Francis Dordor pour Best s'est déplacé jusqu'à Edinbourg pour assister au concert que The Cure donnait à l'Odeon. Robert Smith répond également à quelques questions concernant l'intrigant "Faith".
Nés sur les cendres du punk, comme Joy Division ou Elvis Costello, Cure ont été le relai entre les 70’s et les 80’s. Changeants comme celles-ci, ils entraînent désormais une armée d’ombres dans le rock gothique de "Faith". L’album «Pornography» suivra, ainsi que les 80’s de Morrissey et de Depeche Mode. Mais c’est une autre histoire
La traversée d’Edinbourg à la tombée de la nuit, dans la crachouille grise des Highlands, fut une vraie rumba psychédélique. un arrière-goût d’Excalibur collé derrière le palais et une chute de lumière comme du brou de noix écrasé sur le ciel aggravant les ombres des châteaux pointus, leurs silhouettes médiévales, remparts créneautés tout du long s’animent comme des ailes de corbeaux lorsque le bus venait à rencontrer une bouche d’égout ou une ornière, avant de pénétrer dans le coeur fortifié de La ville. Pour cela on emprunte une passerelle, toute en pierres de taille, avec un donjon surmonté d’un toit de bronze, planté sur le pilier du milieu, des étendards pourpres frappés du Lion Royal tombant le long des meurtrières. Les remparts troués par des fenêtres en ogives avaient eux aussi sorti les couleurs, mais tout gluants de pluie, l’Union Jack et la bannière écossaise ressemblaient plutôt à des mouchoirs de tuberculeux étendus à la fenêtre d’un hôpital datant d’Ambroise Paré. Une maladie qui va faire des ravages cet hiver si la misère poursuit sa gaillarde avancée, surtout avec le fog. Pourtant à Edinbourg comme un peu partout dans le reste de la Grande Bretagne, on s’entête à jouer à la kermesse héroïque, un crescendo romantique culminant avec la noce royale entre le Prince Charles et Lady Diana, et qui s’est tout d’abord consumé dans une exultation et un superbe rut journalistique laissant le bon peuple complètement épuisé après trois mois d’enculage systématique avec renfort de Grande Pompe et de hallebarde de chambellan. La première page des quotidiens noircis depuis de longues semaines par les tragédies irlandaises et les insurrections dans de nombreuses villes du pays retrouve son teint de rose lorsque la princesse Ann accouche d’une petite fille, à l’heure où la conscience collective vient à douter de la fertilité du Royaume.
L’Angleterre semble vouloir échapper à ses problèmes en empruntant le galop d’un certain romantisme médiéval, résurgent de foi, de noblesse, de courage, lorsqu’il est dans le chaos véhiculé d’un film comme « Excalibur », ou extravagant de baroque chamarré, porté en livrée, en redingotte régalienne et autres pelages aristocratiques par de jeunes éphèbes soigneusement frangés qui arpentent le trottoir comme un couloir de palais pour se rendre au concert de Spandau Ballet ou Duran Duran. L’effervescence autour du mariage, c’est du romantisme de premier choix, le carrosse doré, les chevaux empanachés, les foules se voulant enthousiastes, acclamant leurs traditions et ceux qui les incarnent, tout ça est goulûment absorbé et tant pis pour les arêtes de la crise. Enfin, il paraitrait que la reine a tenu à payer les frais de la cérémonie avec ses propres deniers. Heureusement que chez ces gens-là, on a la nostalgie de la chandelle. Mais finalement, le vrai parfum, l’évanescence authentique, la fleur de lys de toute cette ambiance manifestement gothique et farouchement décomposée, c’est autour de quelques disques qu’on la retrouve, dans le crépuscule de certains concerts.
