Rouen, envoyé spécial
Ciel gris et temps frisquet. Studio
44. 1200 places serrées. Ils sont là — lui,
Smith, et les deux autres — six pieds sous terre.
Repliés dans une étrange tanière de nulle
part. Canettes partout, graffitis, affiches sottes (politiques),
silence, murs de parpaings, cintres, manger sur la table, torpeur,
bouquins perdus, fringues cintrées, alcool, tabac, sommeil
rapide. Une cave, en fait.
Il a fallu traverser la salle comble en biais, franchir
des cordons d’amplis, fils à nu terribles, comme dans
la Belle au Bois Dormant, pour trouver l’escalier de
bois branlant qui descend à eux. Recueillis.
L’un debout, en veste de cuir noir,
déambulant, les mains dans les poches. C’est Pieral
Tolhurst le jovial. L’autre, enfoncé dans un fauteuil
en équilibre, jambes croisées, les pieds sur la
table, caressant une guitare électrique
débranchée. Patiemment, secrètement.
C’est la fille du lot. Dents de sang et yeux d’encre.
Très nerveux et expansif sur scène. Simon.
Le dernier, enfin, inaccessible, dos tourné,
mélancolique et fermé sous son costume blanc, dans un
coin. Traçant des signes codés autour des
lèvres de son visage sur une affiche de The Cure, dans le
fond des loges. Comme un mage un peu simple. Tout est perdu, rien
n’est grave : « No one’s a winner / No
one’s a loser/Just a dead friend ». Le photographe
a fait des portraits et Robert un effort pour parler. De quoi
?
ROBERT SMITH. — C’est impossible, à partir de rien. Il faut la définir par référence à d’autres choses. On a fait plein d’autres choses. Des apparitions avec d’autres orchestres... (Siouxie and The Banshees). Et puis ça ne se définit pas. Ça bouge, ça change. Parfois très vite. D’un concert sur l’autre. Ou bien entre le moment où l’on entre en studio et le moment où l’on en sort. On aurait pu imaginer différentes orchestrations pour le premier album... donner de l’ampleur au son. Certains groupes ont des idées bien arrêtées, des principes..., je ne sais pas si c’est cela qu’il faut souhaiter.
Récemment, on a fait une longue tournée, visité plein d’endroits différents qui laissent des souvenirs très agréables. La musique, justement, doit toujours inclure une expérience, un vécu : divertissement, plaisir. On vient de passer en Australie, au Maroc, au Canada ; on avait seulement trois semaines et ce n’était pas suffisant. On était fatigués. C’était nerveusement éprouvant. Dans ces cas-là, quand on monte sur scène et qu’on est obligé de se retenir, c’est comme si l’on rompait un mariage. Comme on reste une heure ou plus sur scène, il faut tenir ; mais rien ne passe et on se dit : « Tous ces gens qui ont fait des kilomètres pour venir nous voir, qui ont dépensé de l’argent, c’est dur de ne pas leur donner plus... »
Si l’on faisait ce qu’on a envie de faire, ce serait commercialement du suicide. Les gens achètent nos disques, viennent nous voir parce qu’ils ont aimé les disques, mais ils ne nous suivront pas forcément là où nous voulons aller. Je ne pense pas qu’on ait de vrais fans. On attire des gens qui aiment un certain type de groupes : Public Image, The Banshees, Joy Division, etc... Et ces gens-là aiment équitablement tous leurs groupes. Maintenant, ils se mettent à Echo And The Bunnymen par exemple.
R.S. — Oh non. Ce qu’on fait a un « son » assez singulier, ça ne sonne pas comme les autres ; mais on ne cherche pas à tout prix à éviter la ressemblance. Ce n’est pas le but.
R.S. — C’est une petite chanson qui a évolué terriblement depuis qu’on a commencé... Les disques que nous avons faits au début mériteraient d’être foutus en l’air ! Moi, je déteste... J’aime, grosso modo, trois chansons sur l’album Three Imaginary Boys. Quant à Carnage Visors, c’est agréable à entendre, mais comme musique de fond. On n’écoute pas vraiment ça. C’est plaisant à condition de ne pas trop entendre... On refera sans doute des choses comme ça, mais ce ne sera sûrement pas notre principale préoccupation.
R.S. — Je les aime bien, mais pour faire ce genre de musique, il faut savoir exactement ce qu’on veut. Se plier à une discipline... que moi je n’arrive pas à supporter. Je me sens moins précisément situé, défini. Et puis je crois qu’il passe plus d’émotion dans ce que je fais. Ce n’est pas tout à fait de la musique hypnotique. C’est plutôt une combinaison d’influences, d’éléments... Si on reste ensemble, avec Lol et Simon, c’est qu’on a à peu près la même notion de la chose. Même si l’on n’est pas d’accord sur certains points de détail...
LIBERATION. —
Une de vos chansons, Killing An Arab, est directement
inspirée d’Albert Camus...
R.S. — J’avais lu
l’Etranger une première fois quand
j’étais gosse... et je l’ai relu en 78 ; tout
était gravé dans ma tête : découvert
à l’école, redécouvert pour moi.
C’était un choc.
