The Cure : Une Cure de rire (New Musical Express, 1981)  (*** THE CURE : les archives ***) posté le samedi 06 mai 2006 16:27

Novembre 1981 : Robert Smith a rédigé ses réflexions personnelles au sujet de Cure. Le résultat fut confié à Paul Morley pour le New Musical Express en novembre 1981.


(traduction française Three Imaginary Boys)

J’apprécie vraiment l’idée de pouvoir à nouveau m’asseoir... simplement s’asseoir, avoir réellement le temps de s’asseoir après toute cette tournée. S’asseoir, écrire et clarifier mes opinions. Ecrire sur l’hédonisme. Expérimenter l’hédonisme comme un moyen d’atteindre la Lumière.

Je crois que The Cure a pris cette décision lorsque nous étions en Nouvelle-Zélande. L’hédonisme est le seul chemin, c’est une énergie ou une décharge sensorielle qui explore et satisfait chaque sens.

C’est une ineptie de dire que tu as décidé cela... C’est comme s’asseoir et déclarer “Oh, je vais devenir anarchiste”. Cependant, tu dois y penser, être ou devenir hédoniste ou autre chose n’est que la continuation d’une forme banale d’hédonisme.

Ce fut pourtant délicat d’expliquer cela à Paul : ce que j’entends par hédonisme... Je crois qu’il m’a compris mais ce sera dur pour lui de le coucher sur papier. Et aussi courageux... Mais c’est une vieille histoire, le bouleversement des sens, les Romantiques et les poètes surréalistes Français du XIXème siècle en sont arrivés à prendre ce type de décision. Paul pensait que c’était en fait une sorte de réaction à cette tournée impitoyable que nous avons faite, une sorte de libération. Mais cela est beaucoup plus profond, ça repose sur le fondement de la raison pour laquelle tu fais quelque chose... C’est grandiose de pouvoir s’asseoir et penser... Tous ces concerts.

C’est un processus progressif, les compromis que tu dois accepter sur certains aspects ne vont qu’en augmentant et d’un seul coup, tu te rends compte que tu entames une tournée de neuf mois. Nous avions prévu de réduire cela l’année dernière mais nous nous sommes soumis à ces quelques petites choses comme visiter le Canada à notre retour d’Australie, ou de faire ces concerts supplémentaires aux Pays-Bas. Tout s’est accumulé. On a dû faire deux fois le tour du monde.

Physiquement, on en était à ce stade : si tu te retrouves devant une Forsters (bière NDT), alors tu sais que tu es en Australie. Au cours de toutes ces visites à l’étranger, nous n’avons pu voir ce qui nous était permis de voir à cause de ce que nous sommes et de ce que nous aimons. Je n’ai pas l’impression d’avoir vu autant de choses. II est très rare que l’on ose sortir seul. Les seules fois où je suis sorti tout seul, je n’ai jamais pu retrouver mon chemin. Et en plus, je ne savais même pas où j’étais allé !

La raison pour laquelle l’idée de l’hédonisme m’attire, au sens littéral du terme, bien plus que la Connaissance spirituelle conventionnelle est que, à moins d’être absolument et totalement convaincu de la vérité d’une Connaissance spirituelle, il y aura toujours ce terrible fait qui veut que tu aies sacrifié tes sens pour un idéal de pureté pour te rendre compte que finalement tu t’es peut-être trompé.

En essayant d’atteindre la Connaissance par l’intermédiaire de l’hédonisme, tu fais tout sans te soucier de ce qui peut t’arriver après. La nécessité de trouver une discipline, ou un manque délibéré de discipline, pour passer le temps est un enseignement sur la nature même de chaque chose. La perspective de l’achevé se retrouve dans tout ce que nous faisons de toute manière. Ce qui explique pourquoi il n’y a plus cette anxiété qui nous limitait à l’intérieur du groupe. Nous avons accepté le fait que ce que nous faisons est finalement dans le contexte de l’achevé, et dans ce contexte précis, c’est très infime. Nous nous sommes réconciliés avec cette position plus importante que la notre, hors de tout contexte commercial ou de ce qui s’y rapporte.

Je ne dis pas que The Police ou bien Adam And The Ants ne soient pas plus gros. A ce niveau de grandeur ou de petitesse où l’impact commercial contribue d’une manière ou d’une autre, on peut prétendre que ce que nous faisons est aussi valable que ce que font Mère Thérésa ou encore l’Armée du Salut.

Aucune limite, de celles que n’importe qui peut fixer à titre définitif, ne peut de façon réaliste nous brider : alors à partir de là, on travaille dans le contexte de l’absurde. Si la vie est absurde alors la mort est absurde. Une absurdité vertigineuse, mais peut-être moins que la naissance.