Stranded again ? Le bus vert glaireux franchit le pont-levis avec le Perceval de la rock-critic à son bord ! Le mors aux dents ! Le feu au ventre. Me demandant si, finalement, le Graal, cette fois-ci, n’allait pas se limiter au pot de confiture d’orange promis à ma mère avec l’effigie du Prince et de Lady D. sur l’étiquette. Mais avant de goûter au Royal Taste, il me fallait avaler la Cure, un groupe parfumé à la cigüe et qui jouait ce soir-là sold out à l’Odeon d’Edinbourg. Bruce Springsteen, Pauline Murray & The Invisible Girl et The Cure se partageaient, cette nuit, les pelotons de fans ruisselant sous la pluie comme des serpillères et, pour les plus punk d’entre eux, peignés comme des balais brosse après le carrelage de la cuisine. Entrer dans un vieux théâtre modelé et fourbi comme le sont généralement les Odeons anglais avec leurs balcons en dentelle du Yorkshire et leurs cieux wagnériens, procure des sensations analogues à l’introduction d’un conte de Grimm, ne manquait que la tête de cheval coupée et clouée avec le sang épais et brûlant dégoulinant sur la moquette dallée par des losanges en camaïeu. Le public de The Cure avance dans les allées silencieusement, comme une armée des ombres un peu voûtée. On dirait qu’ils ont tous quelque chose en commun, quelque chose qui dépasse le cadre musical, mais qui y revient instinctivement, une sorte de fardeau, un joug indéfinissable et invisible. La plupart sont vêtus de sombre, une touche étudiant en rupture d’amphi plus tout un costumier du théâtre de la cruauté, des maquillages balafrés sur des visages blèmes, des estrasses pleines d’épines et de zips, des panoplies de petit page et de Jeanne d’Arc and The Banshees. Le spectacle de Cure débute par une projection d’environ une demi-heure accompagnée d’une bande sonore. Il s’agit d’un film d’animation intitulé « Carnage Visors » sur lequel évolue une marionnette que l’on dirait construite selon le principe du lego et qui se contorsionne douloureusement, inlassablement, pendant toute sa durée. L’effet est invraisemblable, oppressant, l’angoisse monte comme pour un mauvais trip, la bande sonore (composée par Robert Smith et interprétée par The Cure, qui figure sur la K7 anglaIse du dernier album « Faith ») est d’une seule pièce, rampante, comme la traversée d’un tunnel de boue, le malaise croît et finit par se muer en nausée, à mesure que les guitares et ce qui semble être une boîte à rythme usent leurs lancinances morbides autour de nos crânes. Avec ce simple dessin animé et son accompagnement obsessionnel, le réalisateur qui n’est autre que Smith, et le frère du bassiste, Simon Gallup, ont réussi à provoquer l’équivalent émotionnel que peut faire décharger un documentaire sur les camps de la mort. Dachau blues type of feel. Et avant qu’on ait tenté d’extirper la chambre à gaz qui nous pousse dans les poumons ou de ventiler l’atmosphère cancéreuse dans laquelle on baigne en allant faire un tour au bar, le trio se manifeste sous la forme de mannequins frêles ayant conservé la couleur des ténèbres dont ils sont issus. Les statues de déesses ou de sirènes qui font office de colonnes et séparent les loges du balcon, ont les yeux incrustés de lumière. Les premières notas de « Holy Hour » tombent Froides et précises. La Cure commence sous des faisceaux violets et verts, mais les tons cardinaux seront le plus souvent employés. Sur la scène, il y a des rectangles de drap blanc tendus par une bague de métal faisant songer à des trampolines verticaux ou des paravents d’hôpitaux, et sur lesquels est projeté un light show. Sans doute parce qu’ils utilisent la sono et les rampes lumineuses de Pink Floyd l’image du groupe s’est glacée sur scène. De l’incandescence des premiers concerts (surtout ceux du Bataclan), il ne reste guère que les rappels, « Jumpin’ Someone Else’s Train », « Boys Dont Cry » et « A Forest », ce qui pouvait passer pour de la pop à forte densité émotionnelle et pour les illuminations d’un jeune génie foudroyé nous revient un peu comme du placenta refroidi. On perçoit toutours l’aspect vital et le fort instinct sous la mandille et le crêpe noir de chansons telles que « Other Voices », « Drowning Man » ou le très orchestré « All Cats Are Grey » avec ses pyramides d’orgues qui nous tombent dessus comme l’extrême onction, mais il demeure que toutes les chansons de « Faith » exécutées ce soir-là semblaient réservées aux hémophiles de la déprime, une affliction bien spécifique à la musique anglaise ces temps derniers.
