Genre : Electro UK
Note : ***
Attention, une décennie peut en cacher une autre. Les années 80 sur lesquelles certains ont jeté l’anathème sont en train de nous jouer un sacré tour. Longtemps relégués au rang d’icônes complètement dépassées, les Edwyn Collins, Lloyd Cole et autres Paul Weller bénéficient aujourd’hui, sur la foi de leurs seules qualités musicales, d’un retour en grâce amplement mérité. Mais le come-back le plus inattendu reste certainement celui de Everything But The Girl. Grâce à Missing, extrait de l’incroyable Amplified Heart, Tracey Thorn et Ben Watt se sont remis en selle au delà de toute espérance. Aujourd’hui encore, Walking Wounded devrait prolonger cette lune de miel qui dure pour certains depuis 15 ans et pour d’autres, sans cesse plus nombreux, depuis quelques mois. Difficile de ne pas succomber ébahi à la beauté diaphane de ce huitième album. Le spleen idéal de Tracey fait des ravages dès Before Today, parfaitement relayé par les petites manigances sonores d’un Watt en parfaite adéquation avec son époque. Nappes synthétiques et rythmiques dansantes au millimètre créent une atmosphère irisée de mille émotions. On se délectera à l’infini de cette voix soul qui fait des miracles le temps de Wrong, petite merveille mélodique d’assurance détachée. Mais incontestablement, la plus belle réussite de Everything But The Girl reste le génial Walking Wounded, ce premier single qui donne enfin à la jungle, via Spring Hill Jack, son ticket d’entrée auprès d’un grand public qui n’en demandait pas tant. Après Sade et Massive Attack, la sensualité ne pouvait rêver meilleurs ambassadeurs.
Philippe Jugé dans magic! n°8 de mai-juin 1996
© 1996 magic. Tous droits réservés.
Dès les toutes premières mesures de “Before Today”, “Wrong”, ou “Big Deal”, on est convaincu qu’il a réussi. Que “Missing” n’était ni un miracle, ni un faux pas. Depuis le temps qu’il triture à la fois sa pop spirituelle, la voix d’âme de sa douce compagne Tracy Thorn et ses machines à sons, l’alchimiste exalté Ben Watt a enfin fait de ses mélodies, qu’il n’a pas hésité à coudre de fil dance, un monde nouveau et fructueux. L’histoire du duo latino-pop formé par ce prodige à la Roddy Frame et la jeune chanteuse des Marines Girls redémarre fin 1995, lorsque l’archange de la house Todd Terry leur remixe un titre pour plus de succès que le groupe n’en a jamais connu en dix années de carrière. “Missing” rompt enfin le charme infernal de la considération courtoise et réglementaire qui caractérisait la carrière de Everything But The Girl depuis dix ans. Presse à genoux, ondes offertes, clubs bouillonnants, l’extrait bien vu et corrigé de “Amplified Heart” livre à la paire sage et patiente la reconnaissance globale. Watt est laissé songeur. Habitué aux traitements de fond et au regain forcé — il est soigné depuis l’enfance pour un système immunitaire défaillant — il décide de réinventer son groupe en novateur et crée la drum’n’bass. “Walking Wounded” disque monté des cendres, est téléphoné mais séduisant. La voix de Tracy, humide de spleen distant, vagabonde dans la voilure grise des rythmiques savamment hissées par son amant, qui pousse l’audace encyclopédique jusqu’à recycler à coups de samples brumeux néo-jazz, pour un “Single” qu’on devine lourd de sens, le “Song To The Siren” de Tim Buckley. “Mirror Ball” en frémissements de cordes acoustiques et piano Rhodes murmuré, est la seule allusion à leur passé plus que jamais d’hier. Et lorsque “Good Cop Bad Cop”, poème ligoteur et floconné, feint de clore le disque, ce sont deux remixes racés, dont un du messie Terry, qui l’emmènent finalement où les roues de la “Little Bastard” de James Dean n’a jamais pu mettre les pneus, très à l’est d’“Eden”.