En fait, tu peux même discuter sur l’aspect sacré de la vie, tu peux discuter sur tout... et tu peux te réveiller et te demander :
que diable suis-je en train de faire au Canada ? Pourquoi donc n’irai-je pas vivre au bord de la mer ou travailler chez un maraîcher ?... Mais tu sais que tu ne le feras pas, Robert, car tu sais que ces réflexions t’amènent exactement vers les choses auxquelles tu étais confronté avant The Cure.

Plutôt que de te faire battre par la futilité de ce type de réflexion, sa petitesse et sa stupidité, tu ferais mieux d’aller de l’avant et dans le même temps, essayer d’avoir un temps soit peu de... plaisir.

En se limitant au fait d’être des artistes, si nous ne vendions pas de disques, nous serions au chômage et, de ce fait, aurions moins d’opportunité d’atteindre d’autres aspects de l’expérience. Nous sommes par définition un groupe de Rock’n’Roll car nous sommes englués dans ces limites bien définies avec tout ce qui s’accompagne d’attentes et de clichés. Nous sommes complètement en dehors de toute cette simplicité du Rock’n’Roll mais nous ne pouvons pas déclarer que nous travaillons en dehors de l’univers Rock’n’Roll. Ce serait du m’as-tu-vu inutile ; en effet, déclarer à qui veut l’entendre que ce type de musique est... Je disais que nous n’étions pas Rock’n’Roll et peu importe la façon dont nous sommes qualifiés par les gens. C’est de la folie de se préoccuper de telles choses.

Je veux dire, une des façons de s’apercevoir que The Cure n’est pas Rock’n’Roll est que nous ne nous impliquons pas dans le Rock’n’Roll en tant que moyen de propagande. Je ne peux pas être plus pragmatique. Nous refusons de nous battre pour le C.N.D. ou Right To Work, non pas que nous soyons sans coeur ou insensibles... probablement trop sensibles au contraire... peut-être nous défilons nous, mais peut-être sommes nous simplement réalistes. C’est comme si j’utilisais l’idée de l’absolu comme un trampoline pour faire rebondir ma capacité de discernement et mes idées.

La discussion fut rude avec Paul, sachant que ce serait publié et sachant à quel point les gens sont capables de prendre des décisions hàtives sur la responsabilité de quelqu’un ou quoi que ce soit... Mais les gens n’ont pas l’air de se soucier d’autre chose que de savoir quand et comment ils vont manger... Ce qui est vraiment une profonde régression.

Je dois être en période de crise pour ce qui est de ma place dans le monde réel et de savoir à partir de quoi je dois m’inquiéter pour celui-ci... Je ne peux me confiner dans le vide de mon propre esprit... Je dois expliquer au C.N.D. pourquoi je ne peux impliquer The Cure dans leur façon d’agir. Comme il doit être dit pourquoi nous n’utilisons pas notre statut de groupe pop pour faire prendre conscience aux gens d’un problème social évident de la même manière que The Clash.

Mais ces groupes ne le font pas par l’intermédiaire de leur musique, ils ne sortent pas vraiment de leur élément pour être subversifs, ils ne font qu’ajouter des paroles qui font Rock’n’Roll. Ils n’ébranlent jamais à une échelle importante les attitudes mûrement réfléchies.

Les groupes qui ont ce message social n’attirent une audience sur les problèmes qui les concernent que par l’intermédiaire d’eux-mêmes en tant que groupes. Rien ne change vraiment. The Gang 0f Four (groupe ayant eu pour bassiste un certain Dave Allen-NDT) est incapable de penser à quelque chose... penser... penser ? ... penser à quelque chose s’ils n’ont pas un disque en tête des charts. Après tout, ceci fait apparaître le retour à une musique fun, ce qui n’est pas foncièrement mauvais. C’est simplement délicat de faire en sorte qu’un changement apparaisse à la surface de la culture pop, surtout au niveau de la morale et de l’imagination à cause de...

Je suppose que c’est dû au conservatisme, au confort... Peut-être que quelqu’un viendra pour briser la banalité abrutissante et toutes les illusions que véhicule la pop music, et ce qu’elle est, et ce pourquoi elle est... Ce ne sera pas nous.... Nous serons coincés.

