Genre : Inclassable France
Note : ***
Faire jouer des instruments traditionnels à l'aide d'un Meccano, tel est l'engagement un brin dadaïste de Pierre Bastien. Ce sculpteur sonore travaille depuis une vingtaine d'années avec rigueur et poésie sur un univers musical où l'on croise le magnétisme de Raymond Roussel et l'esprit free de Don Cherry. Rencontre avec cet olibrius à la veille de son concert dans le cadre du festival Banlieues Bleues.
Ça ressemble au Palais de la Découverte dans les années 60, avec ses attractions un peu pouilleuses mais néanmoins scientifiques et amusantes. Ou au concours Lépine et ses trouvailles inutiles. Ou à une forêt de sculptures contemporaines, à un atelier de bricoleur du dimanche, au rayon jouets des vieilles Galeries du Louvre, enfin à un truc sérieux mais superflu, à une entreprise vaguement inutile mais menée avec la plus grande patience. Ça se passe dans une galerie d'Eindhoven, où Pierre Bastien expose la quasi-totalité de son Mécanium, collection de machines à jouer qui s'en tirent très bien toutes seules. Ces robots pour rire, automates véloces et autres virtuoses à boulons semblent avoir été inventés exprès pour un usage onirique. Loin de là, à Paris, Pierre Bastien ne semble pas plus préoccupé que ça par sa postérité ultra-confidentielle. D'une voix très douce, il explique comment sa découverte de la musique ne le prédisposait pas précisément à caresser les académies dans le sens du poil. "J'ai commencé la musique un peu comme je la pratique maintenant. Mon père, qui aimait beaucoup la technique, m'avait offert une boîte de jeu, Le Petit Physicien, et j'ai fabriqué une guitare avec ça. A partir de là, j'ai appris la guitare, mais avec un professeur de violon. Tout ça pour dire que mon apprentissage a toujours été un peu bancal. Quand j'ai essayé d'apprendre de façon académique, je me suis rendu compte qu'il m'aurait fallu tout reprendre de zéro, et ça ne me disait rien. Maintenant je joue surtout de la trompette. Ce n'est pas facile de trouver un instrument qui corresponde à sa personnalité, du coup je suis plus cigale que fourmi." De si bons débuts ne pouvaient laisser présager que le meilleur. Issu de cette génération qui eut la chance de vivre l'éclectisme comme un mode de communication privilégié, il s'ouvre les oreilles grâce à la collection paternelle de 78t de Django, avant de se plonger dans la musique libertaire de l'Art Ensemble Of Chicago, mais aussi du Red Noise de Patrick Vian et de tout ce qui, en France, gravitait autour du radical label Futura. "Je pense que je suis devenu musicien grâce au free-jazz, qui donnait l'occasion de s'exprimer sans posséder nécessairement une culture académique. C'est un peu comme la pop pour d'autres personnes." Des collaborations régulières avec le chorégraphe Dominique Bagouet, et un peu de hasard, vont faire le reste. "Lorsque je travaillais sur les musiques de ballet de Dominique Bagouet, vers 1976, il nous est arrivé de collaborer avec la Galerie Sonore, qui avait été créée par Maurice Fleuret. C'était un musée itinérant qui regroupait des dizaines d'instruments du monde entier. J'ai ainsi pu jouer sur des instruments que je n'avais jamais touchés avant. C'est à cette occasion que j'ai compris que, quand on sait jouer de la guitare, on sait au moins tirer quelques sons d'à peu près tous les instruments à cordes. Ça élargit énormément le spectre sonore." Le hasard se présente sous la forme d'une boîte de Meccano, fortuitement redécouverte lors d'un déménagement. Le goût de Pierre Bastien pour les hommes-orchestres et les mythologies populaires des musiques mécaniques va naturellement le conduire à "mécaniser" tous les instruments qui lui tombent sous la main. Depuis, plusieurs dizaines de machines ont vu le jour. Avec un raffinement croissant dans la sophistication, elles sont toutes dévolues à une musique paradoxalement naturelle, simple et belle comme un folklore éventuel.
