Mouvement, optimisme, pour Robert Smith aujourd’hui Cure rime même avec humour
«Docteur, dîtes-moi donc ce qu’il me faut
pour guérir ?» Et le praticien en blouse blanche
de répondre : «Mon petit gars, je sais ce
qu’il faut : une bonne cure et il n’y paraîtra
plus.»
Robert Smith — car c’était lui —
n’allait tout de même pas répondre :
«Mais docteur... Cure, c’est moi
!»
Aujourd’hui, tous les symptômes ont disparu,
lavés par «Let’s go to Bed» et
les «Lovecats». Cure est enfin
débarrassé de sa sinistrose exacerbée
après une pause de deux années sans tour ni LP. Smith
et Laurence Tolhurst ont rassemblé un nouveau groupe pour
exorciser les ombres du vieux Cure. Et cela mérite bien
qu’on se rende dans un bar de Londres pour en
causer.
— Votre
nouvel album «The Top» est un véritable
bestiaire puisque dans les titres des chansons on retrouve
pêle-mêle le chat, le chien, le poisson, le porc et la
chenille. Vous montez un zoo ?
Robert Smith : Il y a des gens qui
pensent que je suis moi-même un zoo. En fait, c’est le
hasard et surtout un style particulier d’écriture qui
font qu’en ce moment je jongle avec ces images.
J’écris tous les textes avec Laurence et
honnêtement, ni lui ni moi ne savons pourquoi notre album est
truffé de références à tous ces
animaux. En fait tu as raison : le disque aurait du
s’intituler «The Zoo» à cause de
ces images simples et naturelles. N’oublie pas que
l’homme a toujours utilisé l’animal pour
dépeindre certains caractères du comportement humain.
On dit bien «Ce type est un cochon» ou
«Il est malin comme un
singe».
— Tu as
récemment déclaré que le passé
t’importait plus que le futur. Peux-tu développer
cette idée ?
— Pour chaque individu le passé est
quelque chose de concret et de spécifique, même si le
temps ou la mémoire peuvent l’altérer. Le
futur, par contre, est infini. Si tu te prends la tête entre
les mains pour songer au futur, ça finira par
t'obséder au point que tu ne pourras plus penser à
rien d’autre. La seule solution face au futur, c’est de
le vivre. Il ne sert à rien d’y penser sans
arrêt. Il existe une infinité de futurs possibles pour
un seul passé. Et pourtant ton passé n’est pas
le même que le mien, même si tu as vécu des
choses semblables aux miennes.
—
Oui
mais nous appartenons tous deux à l’espèce
humaine et il existe une certaine
hérédité.
— Ça s’appelle l’Histoire,
mais là aussi il existe différentes versions à
différents endroits du monde. Tout ce qui est advenu est
passé, c’est irréversible, alors que tout ce
qui peut arriver offre des combinaisons
illimitées.
—C’est pas un peu mystique tout ça
?
— Je ne crois pas. Chacun de nous à un
moment ou un autre doit y songer.
—Parlons un peu de tes vidéo-clips :
dans Let’s go to bed par exemple, tu t’es
transformé en sex-symbol un peu naïf et
juvénile.
— (Rire) Je ne crois pas être plus
sensuel ou sexuel qu’auparavant, mais lorsque tu cherches au
fond de toi tu peux y découvrir une foule de choses
différentes. Je crois qu’il est vain de
s’attacher uniquement à une parcelle de toi-même
car à force tu ne découvres plus rien. Lorsque tu as
fini d’explorer cette partie en toi, tu dois chercher
ailleurs une autre facette. Je suis froid et sensuel comme je suis
heureux et malheureux. Nous avions choisi, c’est vrai, le
côté noir mais Let’s go to bed, The
Walk et The Lovecats étaient plus flamboyants,
plus gais, plus heureux. Ça ne signifie pas qu’avant
nous n’étions jamais heureux, mais peut-être
n’osions-nous pas l’exprimer.
