sa quincaillerie la plus oxydée, la moins montrable. Pas de Loser à l’horizon pour flatter le tout-venant, on reste cette fois dans les strictes frontières du folk-garage et du punk minimaliste. Avec, à ses côtés, un autre bricoleur forcené, Calvin Johnson de Beat Happening, on ne pouvait de toute façon guère s’attendre à un feu d’artifice technologique. Ces dignes rejetons de l’âge de pierre des musiques urbaines américaines s’invitent aux ripailles d’antiques démons : des airs plaintifs qu’on imaginerait aisément sortis des entrailles fatiguées d’un mendiant, du Velvet taillé dans quelques vieilles guenilles, de la country qui n’a jamais vu un brin d’herbe, quelques gueulantes pour décrasser le bitume, un vrai juke-box de psychotique. Ceux, parmi les gardiens de musée, qui fulminent en voyant ce blanc-Beck s’accaparer d’intouchables héritages à l’âge où l’on a encore du duvet font bien de se méfier. Beck a montré avec Loser que même le hip-hop pouvait s’enduire de cendres froides. A cette cadence, il pourrait demain s’offrir la soul, le reggae, Klaus Schulze ou les Beatles, en faire les nouveaux martyrs de sa boulimique jeunesse. Quand on a comme lui la main si heureuse, tout est permis.

Christophe Conte dans Les Inrockuptibles n°59 octobre 1994
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Récemment, Pete Towshend déclarait que le plus dur, dans une carrière de musicien, c’est les débuts, la période durant laquelle il faut mentir et se créer une image forte. Dans le cas d’un artiste aussi prolifique, vif et futé que Beck, on se dit que le hasard a sacrément bien fait les choses, car si “One Foot In The Grave” était sorti avant “Mellow Gold”, ce disque providentiel tellement bourré d’angles que l’esprit le plus obtus y aurait sans peine trouvé matière à broder, le kid (comme l’appelle son manager, qui n’est guère plus vieux) ne serait probablement pas en passe de devenir un “household name”. Sur “One Foot In The Grave”, on entend ce que “Loser” dissimulait derrière sa magistrale foire aux styles : un gosse au regard d’adulte, un type sensible sérieusement porté sur les musiques émouvantes, un pur produit de la génération Nintendo tombé amoureux de chansons qui pour ses copains faisaient figure d’épouvantails rébarbatifs ou de simple matière à ricaner. La pochette est en noir et blanc, le contenu n’est guère plus coloré et les lendemains ont depuis longtemps déchanté, mais toute une Amérique dont on avait un peu oublié qu’on l’aimait autant nous revient en mémoire, sur fond de solitude et de déglingue, poncifs usés jusqu’à la trame à force d’être galvaudés dans le respectable circuit des coffee houses folk, qui retrouvent dans la bouche de Beck - toujours ce beau chant grave en décalage total avec un visage de Gavroche chétif - une sorte d’évidence. Si on croyait vraiment à l’évolution en matière de musique, on parlerait d’anachronisme, et on en louerait les vertus décapantes, on s’enthousiasmerait pour le relief paradoxal qu’une douzaine de chansons plates peuvent acquérir au milieu d’un paysage encombré par tant de montagnes artificielles, mais on se contentera finalement de saluer une rencontre providentielle entre les inspirations de quelques immenses songwriters. La conscience sociale d’un Woody Guthrie, la résignation bluesy de “Fourteen Rivers Fourteen Floods” (chanson jumelle du “You Gotta Move” du Révérend Fred McDowell), l’ironie compatissante d’un Lou Reed juvénile (“People shaking hands with themselves” rappelle étrangement le “Walking down life’s lonely highway/hand in hand with myself” du Velvet) et de petits duos avec Calvin Johnson qui ne seraient pas déplacés sur un disque acoustique de Yo La Tengo - “One Foot In The Grave” est un disque austère au contenu sacrément riche. Nouveauté : deux chansons d’amour (malheureux) et respect d’une jeune tradition ; deux éruptions de bruit punk, histoire de réveiller le fou du folk qui aurait eu le mauvais goût de se croire en terrain connu et de s’y assoupir. S’il y a un truc que Beck semble décidé à ne jamais encourager, c’est bien le confort intellectuel.  

Bruno Juffin dans Rock Sound n°17 de septembre 1994
© 1994 Rock Sound. Tous droits réservés.

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