Un disque de 1993, Musiques machinales, donne l'opportunité d'entendre les possibilités expressives du Mécanium, accompagnant Bastien qui joue du cornet dans un registre assez proche, dans l'esprit, de celui de Don Cherry, autre grande influence avouée. Car il serait dommage que l'esthétique de la dissimulation induite par les machines ("Je préfère ça. Je n'ai pas un tempérament qui me pousse à parader à l'avant-scène.") fasse écran au goût sans faille du musicien Bastien, ordinairement employé par Jac Berrocal ou Pascal Comelade on lui doit entre autres la poignante partie de scie musicale sur la reprise du thème de Johnny Guitar. De ces rencontres privilégiées, Bastien parle avec mesure et pertinence : "J'ai connu Berrocal parce qu'on jouait dans le même grand orchestre et qu'on partageait à la fois la même formation et les mêmes préoccupations. C'est important, la formation, parce que je me rends compte que je ne peux collaborer qu'avec des gens qui ont le même langage, comme Berrocal ou Comelade. On ne parle jamais de technique musicale, par exemple. Avec Pascal, il y a également d'autres goûts que nous partageons. Ce sont des gens qui aiment le risque, la surprise, qui sont curieux de toutes sortes de choses étranges. Aussi bien Berrocal que Comelade et moi, on est avant tout ancrés dans la musique populaire. On fabrique la musique comme un hobby, comme ces gens qui construisent des cathédrales en allumettes." On retrouve ici les préoccupations liées à l'art brut, si cher à Comelade, mais également tout un arrière-plan littéraire de références communes, parmi lesquelles Raymond (Roussel), véritable éveilleur, d'après Bastien, ou Raymond (Queneau), dont les Exercices de style forment la trame du nouveau disque intitulé logiquement Eggs air sister steel (mais qui aurait tout aussi bien pu s'appeler Eggs air seas dust hill). Derrière ce goût affiché pour le désossage syllabique, de la contrepèterie aux études avancées du Collège de Pataphysique ou de l'Oulipo, se lit la préférence ludique pour la contrainte ou le prétexte. "On arrive plus facilement à une vraie nouveauté en accumulant les règles et les contraintes. Ça vaut aussi bien pour l'acte de jouer que pour les instruments. Quand je joue du violon, c'est sans la main gauche parce que je coince des petits chevalets sur le manche qui me donnent huit à dix notes fixes. A la trompette, il m'arrive d'enlever quelques sections de tuyau pour limiter l'instrument. Quand je vois tous ces synthés qui sont censés permettre au musicien de tout faire, je trouve ça accablant. Ça devient un labyrinthe. La technologie ne m'intéresse pas du tout. En plus, je dois avoir le mauvais œil avec des ordinateurs parce que dès qu'il y en a un à proximité, il tombe en panne."
Rien de forcé, pourtant, dans le primitivisme machinal de Pierre Bastien. A l'heure où toutes les musiques populaires subissent le bouleversement de la technologie numérique, sa musique de bric et de broc est plutôt à prendre comme une allégorie philosophique, qui dirait que l'instrument le plus fruste comme le plus raffiné ont toujours été, à leur manière, des machines. En concevant une musique très cultivée mais jamais rhéteuse, il court-circuite avec un humour très tongue-in-cheek le débat un peu tannant sur la technique et la spontanéité. Jusqu'à accepter le léger malentendu en vertu duquel il est aujourd'hui plus réputé pour la dimension plastique de son travail que pour son originalité musicale. "Je me considère essentiellement comme un musicien. Il se trouve que ces dernières années, j'ai vécu essentiellement en exposant mes machines, mais ma démarche est strictement musicale. Quand je construis une machine, je n'ai aucune préoccupation d'ordre esthétique. Quand j'ai commencé à travailler avec le Meccano, je n'ai à aucun moment considéré que les machines pouvaient être des sculptures. Je me suis même arrêté pendant quelques années, après avoir vu une magnifique expo de Tinguely. C'est l'insistance de mes amis qui m'a poussé à m'y remettre. Je m'aperçois aujourd'hui que ces machines sont prisées sur un plan esthétique, mais pour moi c'est plutôt le fait du hasard. Je n'ai jamais fait d'effort pour être original. Souvent d'ailleurs, j'essaie de coller à un schéma établi, mais je n'y arrive pas. Et puis j'ai toujours eu le goût du bricolage. Quand j'étais jeune, je jouais de la guitare en m'accompagnant d'un métronome qui tapait sur une poêle d'un côté et une casserole de l'autre. Ce mélange d'un peu de savoir-faire musical et de bricolage ne pouvait pas donner quelque chose dans la norme."
Gilles Tordjman dans Les Inrockuptibles n°50 du 27 mars 1996
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