Robert Smith ne lâchera pas une parole au public. Le genre de distance qui s’apparente à une extinction ou une ankylose. Le mutisme du trop à dire. Mais il y a déjà tant de choses, tant de sentiments ciselés, de battements de coeur épouvantés, d’humeurs justes et d’instants tourmentés dans « 10:15 Saturday Night », « Accuracy » ou « In Your House » que l’atmosphère d’un concert de Cure est presque intelligible. Tous ces gens qui vivent avec le même trouble... Et ce jeune homme avec une veste trois-quart en cuir noir coupe Dylan et qui tire les ficelles de tout cela comme il tire les cordes de sa Fender pour en sortir des sons purs et fragiles qu’il en neige des notes dans l’Odeon. Ils terminent par « Killing An Arab » qui aurait pu s’appeler « Killing An Audience » en s’achevant par une tentative de carnage sonore.
Dans la loge, une guirlande de fans, tous avec une pochette d’album à la main, serpente patiemment. Assis chacun sur une table adossé au mur, Simon Gallup, Lol Tolhurst et Robert Smith, les cheveux tirés vers l’arrière, un teint de porcelaine et les yeux un peu rouges, ferait une parfaite personnification du Young Dracula, l’air un peu déterré et naïf. Un peu avant la rituelle interview, quelqu’un lui pose cette question :
« Rétrospectivement, comment considérez-vous les trois années qui viennent de s’écouler ? » Et le jeune homme, une expression douce aux lèvres, répondit : « Je me sens vieux »
HUMEURS
Best : Quelle est l’idée derrière le film qui tient lieu de première partie ?
Robert Smith : Juste le désir de rompre avec la forme habituelle des concerts et remplacer le groupe de support par une première partie qui s’intègre à l’ensemble du concert. Pour cette tournée nous avons essayé de jouer dans des endroits qui sortent un peu de l’ordinaire, nous avons donné quelques concerts dans des églises. Pour le film, nous avons enregistré un soundtrack qui nous permet d’entrer en scène sans transition.
Best : Vous considérez The Cure comme un groupe d’entertainment ?
R.S. : Oui
Best : Vous ne croyez pas que c’est un peu paradoxal avec ce que contient « Faith», votre dernier album ?
R.S. : Je ne crois pas qu’il n’y ait qu’une seule façon de divertir. On peut être diverti par un livre de Malcolm Lowry qui n’était pas un écrivain particulièrement joyeux ou par la musique d’Eric Satie. ii y a probablement plusieurs niveaux ?
Best : Quel est le vôtre ?
R.S. : Le divertissement avec une forme de conscience. Le public peut effectivement se laisser divertir par The Cure tout en posant certaines questions sur ce que nous faisons.
Best : Vous souhaitez que les gens sortent de la salle avec un énorme point d’interrogation accroché dans le dos ?
R.S. : Non, pas obligatoirement. Certaines personnes ont déjà le point d’interrogation en pénétrant dans la salle. D’autres ne l’ont ni avant, ni pendant, ni après. Cela dépend. Nous avons conscience qu’en de très rares occasions, nous avons réussi à faire passer ce que nous désirions. Très difficile d’avoir ça. Beaucoup ne viennent que pour célébrer la fièvre du Samedi Soir.
Best : La musique de The Cure a définitivement pris la direction d’une conscience malheureuse, de quelque chose d’indéfinissable et de douloureux. Est-ce que vous ne pensez pas ainsi offrir aux gens qui l’écoutent le moyen de s’apitoyer sur leur sort ?
R.S. : Wandering in misery ? Non, je crois que notre musique est une bande sonore pour ceux qui l’écoutent comme elle en est une pour nos vies personnelles. Il n’y a pas de signification particulière à y donner. Elle n’apporte aucune solution. Elle se contente de refléter ce qui se trame dans nos existences d’un point de vue presque chimique. Je panse que les gens achètent nos disques pour cette raison. « 17 Seconds » était un album extrêmement personnel, nous avons pourtant reçu quelques centaines de lettres de personnes nous écrivant combien ils avaient ressenti les mêmes choses et qu’ils étaient heureux qu’un album puisse convertir leurs humeurs en musique. J’ai reçu la lettre d’une fille qui n’avait jamais pu exprimer ce qu’elle a ressenti à la mort de sa mère. jusqu’au jour où elle écouta « The Funeral Party » et je crois que ce genre de réaction est le témoignage que nous réussissons à toucher les gens. D’autres réagissent différemment. C’est, d’une certaine façon, une question de choix. Il y a très peu de gens, par exemple, qui écoutent « Faith » dans l’esprit qui a prévalu à sa conception, de même pour les concerts. Il y a quelque part une base de motivation commune. Mais, parfois, il y existe un tel écart que, pour certaines chansons, sur scène, l’atmosphère est rompue, l’harmonie est brisée parce que des gens crient et manifestent. Nous travaillons sur un terrain tellement délicat que la moindre secousse peut démolir l’édifice.
