The Cure : Côté Cure (Rock & Folk, 1986)  (*** THE CURE : les archives ***) posté le samedi 06 mai 2006 16:34

Eté 1986, la curemania a déferlé sur la France. The Cure vient de publier la compilation "Standing On The Beach", et s'apprête à démarrer une tournée d'été qui passera notamment par les arènes d'Orange. Interview de Robert Smith dans Rock & Folk


On m’avait prévenu : Robert Smith arrive invariablement en retard à tous ses rendez-vous. Du coup, je ne m’étais pas pressé. Londres sous le soleil, le Megastore Virgin, les vacances ou presque... Grave erreur : le long du trottoir, devant la façade blanche de Fiction Records, une Lada 4 X 4 (dans laquelle on pouvait apercevoir, au beau milieu d’un indescriptible désordre de couvertures et de papiers, deux ballons de foot), venait faire mentir toutes les mauvaises langues. Notre homme était déjà là, enfermé dans un bureau, lumineux et feutré, presque anonyme. Ambiance ouatée. Voix douce et timide, puis plus assurée et incisive. Tea with milk. Jus d’orange. Interview... Le disque d’abord, compilation des singles assorti d’une video réunissant les clips de Cure.

R & F — Un disque bilan ?
Rohert Smith —
Non, pas du tout. En fait, ce choix ne dépend pas de raisons purement artistiques. On en est à treize singles, juste assez pour remplir un album. Un de plus et c’était foutu ! C’est donc le moment. On en a profité, avec les vidéos et un livre qui va bientôt sortir, pour donner à notre public tout un tas de documents sur Cure. Bref les six mois qui viennent de s’écouler ont été placés sous le signe de la rétrospective. Un peu trop, même ! Je ne crois pas qu’il faille perdre trop de temps sur le passe. On devient vite complaisant.

R & F — Est-ce que tu travailles déjà sur un nouvel album ?
R.S. — Oui. J’ai déjà écrit une bonne douzaine de chansons.

R & F — Dans la même lignée que « The Head On The Door » ?
R.S. — Non. On veut quelque chose de très différent au niveau du son. « The Head On The Door » est un album assez lumineux. Le prochain sera sans doute plus agressif. Pour le moment, les démos sont très dures, avec un son de basse très distordu. Il y avait une ou deux chansons dans ce genre dans « The Top ». Je pense par exemple à « Shake Dog Shake ». J’ai vraiment envie que notre prochain disque soit plus dur, que l’on sente peut-être plus notre présence, un peu comme sur scène.

R & F — L’enregistrement commence quand ?
R.S. — Au mois d’août. En juillet, nous allons tourner pendant trois semaines et demie aux USA, puis on donnera quelques concerts en France, en Italie, en Espagne. Pas plus : je ne veux pas perdre trop de temps en tournée. Je sais trop que c’est un moyen de tuer le groupe. Dès que l’on aura fini cette série de concerts, on s’isolera pendant six semaines dans un studio du midi de la France. Le disque devrait être prêt fin septembre ou début octobre. Après ça, on fera peut-être encore quelques dates, mais pas grand-chose. Je ne vois pas pourquoi parce que nous sommes un groupe, nous serions obligés de sans cesse tourner. Encore une fois, c’est ce qui a démoli Cure dans le passé. Je ne tiens pas à recommencer. On construira d’autres choses, c’est tout.

R & F — Un film, par exemple ?
R.S. — Oui, c’est un de nos projets. On a envie de faire un film, un film étrange, pour le cinéma. Quelque chose de plus construit que pour les vidéos, avec un script, etc... On y intégrera sans doute des extraits du concert de Fréjus, que l’on compte filmer.

R & F — Ces derniers temps, vous avez beaucoup circulé. Est-ce que tu as l’impression que Cure a un public différent selon les pays ?