—
Ce
nouvel optimisme, c’est un moyen de battre le mauvais temps,
Thatcher ou le chômage ?
C’est surtout un moyen de combattre
l’existence. C’est dur à décrire mais
c’est avant tout un refus de la mort, une réflexion
par rapport à ce que nous vivons, un
antidote.
—
Après deux ans d’absence que nous
mijotez-vous pour cette tournée ?
— Nous allons passer toute la semaine
prochaine à répéter. Nous avons
déjà sélectionné 30 titres. On en fera
15 ou 16 chaque soir et chaque set sera différent, histoire
de briser la routine et aussi pour permettre à nos fans
d’enregistrer des bootlegs
différents.
—
Ce
sera très visuel ?
— Oui, car nous avons prévu des films
et des projections de diapos durant tout le concert ; ces images
seront une partie intégrante du show. Elles interviendront
en filigrane durant les morceaux. Nous utiliserons trois
court-métrages réalisés par des
étudiants en cinéma, en conjonction avec Mac qui
assure les éclairages de Cure depuis cinq
ans.
—
Ce
sera une performance à moins que vous n’aimiez pas
cette appellation ?
— Non, au contraire, ça laisse toute la
place à l’improvisation car les films créent
une atmosphère qui donne une impression de mouvement. Jamais
nous n’aurions obtenu cela avec des éclairages. Nous
ne sommes plus sur une scène statique mais au milieu
d’un environnement qui se déplace avec nous. Nous
jouerons à l’illusion. Dommage que nous n’ayons
pas plus d’argent. C’est comme les vidéos, tu
peux dépenser des millions, si les idées sont nulles,
le résultat sera lamentable. Par contre, tu peux tourner un
clip pour une poignée de livres et il sera flashant si les
idées le sont.
—
En parlant de clip, sur celui de
«Let’s Go To Bed» on vous découvre un
surprenant sens de l’humour.
— Lorsque nous avons décidé de faire ce titre
à deux, nous avons essayé de trouver quelqu’un
qui ait une approche différente. Nous avions admiré
les pop promos de Soft Cell et des Psychedelic Furs et nous avons
choisi Tim car nous savions qu’il mettrait en valeur notre
sens de l’humour. Ce sens de l’humour a
d’ailleurs toujours existé chez Cure, sauf qu’il
était aussi amer que le cacao.
—
Quoi ? Une chanson comme Killing an Arab
était un titre drôle, désolé, je
n’avais pas remarqué.
— Le titre était sarcastique car nous traitions le
racisme par le biais de la dérision.
—Je vous ai vu plusieurs fois sur
scène ; ça ne manquait pas de feeling, mais personne
n’avait envie de rigoler.
— Sur scène, c’est très différent,
je suis beaucoup plus sérieux. Quant au contenu des
chansons, c’est vrai qu’en général il
n’est pas spécialement désopilant. Tu sais,
c’est facile de monter sur scène en faisant de la
provoc’ ou des vannes grosses comme des montagnes,
c’est à la portée de n’importe qui. Par
contre, lorsque tu sors d’une salle en ressentant que quelque
chose de fort a su te toucher c’est
différent.
—
Quelque chose de fort ? Tu veux dire un orgasme
?
— N’exagérons rien. Disons une petite
jouissance ; c’est une sensation
indispensable.
Cure donnez-nous
notre «petite jouissance» quotidienne ! Faites un test
chez vous : offrez-vous le 45 tours «The
Caterpillar», par exemple. Au début, ça
paraît plutôt terne, on est loin du stade de
l’érection. Alors, il faut insister. Les guitares
acoustiques et les choeurs naïfs à la «All
You Need Is Love » finissent par agir. Au fur et
à mesure des passages successifs, le plaisir monte comme la
mayonnaise.
Curo, curas, curat, curamus, curatis, curant, trop tard pour
décliner l’invitation au plaisir de cette
Cure.
Gérard BAR-DAVID dans Best n°191 de juin 1984
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