The Cure : C'est un peu court jeune homme (Libération, 1981) (*** THE CURE : les archives ***) posté le samedi 06 mai 2006 16:27

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 Voici le célèbre entretien de Bayon publié par Libération avec Robert Smith au cours duquel le journaliste posa l'étrange question "Est-ce que tu feras un album rouge un jour ?" Robert Smith répondit "Oui, peut-être. Oui." Quelques mois plus tard, The Cure allait donner naissance à Pornography... 
Rouen, envoyé spécial

Ciel gris et temps frisquet. Studio 44. 1200 places serrées. Ils sont là — lui, Smith, et les deux autres — six pieds sous terre. Repliés dans une étrange tanière de nulle part. Canettes partout, graffitis, affiches sottes (politiques), silence, murs de parpaings, cintres, manger sur la table, torpeur, bouquins perdus, fringues cintrées, alcool, tabac, sommeil rapide. Une cave, en fait.
  Il a fallu traverser la salle comble en biais, franchir des cordons d’amplis, fils à nu terribles, comme dans la Belle au Bois Dormant, pour trouver l’escalier de bois branlant qui descend à eux. Recueillis.
  L’un debout, en veste de cuir noir, déambulant, les mains dans les poches. C’est Pieral Tolhurst le jovial. L’autre, enfoncé dans un fauteuil en équilibre, jambes croisées, les pieds sur la table, caressant une guitare électrique débranchée. Patiemment, secrètement. C’est la fille du lot. Dents de sang et yeux d’encre. Très nerveux et expansif sur scène. Simon.
  Le dernier, enfin, inaccessible, dos tourné, mélancolique et fermé sous son costume blanc, dans un coin. Traçant des signes codés autour des lèvres de son visage sur une affiche de The Cure, dans le fond des loges. Comme un mage un peu simple. Tout est perdu, rien n’est grave : « No one’s a winner / No one’s a loser/Just a dead friend ». Le photographe a fait des portraits et Robert un effort pour parler. De quoi ?

LIBERATION. — Si vous deviez définir la musique de Cure ?...
ROBERT SMITH. — C’est impossible, à partir de rien. Il faut la définir par référence à d’autres choses. On a fait plein d’autres choses. Des apparitions avec d’autres orchestres... (Siouxie and The Banshees). Et puis ça ne se définit pas. Ça bouge, ça change. Parfois très vite. D’un concert sur l’autre. Ou bien entre le moment où l’on entre en studio et le moment où l’on en sort. On aurait pu imaginer différentes orchestrations pour le premier album... donner de l’ampleur au son. Certains groupes ont des idées bien arrêtées, des principes..., je ne sais pas si c’est cela qu’il faut souhaiter.
  Récemment, on a fait une longue tournée, visité plein d’endroits différents qui laissent des souvenirs très agréables. La musique, justement, doit toujours inclure une expérience, un vécu : divertissement, plaisir. On vient de passer en Australie, au Maroc, au Canada ; on avait seulement trois semaines et ce n’était pas suffisant. On était fatigués. C’était nerveusement éprouvant. Dans ces cas-là, quand on monte sur scène et qu’on est obligé de se retenir, c’est comme si l’on rompait un mariage. Comme on reste une heure ou plus sur scène, il faut tenir ; mais rien ne passe et on se dit : « Tous ces gens qui ont fait des kilomètres pour venir nous voir, qui ont dépensé de l’argent, c’est dur de ne pas leur donner plus... »
  Si l’on faisait ce qu’on a envie de faire, ce serait commercialement du suicide. Les gens achètent nos disques, viennent nous voir parce qu’ils ont aimé les disques, mais ils ne nous suivront pas forcément là où nous voulons aller. Je ne pense pas qu’on ait de vrais fans. On attire des gens qui aiment un certain type de groupes : Public Image, The Banshees, Joy Division, etc... Et ces gens-là aiment équitablement tous leurs groupes. Maintenant, ils se mettent à Echo And The Bunnymen par exemple.
LIBERATION. — Ça ne vous gêne pas ces rapprochements, ces parentés ?
R.S. —
Oh non. Ce qu’on fait a un « son » assez singulier, ça ne sonne pas comme les autres ; mais on ne cherche pas à tout prix à éviter la ressemblance. Ce n’est pas le but.
LIBERATION. — Quand on est musicien, on doit avoir une ritournelle idéale dans la tête. C’est quoi, votre « petite chanson » : ce qui fait la permanence entre vos premiers disques et Carnage Visors ?...
R.S. — C’est une petite chanson qui a évolué terriblement depuis qu’on a commencé... Les disques que nous avons faits au début mériteraient d’être foutus en l’air ! Moi, je déteste... J’aime, grosso modo, trois chansons sur l’album Three Imaginary Boys. Quant à Carnage Visors, c’est agréable à entendre, mais comme musique de fond. On n’écoute pas vraiment ça. C’est plaisant à condition de ne pas trop entendre... On refera sans doute des choses comme ça, mais ce ne sera sûrement pas notre principale préoccupation.
LIBERATION. — C’est de plus en plus proche de la musique «répétitive». Est-ce que vous vous sentez proche de gens comme la Monte Young, Phil Glass ?... (Robert Smith se tire les cheveux en l’air, doucement, à pleines mains et répond en avalant les mots.)
R.S. —
Je les aime bien, mais pour faire ce genre de musique, il faut savoir exactement ce qu’on veut. Se plier à une discipline... que moi je n’arrive pas à supporter. Je me sens moins précisément situé, défini. Et puis je crois qu’il passe plus d’émotion dans ce que je fais. Ce n’est pas tout à fait de la musique hypnotique. C’est plutôt une combinaison d’influences, d’éléments... Si on reste ensemble, avec Lol et Simon, c’est qu’on a à peu près la même notion de la chose. Même si l’on n’est pas d’accord sur certains points de détail...