Best : Y a-t-il un rapport entre la musique de Cure et l’essoufflement progressif que connaît la Grande-Bretagne en ce moment ?
Lol Tolhurst : il n’y a aucune volonté de mettre une flèche ou un signe à notre musique. Nous ne pensons faire partie d’aucun mouvement musical particulier et, d’une certaine façon, cette position nous a donné la possibilité de toucher un potentiel de gens plus important qu’il y a deux ou trois ans.
R.S. : Je ne pense pas que l’atmosphère musicale qui prédomine actuellement en Angleterre ait une quelconque influence sur nous.
Best : Pourquoi un groupe comme Joy Division, qui ne produit pas une musique particulièrement commerciale ou accessible au grand public se retrouve soudain à culminer aux sommets des charts. Pourquoi un album tel que « Faith » qui est loin d’avoir la facilité d’écoute ou le côté commercial de « Three Imaginary Boys » , votre premier album, se retrouve classé 7ème dans les charts anglais ?
R.S. : Parce que nous ne sommes plus sous l’ère de la pop music traditionnelle gouvernée par le Beatles hit en guise d’étalon. « Boys Don’t Cry » est supposé sonner comme une chanson pop parce qu’elle avait une mélodie à la « She Loves You Yeah » quelque chose qui remonte à une quinzaine d’années. La majorité des gens qui achètent des disques aujourd’hui n’étaient même pas nés lorsque ce style est apparu. Presque tous les singles dans les charts étaient construits sur ce modèle : verse-chorus — verse-chorus. C’est totalement hors de propos. C’est à mon avis un non sens. Joy Division a gagné un certain respect parce que c’était un très bon groupe. Ils ont touché un feeling partagé par beaucoup.
Best : Vous pensez que la pop n’a plus sa place dans l’éventail des styles modernes.
R.S. : Je pense que cette musique est moins propice à notre époque. Ou l’inverse; Le seul aspect social que l’on peut trouver à The Cure, c’est... un certain manque de liberté, enfin, je ne voudrais pas l’exprimer aussi pauvrement, disons, le fait que l’on ne puisse réaliser certaines choses chavire le vie de beaucoup de jeunes. Sinon, il y a les drogues que beaucoup utilisent comme l’unique solution à leur manque de liberté. Je pense qu’il y a énormément de désillusion actuellement en Grande-Bretagne. Mais c’est un aspect des choses qui est apparent à peu près partout. Les gens s’aperçoivent qu’ils travaillent pour rien.
Best : De quelle « Foi » s’agit-il dans votre dernier album ?
R.S. : Pas une foi religieuse, enfin, pas nécessairement mais quelque chose qui nous donne conscience qu’il existe une dimension bien plus profonde, un plan encore plus vaste et qui les régit tous. C’est reconnaître les limites de la vie, jouer avec et ne plus être obsédé par les notions et les réalités de races, de sexisme et d’argent. Si les gens savaient vraiment qu’ils mourront un jour, leur vie serait moins médiocres.
Best : Comment voulez-vous qu’ils le sachent ?
R.S. : On goûte parfois à la mort.
Best : Vous semblez particulièrement obsédé par elle.
R.S. : Yeah. Je le suis. Non, je ne le suis pas. Ce n’est pas une obsession mais une perspective, il ne s’agit pas de parler de ma propre angoisse parce que tout le monde vit avec ça, dans la tête, avec plus ou moins d’évidence et certains parce qu’ils ne savent pas quand ils pourront prendre leur prochain repas. Et je trouve ça trop confortable de parler de la mort assis dans cette pièce.
Best : « Rien ne reste, sauf la foi » sont les derniers mots de « Faith », est-ce que vous voyez quelque chose derrière le mur ? (Madame Irma : Oui je vois une interview qui commence à peser lourd)
R.S. : Oui, je crois que les gens devraient manifester un peu plus de conviction dans ce qu’ils croient être la vérité, plutôt que de se résigner à dire « je ne peux rien ». Ce qui est sûr, c’est que les solutions globales s’avèrent toujours plus ou moins désastreuses comme les révolutions, je suppose.
Francis Dordor dans Best n°158 de septembre 1981
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