(Longue parenthèse sur Malcom Owen et Ruts puis sur Au-dessous du volcan, un des livres de chevet (paraît-il) du chanteur pendu et enterré de Joy Division. Robert Smith n’a pas lu. Il note le titre en faisant de petits grabouillas sur le bois de la table. Puis se lève pour décapsuler une bouteille de Coca. La mousse beige gicle, éclaboussant la table encombrée de victuailles. Robert Smith se rasseoit. Pas un moment, dans le courant de l’interview, Laurence Tolhurst et Simon Gallup ne feront mine de se mêler à la conversation, qui se tient pourtant à un mètre d’eux, et les concerne. Tout laisse supposer que Robert Smith se comporterait de la même façon, quasiment transparente à force de tact, si c’était avec l’un ou l’autre de ses compagnons que l’interview se faisait. En fait, Robert Smith, ici ou là, est comme « absent » aux choses. Il ne fume pas, il parle, mais comme on divague. Ecoutant bien les questions avant de glisser, d’idée en idée, un peu flou, en long soliloque dépassionné, vers une sorte de réponse qui n’en est jamais une... Comme les vieilles qui déparlent)
R.S. — Ma propre mort ?
R.S. — Ça dépend des jours... Parfois, j’ai le sentiment que ça va être affreusement noir. Parfois... non. Mais ça ne me travaille pas particulièrement. Je ne fais pas une fixation là-dessus. Et dans la mesure où je ne me fais pas trop de souci à ce sujet, quelquefois ça m’aide. Ça m’évite de dramatiser un tas de détails. Mais par ailleurs, c’est aussi un handicap, parce que parfois c’est frustrant de se sentir « à distance » des choses graves. C’est comme une attitude intemporelle... Ça rend difficile de prendre ce qui se passe au sérieux. Il y a des choses que les gens détestent ; moi, tout ça m’est égal. Alors ils pensent que je suis un peu un flic (?).
Pour en revenir à la mort, je pense que c’est noir. Essentiellement parce que je n’ai pas de « foi ». Je n’ai pas de destin. Je ne sais pas comment, ni où, je vais mourir... Quand même, je ne voudrais pas mourir ce soir — parce que j’ai encore un tas de trucs à faire... Tiens, les gens crient ! (De fait, des clameurs montent, sourdement, au-dessus de nous, dans la salle de concert.) Pourquoi crient-ils ?... (Longue pause. Sur la bande, rien que des hurlements.)
R.S. — De produire des sons parfaits ? De composer?... Oui, je pourrais m’arrêter. Il y aura toujours des gens, d’autres gens, pour composer, créer des sons « parfaits ». Parfois, certains atteignent un niveau que je redoute de ne jamais pouvoir effleurer. Erik Satie et sa musique au piano, qui a tant influencé les mentalités... Katchatourian aussi. Ce qu’il a écrit pour le violoncelle, pour les cordes... Le violoncelle a, en soi, un son parfait. C’est un peu frustrant parfois de s’apercevoir qu’on s’acharne à travailler dans un studio et qu’il n’y a que des junkies autour de soi (?). Ça fait un peu sordide. Mais ça peut ajouter une dimension, aussi... quand c’est utilisé finement. Une dimension que le rythme n’a pas...
R.S. — Par exemple, sur le second album, il y a des morceaux, des sons... que je considère comme parfaits. (Long silence. Haché par la respiration régulière de Robert Smith.)
R.S. — A la façon dont Polydor grave les disques, Cure ressemblera plutôt à des craquements... (De nouveau, longs cris, à glacer le sang, dans la salle ; Robert Smith se tait, perdu, souriant, le visage lunaire, neigeux, attend. Avant de reprendre un peu plus tard
Encore que le son soit encore ce que j’imagine le mieux. C’est l’idéal. Avec la musique, on peut réaliser des choses impossibles autrement. La musique se mêle toujours aux événements, à l’histoire... Bon, ça a l’air romantique ! (Sourires). En fait, très peu de films laissent une impression... J’ai beaucoup aimé 2001.
R.S. — C’est la seule chose qui m’ait touché ; le reste ne laisse rien de durable. C’est pour ça qu’on voudrait toujours jouer sur scène les morceaux dans lesquels une « émotion » est imprimée, les morceaux qui contiennent encore un peu de l’émotion qui s’est dégagée au moment où on les a créés. Ce serait idiot d’aller sur scène jouer des chansons juste parce que les gens ont envie de les entendre !... Bien sûr, on fait de l’« entertainment », mais on ne peut pas faire que ça... Comme certains autres groupes. Hier, c’était affreux.
R.S. — C’était la première nuit de notre tournée. A l’Est. C’était vraiment mauvais. Terrible. (Un silence. Robert Smith ne sourit pas.)
R.S. — J’y ai vécu de six-sept ans à quatorze-quinze ans. C’est une ville grise. Qui manque un peu d’inspiration... peu exaltante si on veut y faire quelque chose... Mais quand on tourne à l’étranger, comme quand on est allé au Canada, j’ai parfois envie de rentrer chez moi, là-bas, de me retrouver dans ma chambre. Je me demande :« Pourquoi ne suis-je pas à Crawley ? » Quand j’y suis depuis deux semaines, ça devient insupportable. Vivre à Crawley est réellement affreux. Il n’y a rien. Impossible de faire de la musique. Il n’y a rien ! Environ un concert tous les trois mois... Pour environ cent quatre vingt dix mille personnes... Même pas de night-club. Il n’y a rien. (Un temps. Robert Smith baisse la tête. Se tripote les doigts. Silence.) Rien.
R.S. — Oui, peut-être. Oui. Faith aurait très bien pu être un album rouge... il y avait des gens qui mouraient à cette époque... Les deux personnes que j’aie jamais connues sont mortes là (?). J’étais très proche d’elles comme d’une famille. Ça m’a un peu posé des questions sur la mort. Comme un test. J’ai pu voir comment ça me touchait. Ça m’a touché... mais pas tellement. Je ne sais même pas si je pleurerai à l’enterrement de ma mère.
R.S. — Mais il ne faut pas le marquer ; elle pourrait tomber là-dessus. Bien sûr que je pleurerai, maman !...
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