LIBERATION. — Une de vos chansons, Killing An Arab, est directement inspirée d’Albert Camus...
R.S. — J’avais lu l’Etranger une première fois quand j’étais gosse... et je l’ai relu en 78 ; tout était gravé dans ma tête : découvert à l’école, redécouvert pour moi. C’était un choc.

  (Longue parenthèse sur Malcom Owen et Ruts puis sur Au-dessous du volcan, un des livres de chevet (paraît-il) du chanteur pendu et enterré de Joy Division. Robert Smith n’a pas lu. Il note le titre en faisant de petits grabouillas sur le bois de la table. Puis se lève pour décapsuler une bouteille de Coca. La mousse beige gicle, éclaboussant la table encombrée de victuailles. Robert Smith se rasseoit. Pas un moment, dans le courant de l’interview, Laurence Tolhurst et Simon Gallup ne feront mine de se mêler à la conversation, qui se tient pourtant à un mètre d’eux, et les concerne. Tout laisse supposer que Robert Smith se comporterait de la même façon, quasiment transparente à force de tact, si c’était avec l’un ou l’autre de ses compagnons que l’interview se faisait. En fait, Robert Smith, ici ou là, est comme « absent » aux choses. Il ne fume pas, il parle, mais comme on divague. Ecoutant bien les questions avant de glisser, d’idée en idée, un peu flou, en long soliloque dépassionné, vers une sorte de réponse qui n’en est jamais une... Comme les vieilles qui déparlent)