Jérôme Soligny dans Rock & Folk n°349 de septembre 1996
© 1996 Rock & Folk. Tous droits réservés.
En inventant la techno acoustique et mélancolique, Everything But The Girl sort son meilleur album depuis le classique Eden.
Un groupe qui, sur ses notes de pochette, remercie Jeff Buckley, Mark Eitzel et Massive Attack ne peut avoir mauvais fond ; un groupe qui, au chevet de ses chansons anorexiques, convoque des sorciers aussi subtils que Spring Heel Jack ou Howie B ne saurait avoir mauvaise forme. Une forme retrouvée, désespérément cherchée tout au long d'une carrière qui sera, pour Everything But The Girl, un épouvantable casse-tête : comment donner une suite digne à l'excellence du premier album Eden, comment avancer sans brutaliser cette écriture sensible et chiche ? Courageux d'abandonner un petit fonds de commerce prospère le minimalisme pour ados, avec méthode guitare sèche et états d'âme pour aller de l'avant, quitte à se gadiner sévère dans la décoration. Car si la carcasse restait le plus souvent fine et comestible, l'habillage, lui, laissait trop souvent à désirer : comme si l'acoustique n'était qu'une vilaine plaie adolescente, Everything But The Girl tartinait des orchestrations clinquantes et écrasantes, parfaitement inutiles. Voie sans issue, qui menait tout droit le duo au cimetière des prétentieux, où on avait déjà commencé à creuser une tombe à l'ombre, à côté d'autres grandes plumes brisées par les tentations nouveau riche Aztec Camera ou Beautiful South.
Il aura fallu un miracle pour qu'Everything But The Girl revienne à nous, via le dance-floor. Une métamorphose amorcée sur le second et très sous-estimé album de Massive Attack, où le collectif de Bristol surenchérissait avec la noirceur poisseuse de Portishead en invitant la voix désincarnée de Tracey Thorn au micro. Depuis la soul tire-larmes d'Ann Peebles ou Roberta Flack, on n'avait encore jamais dansé avec autant de spleen. Everything But The Girl trouvait là une voie de secours remarquable : à l'économie acoustique d'Eden devait donc succéder le minimalisme rythmique de Missing, techno réduite à sa plus simple expression et improbable triomphe planétaire. Après ce single laboratoire et parfaitement concluant, ne restait qu'à tenter le long terme : un album où les chansons sèches du duo se frotteraient amoureusement à des rythmiques qu'elles auraient, il y a quelques années encore, toisées avec le plus profond mépris. Mais l'Angleterre sait marier avec harmonie, diluer là où, partout ailleurs, on ne sait que plaquer de force : rien, ici, de cette rencontre arrangée entre les genres, qui fit chanter il y a peu la voix morte de Chet Baker avec des violons infréquentables ou celle de John Lennon avec la technologie puante de Jeff Lynn. C'est la complicité entre cette techno presque acoustique et la voix désolée de Tracey Thorn qui, aujourd'hui, ravit. Car Everything But The Girl a beau habiller ses chansons pour la fête, on n'échappe jamais ici à une mélancolie tenace, qui pousse le groupe à sampler le Tim Buckley intouchable de Song to the siren belle incongruité grandiose sous les stroboscopes plutôt que de servir dans les habituels garages à beats. Depuis le Dummy de Portishead, on n'avait pas entendu de chansons aussi empoisonnées que ces Single, ces Wrong, où même les beatboxes finissent par n'être que des cages à bourdons. Pendant que l'été sera chaud (sous les T-shirts, sous les maillots), il fera bon et triste chez Everything But The Girl.
Jean-Daniel Beauvallet dans Les Inrockuptibles n°56 du 08 mai 1996
© 1996 Les Inrockuptibles Multimedia. Tous droits réservés.