A partir du moment où tu sais que tu ne joues que pour un public restreint, c’est fatal car cela vient contrecarrer l’esprit de changement dont tu veux habiter ta musique ; et c’est déprimant car tu aimerais voir tes chansons, ton travail contribuer à un changement radical de l’attitude et du comportement des gens... Nous avons toujours essayé d’évoluer subtilement à l’intérieur du concept de The Cure : en faisant suivre “Boys Don’t Cry” par “Seventeen Seconds” par exemple... Mais c’est toujours à un niveau infime... Je pense vraiment qu’il est préférable de garder cette indépendance par rapport à un ensemble facilement identifiable, de nous mettre hors de ces courants principaux. Cela étoufferait notre identité et rendrait toute cette dépense d’énergie inutile.

J’ai lu quelque chose sur une parole qu’a eu quelqu’un il y a un siècle, puis j’ai pensé : “merde, les gens agissent toujours de la même manière qu’en son temps”, et la seule chose que tu puisses faire est de continuer à faire progresser leurs idées et persister... Et une fois encore, tu peux penser à la notion d’achèvement et cela ne changera pas grand chose.

Il n’est pas question d’être apathique ou de faire fi de ses responsabilités, c’est simplement reconnaître que dans toute cette affaire le pouvoir a été pris par... Oh merde... Nous ne faisons pas de niaiserie ni de merde et nous n’abandonnerons pas The Cure. Les gens pensent-ils que nous ne faisons rien ? Nous sommes-nous dispersés ?

Pour revenir à l’idée de nous voir tourner partout, comme je le disais à Paul, à ce niveau de réussite commerciale, nous avons atteint ce point où nous vendons beaucoup de disques un peu partout dans le monde sans nous être compromis. Du coup nous avons discuté pendant une demi-heure sur le mot compromis. Que fut le mot de la fin ? Je ne me rappelle plus... Cela veut dire que nous pouvons continuer tout en expérimentant toujours et encore. Si nous étions restés en Angleterre, nous ne serions plus là aujourd’hui car tu es tourné en ridicule par tant de gens que tu en arrives à te demander quel est l’intérêt de la chose ?

Cependant, tu t’accroches rapidement à l’idée de réaliser quelque chose, aussi petite puisse être l’incidence. Quand nous avons commencé, c’était pour moi le moyen de ne jamais avoir à travailler. C’était la raison. Je n’ai jamais voulu travailler après avoir quitté l’école car je ne voulais pas que quelqu’un me dicte l’heure à laquelle il fallait se réveiller. L’homme qui ne sort jamais de son lit. Voilà une grande idée, rester au lit. Si chacun restait au lit pendant dix ans alors tout serait impeccable. Mais personne ne retournerait les champs. Ah! Tout le monde à cheval à nouveau ! Ou à vélo. Débarrassons-nous des voitures...

Quelle nuit hier ! Cet endroit où nous a emmené Paul, The Coconut Groove... The Virgin’s Answer et non pas The Banger, c’est un bon résumé de The Cure en tournée. Je me demande quand Paul a quitté The Beat Route... Je me souviens juste de m’être écroulé dans un coin. La complaisance de la nuit dernière ne met en aucun cas en valeur le concept de The Cure... Mais quel que soit le contexte où tu travailles et quel que soit ton degré d’engagement pour un idéal, tu ne peux pas exclure le plaisir. Voilà pourquoi l’article de Paul tourne autour du PLAISIR. Les gens doivent croire que c’est une idée qui nous est totalement étrangère. Nous nous amusons beaucoup plus que la majorité des gens, de même pour Paul, et autant lui que moi, sommes considérés comme ayant déjà beaucoup de rides sur notre front.

Paul dit que tout ce que je fais est extrême mais The Cure est si calme... Je connais nos défauts mieux que quiconque. Nous n’avons jamais attaqué de plein fouet, ni été trop agressifs. Nous sommes là pour que les gens aiment ou détestent mais toujours à un niveau très abstrait. Nous aurions dû jouer au delà de ça. C’est ce que nous ferons la prochaine fois.

Tout le monde pense qu’on peut prendre quelque chose puis le réduire à néant et je le pense aussi, mais c’est exploiter cette idée et cette énergie pour réaliser quelque chose qui est concret. Cependant, peu de gens y arrivent car ils s’écartent de leur sujet. Ce qui est probablement notre cas... Perdus entre amour et romance. Je ne le dis pas de manière cynique car ces choses sont bien présentes. Personnellement, l’amour et la romance sont les choses les plus importantes. Une fois que tu es amoureux, tu es presque considéré comme un étranger. Parce que j’étais amoureux, j’ai été tourné en ridicule au plus profond de moi et ce que nous avons fait en tant que groupe l’a été sous la pression à cause de cela.