R.S. — C’est une question à laquelle il est très difficile de répondre. Effectivement, les réactions et le public sont très différents selon les pays. Je crois que cela tient avant tout à la manière dont les médias nous présentent. En France, par exemple, on nous a beaucoup vus ces deux dernières années et du coup on a peut-être attiré un public qui nous aime plus pour notre look que pour notre musique, ce qui est très particulier. On n’avait jamais eu l’expérience de ce type de phénomène avant. Pour certains, on a l’image de gens sombres. Aux Etats-Unis par contre, on est vraiment perçu comme un pop group. J’aime bien ces contrastes. A l’époque de « Pornography » ou de « Faith », on évoquait la même chose pour tout le monde. C’était logique à ce moment-là, mais ça serait terrible, aujourd’hui, d’être pris au piège d’une image, d’une uniformité de goûts. Actuellement, si tu mets cinq personnes qui aiment Cure dans la même pièce, ils te donneront chacun une raison différente d’aimer Cure, sans qu’à mes yeux il y en ait une qui ait plus de valeur que les autres.

R & F — La Curemania à laquelle on assiste en France a tendance à agacer les fans de la première heure. Qu’en penses-tu ?
R.S. — C’est vraiment du snobisme que de croire que Cure à changé parce qu’il est devenu un groupe populaire. Je ne sais pas pourquoi en France notre popularité s’est soudain multipliée par dix. Nous n’avons rien fait de spécial pour ça. Je n’ai pas changé, je dis les mêmes choses, j’agis toujours de la même manière. « The Head On The Door » n’a pas été enregistré pour gagner de nouveaux fans. C’était juste l’album suivant de Cure. On n’a jamais rien fait qui ne me donne plus l’envie d’être dans The Cure. Rien de méprisant. Pas de compromis. Il y a très peu de groupes dans ce cas, en dehors de Cure. New Order sans doute, Echo and the Bunnymen, les Banshees... Je crois que la plupart des gens perçoivent que l’on a toujours gardé la même attitude. On peut aimer A-Ha, mais derrière, il n’y a rien, c’est vide, ça n’existe pas. On est différents.

R & F — Ce qui ne vous empêche pas de passer à « Champs-Elysées » !
R.S. — Oui, et on a fait la même chose en Allemagne dans une émission avec Limahl, un truc horrible. On sait que c’est de la merde, tous ces trucs. Mais quand tu fais des disques pour les autres, tu dois participer à ce genre d’émission de temps en temps. Sinon, tu joues seul dans ta chambre et c’est terrible. On est arrivé à « Champs-Elysées » complètement bourrés, on a refusé de saluer bêtement en sortant de la voiture et on est restés fidèles à ce que l’on est durant toute l’émission. On peut aller jusqu’à un certain point, mais on n’a jamais rien eu de commun avec ce que l’on appelle le monde pop. La seule chose intéressante durant cette émission, c’était nous. Le reste était terrible. Maintenant, s’il y avait eu autre chose de bien, je l’aurais apprécié. Je ne pense pas que je suis le meilleur, mais Cure est mieux que la plupart des choses que l’on entend. Cela dit, je ne suis pas bon juge en la matière parce que je ne regarde pas ce type d’émissions, je sais que c’est très populaire. Peut-être certains ont-ils découvert Cure à cette occasion. Quand j’étais gosse, j’ai vu Alex Harvey, Roxy Music ou David Bowie à la télé. Je devais avoir treize ans et je m’en souviens. Ils étaient sans doute différents des autres.

R & F — Comment réagis-tu lorsque tu croises des fans déguisés en Robert Smith avec la même coiffure, le même maquillage ?
R.S. —
J’ai des sentiments très partagés, très confus. Dois-je être fier ?

R & F — Est-ce que tu attaches beaucoup d’importance à ton image, à ton look ?
R.S. — Je crois que je suis mieux avec ma coiffure actuelle qu’au temps de « Seventeen Seconds » où j’avais l’air d’un skin agressif et méchant. Mais je ne prends pas mon look au sérieux. Je vais sans doute couper mes cheveux très courts, cet été, pour le tournage du film. Ma tête est stupide, mon maquillage est stupide... je m’en fous, pour être honnête !

R & F — Pareil pour les fringues ?
R.S. — Oui. Cela dit, il faut croire que pour certains fans ça a de l’importance puisque la dernière fois que l’on était à Paris, ils ont photographié mes chaussures (rire). En fait, on a un costume de scène, confectionné par un copain, et on le porte sans cesse depuis un an et demi. Le pantalon que je porte sur moi, au moment où je te parle, date de « Seventeen Seconds ». Depuis, je l’ai lavé, c’est tout... Sinon, je porte toujours des baskets parce que j’aime jouer au foot. Déjà à l’école, je ne mettais que ça. C’est confortable ! Ça fait des années que je ne suis pas allé dans un magasin à Londres. Avant, j’allais chez Johnson’s, à King’s Road, pour acheter des costumes. Aujourd’hui, tout ce que je porte, c’est Mary qui va l’acheter. Elle me dit si ça me va bien ou pas.