 — Vous pensez à la mort ?
R.S. —
Ma propre mort ?
LIBERATION. — Oui. Vous la voyez comment ?
R.S. — Ça dépend des jours... Parfois, j’ai le sentiment que ça va être affreusement noir. Parfois... non. Mais ça ne me travaille pas particulièrement. Je ne fais pas une fixation là-dessus. Et dans la mesure où je ne me fais pas trop de souci à ce sujet, quelquefois ça m’aide. Ça m’évite de dramatiser un tas de détails. Mais par ailleurs, c’est aussi un handicap, parce que parfois c’est frustrant de se sentir « à distance » des choses graves. C’est comme une attitude intemporelle... Ça rend difficile de prendre ce qui se passe au sérieux. Il y a des choses que les gens détestent ; moi, tout ça m’est égal. Alors ils pensent que je suis un peu un flic (?).
  Pour en revenir à la mort, je pense que c’est noir. Essentiellement parce que je n’ai pas de « foi ». Je n’ai pas de destin. Je ne sais pas comment, ni où, je vais mourir... Quand même, je ne voudrais pas mourir ce soir — parce que j’ai encore un tas de trucs à faire... Tiens, les gens crient ! (De fait, des clameurs montent, sourdement, au-dessus de nous, dans la salle de concert.) Pourquoi crient-ils ?... (Longue pause. Sur la bande, rien que des hurlements.)
LIBERATION. — Est-ce que vous imaginez pouvoir cesser un jour de chercher le « son » parfait, arrêter de faire de la musique ?
R.S. — De produire des sons parfaits ? De composer?... Oui, je pourrais m’arrêter. Il y aura toujours des gens, d’autres gens, pour composer, créer des sons « parfaits ». Parfois, certains atteignent un niveau que je redoute de ne jamais pouvoir effleurer. Erik Satie et sa musique au piano, qui a tant influencé les mentalités... Katchatourian aussi. Ce qu’il a écrit pour le violoncelle, pour les cordes... Le violoncelle a, en soi, un son parfait. C’est un peu frustrant parfois de s’apercevoir qu’on s’acharne à travailler dans un studio et qu’il n’y a que des junkies autour de soi (?). Ça fait un peu sordide. Mais ça peut ajouter une dimension, aussi... quand c’est utilisé finement. Une dimension que le rythme n’a pas...
LIBERATION. — Par exemple ?
R.S. — Par exemple, sur le second album, il y a des morceaux, des sons... que je considère comme parfaits. (Long silence. Haché par la respiration régulière de Robert Smith.)
LIBERATION. — Au fur et à mesure que le temps passe, que les albums se succèdent, on dirait que tout devient de plus en plus nébuleux... Au bout, est-ce que Cure va ressembler au silence ?
R.S. —
A la façon dont Polydor grave les disques, Cure ressemblera plutôt à des craquements... (De nouveau, longs cris, à glacer le sang, dans la salle ; Robert Smith se tait, perdu, souriant, le visage lunaire, neigeux, attend. Avant de reprendre un peu plus tard Créer, c’est un peu comme crier. Ou peindre. Ou se saouler... Même chose. C’est une façon de s’exprimer. On n’est pas forcé d’utiliser toujours le même moyen. En ce moment, je pense beaucoup aux films de fiction. Pas les films-vidéo. Le cinéma. C’est un moyen qui me plaît...
  Encore que le son soit encore ce que j’imagine le mieux. C’est l’idéal. Avec la musique, on peut réaliser des choses impossibles autrement. La musique se mêle toujours aux événements, à l’histoire... Bon, ça a l’air romantique ! (Sourires). En fait, très peu de films laissent une impression... J’ai beaucoup aimé 2001.
LIBERATION. — Et à part 2001 ?
R.S. — C’est la seule chose qui m’ait touché ; le reste ne laisse rien de durable. C’est pour ça qu’on voudrait toujours jouer sur scène les morceaux dans lesquels une « émotion » est imprimée, les morceaux qui contiennent encore un peu de l’émotion qui s’est dégagée au moment où on les a créés. Ce serait idiot d’aller sur scène jouer des chansons juste parce que les gens ont envie de les entendre !... Bien sûr, on fait de l’« entertainment », mais on ne peut pas faire que ça... Comme certains autres groupes. Hier, c’était affreux.
LIBERATION. — Ah ?
R.S. — C’était la première nuit de notre tournée. A l’Est. C’était vraiment mauvais. Terrible. (Un silence. Robert Smith ne sourit pas.)
LIBERATION. — Et Crawley, dans le Sussex, d’où vous venez ? Quelles impressions ça laisse ?
R.S. — J’y ai vécu de six-sept ans à quatorze-quinze ans. C’est une ville grise. Qui manque un peu d’inspiration... peu exaltante si on veut y faire quelque chose... Mais quand on tourne à l’étranger, comme quand on est allé au Canada, j’ai parfois envie de rentrer chez moi, là-bas, de me retrouver dans ma chambre. Je me demande :« Pourquoi ne suis-je pas à Crawley ? » Quand j’y suis depuis deux semaines, ça devient insupportable. Vivre à Crawley est réellement affreux. Il n’y a rien. Impossible de faire de la musique. Il n’y a rien ! Environ un concert tous les trois mois... Pour environ cent quatre vingt dix mille personnes... Même pas de night-club. Il n’y a rien. (Un temps. Robert Smith baisse la tête. Se tripote les doigts. Silence.) Rien.
LIBERATION. — Est-ce que tu feras un album « rouge » un jour ?
R.S. — Oui, peut-être. Oui. Faith aurait très bien pu être un album rouge... il y avait des gens qui mouraient à cette époque... Les deux personnes que j’aie jamais connues sont mortes là (?). J’étais très proche d’elles comme d’une famille. Ça m’a un peu posé des questions sur la mort. Comme un test. J’ai pu voir comment ça me touchait. Ça m’a touché... mais pas tellement. Je ne sais même pas si je pleurerai à l’enterrement de ma mère.
LIBERATION. — C’est beau. Adorable, ça...
R.S. — Mais il ne faut pas le marquer ; elle pourrait tomber là-dessus. Bien sûr que je pleurerai, maman !...

Bayon dans Libération octobre 1981
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