Parfois je me sens puissant mais d’autres fois, je me sens comme un vrai... Je suis toujours aussi heureux... Même si les gens continuent de voir The Cure comme tristes ou encore comme une déclinaison de gris. Paul disait que ceci est la conséquence de la structure même de notre musique et il a probablement raison. Mais nous ne le ferons plus à partir de maintenant.

Notre musique est devenue si puissante que les gens ne pourront jamais plus l’amoindrir comme ils l’ont fait jusqu’à présent.

Dans un sens, nous sommes sur la défensive : dire que les gens ne pourront plus nous qualifier de triste... Ils pourraient, mais je ne laisserai personne travailler contre nous uniquement parce qu’ils sont très... personnels... Nous devons être considérés dans un contexte plus important que celui de la personne, bien qu’il n’y ait à mon avis pas de contexte plus important que celui-ci... Il n’y a rien de mieux que de parler avec quelqu’un que tu apprécies réellement. Rien de plus important à mes yeux.

Mais je sais que nous avons manqué notre coup car The Cure n’a pas construit quelque chose d’aussi puissant que Joy Division. Eux sont assez solides pour résister aux attaques sournoises de style “tristesse” ou “introversion”. Ce n’est d’ailleurs pas si négatif. Nous sommes toujours là. Si nous arrêtons parce que des gens nous ont démolis pour une chose qui n’est qu’un aspect parmi d’autres de The Cure, alors j’aurai de quoi être amer. La chose la plus ennuyeuse dans le fait d’être dans un groupe est la pression qui t’est mise dessus par les médias ou par les gens qui sont censés travailler pour toi. Je pense aux maisons de disques ou aux fans qui espèrent toujours les mêmes choses sans se soucier de la progression et de sa relation avec une expression personnelle. Je déteste cette idée qui fixe à un groupe ce qu’il doit faire et à quel niveau il se doit de communiquer.

Pourquoi suis-je dans The Cure ?
Question stupide... Je ne pense pas que nous en faisons assez. Peut-être n’y arriverons-nous jamais. Ai-je dit à Paul que nous étions sur le point de tout arrêter il y a deux mois ? Simplement parce que nous étions en train de perdre le lien qu’ont trois amis et que The Cure, tel un monstre désoeuvré, prenait le dessus. Nous étions véritablement très amis avant de former le groupe et c’est ce qui nous a permis de surmonter cela. Pour la plupart des groupes cela aurait été la fin.

C’est pourquoi nous nous sommes accordés six mois pour réfléchir à ce que nous allons faire. Alors nous pourrons faire quelque chose d’agressif, tel que cela doit être fait. Et les gens reconnaîtront que je pense à ce que je fais, que je ne me contente pas de m’asseoir en haut d’une montagne. S’asseoir au sommet d’une montagne peut être justifié dans certains cas mais, en l’occurrence, j’ai choisi de travailler dans un groupe pop ; alors c’est ridicule. Mon opinion sur The Cure diffère de l’opinion commune car je sais ce qui arrivera la prochaine fois. C’est la seule différence... Je peux comprendre pourquoi les critiques tournent autour du morbide, du larmoyant, de l’introspection adolescente et tout le reste car cela est probablement inhérent à ce que nous faisons. Ce ne sont pas des critiques valables mais je dois les reconnaître. Elles ne peuvent traduire à quel point je suis inébranlable et agité à la fois. Tout cet aspect introverti n’est qu’une partie de moi.

Nous n’avons pas vraiment souffert des critiques car nous sommes toujours ensemble et nous faisons attention plus que quiconque à ce que nous faisons de mal et, lorsque nous faisons des erreurs, nous savons comment réagir. Nous sommes ensemble et c’est la chose la plus importante. Ce que nous ferons la prochaine fois est très important. Nous y avons pensé durant l’année et ce sera plus réfléchi et en même temps plus sauvage et extravagant que tout ce que nous avons pu faire jusqu’à présent. Le son de ce que nous ferons, sa production et le reste seront beaucoup plus démonstratifs... Le son de The Cure a rajouté de l’essence sur le feu de notre colère et de notre “intimité”.

Cela ira plus loin que ça... Nous devrons choquer les gens avec ce que nous proposerons la prochaine fois, sinon ce n’est même pas la peine de le faire. Nous devrons arriver de manière totalement tangente. Complètement au-delà de toutes les attentes... C’est super de pouvoir s’asseoir à nouveau et penser.

Morley ne m’a toujours pas téléphoné pour me donner l’adresse qu’il m’avait promise. Le salaud.


New Musical Express du 21 novembre 1981
© 1981 New Musical Express. Tous droits réservés.
© 1995 Three Imaginary Boys, pour la traduction française.

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