R & F — Tu parles de Mary, ta fiancée. Est-ce qu’elle a une influence quelconque sur le groupe ?
R.S. — Pas directement en tout cas. Elle ne se sent pas concernée par Cure. Elle est venue à Paris avec nous et elle a eu horreur de ça. Je ne l’encourage pas à venir avec moi. Au contraire, j’essaye de la garder éloignée de Cure. Elle est très critique avec ce que je fais. Elle déteste certains albums. Elle aime bien le dernier, par contre. Quand on a enregistré « Charlotte Sometimes », elle n’était encore jamais venue en studio. Je lui ai demandé de m’accompagner. Elle s’est assise dans un coin pendant que je chantais... L’influence se fait sans doute à un autre niveau. C’est vrai que la plupart des choses que j’ai écrites ces derniers temps ont été directement influencées par Mary.

R & F — On te voit souvent accompagné d’enfants. Pourquoi ?
R.S. — J’aime être avec les gosses. Je ne peux pas croire que j’ai vingt-sept ans. Si tu te sens complètement spontané et naturel, tu vis dans un autre temps. Avec les enfants, c’est parfait. J’ai six neveux avec qui je suis très souvent. Je joue au foot avec eux.

R & F — Tu pourrais aussi être père !
R.S. — Non, non! Je n’aurai jamais d’enfrunts. Je préfère ceux des autres. Etre père, ça me ferait grandir. Je n’ai aucun sens des responsabilités. Avec les gosses de mon frère, je n’ai pas ce genre de problèmes. Je peux avoir avec eux une relation privilégiée. Ils viennent à beaucoup de concerts, surtout en Angleterre, et voyagent dans une vieille caravane. Souvent, après les concerts, ils font des remarques sur ma voix ou sur la musique. Ce sont mes meilleurs critiques.

R & F — On te dit parfois très agressif, très colérique. C’est vrai ?
R.S. — C’était surtout vrai dans le passé, notamment vis-à-vis de Simon, mon meilleur copain. Je pense que plus tu es proche de quelqu’un et plus tu peux être violent à son égard. Mais j’ai toujours évité d’être agressif en public, dans un club par exemple, même quand j’étais saoul. Je trouve ça trop détestable.

R & F — J’ai également entendu dire que tu avais hésité à donner des concerts cet été à cause de la coupe du monde de foot...
R.S. — (L’oeil allumé et le sourire aux lèvres) Ça va aller. Avec le décalage horaire, les retransmissions ne commencent pas avant vingt-trois heures. J’adore ça. Mary aussi.

R & F — Quelle est ton équipe favorite ?
R.S. — Je n’en ai pas. Le match le plus intéressant du premier tour sera sans doute Uruguay/Ecosse. Saignant ! Après, j’aimerais bien voir Argentine/Uruguay. La France est sans doute la meilleure équipe européenne depuis deux ou trois ans, mais le Danemark semble bien parti pour faire très fort... Je ne suis pas du genre à être un supporter de l’équipe anglaise. Le foot, c’est avant tout un bon spectacle. J’essaye de rester ouvert sur des tas de choses extérieures à Cure. Si j’exclus tout ce qui m’entoure, je me renferme sur moi-même. C’est déjà arrivé de par le passé... C’est aussi pour ça que je ne veux pas de longues tournées.

R & F — Tu as le temps de lire et d’aller au cinéma ?
R.S. — Oui. Je viens de finir « L’Invitation au Supplice » de Nabokov. Sinon, ce soir, avec le groupe, on va voir « Le Retour des Morts Vivants » et « Reanimator » au cinéma. J’adore ça ! Je me cache les yeux quand c’est trop horrible et je demande aux autres de me prévenir quand la scène est finie ! Bouh !


Philippe Blanchet dans Rock & Folk n°232 de juillet-août 1986
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