Eté 1986, la curemania a déferlé sur la France. The Cure vient de publier la compilation "Standing On The Beach", et s'apprête à démarrer une tournée d'été qui passera notamment par les arènes d'Orange. Interview de Robert Smith dans Rock & Folk
On m’avait prévenu : Robert Smith arrive invariablement en retard à tous ses rendez-vous. Du coup, je ne m’étais pas pressé. Londres sous le soleil, le Megastore Virgin, les vacances ou presque... Grave erreur : le long du trottoir, devant la façade blanche de Fiction Records, une Lada 4 X 4 (dans laquelle on pouvait apercevoir, au beau milieu d’un indescriptible désordre de couvertures et de papiers, deux ballons de foot), venait faire mentir toutes les mauvaises langues. Notre homme était déjà là, enfermé dans un bureau, lumineux et feutré, presque anonyme. Ambiance ouatée. Voix douce et timide, puis plus assurée et incisive. Tea with milk. Jus d’orange. Interview... Le disque d’abord, compilation des singles assorti d’une video réunissant les clips de Cure.
R
& F — Un disque bilan ?
Rohert Smith — Non, pas du tout. En fait, ce choix
ne dépend pas de raisons purement artistiques. On en est
à treize singles, juste assez pour remplir un album. Un de
plus et c’était foutu ! C’est donc le moment. On
en a profité, avec les vidéos et un livre qui va
bientôt sortir, pour donner à notre public tout un tas
de documents sur Cure. Bref les six mois qui viennent de
s’écouler ont été placés sous le
signe de la rétrospective. Un peu trop, même ! Je ne
crois pas qu’il faille perdre trop de temps sur le passe. On
devient vite complaisant.
R & F
— Est-ce que tu travailles déjà sur un nouvel
album ?
R.S. — Oui. J’ai déjà
écrit une bonne douzaine de
chansons.
R
& F — Dans la même lignée que «
The Head On The Door » ?
R.S. — Non. On veut quelque chose de
très différent au niveau du son. « The Head
On The Door » est un album assez lumineux. Le prochain
sera sans doute plus agressif. Pour le moment, les démos
sont très dures, avec un son de basse très distordu.
Il y avait une ou deux chansons dans ce genre dans « The
Top ». Je pense par exemple à « Shake
Dog Shake ». J’ai vraiment envie que notre
prochain disque soit plus dur, que l’on sente peut-être
plus notre présence, un peu comme sur
scène.
R
& F — L’enregistrement commence quand
?
R.S. — Au mois d’août. En
juillet, nous allons tourner pendant trois semaines et demie aux
USA, puis on donnera quelques concerts en France, en Italie, en
Espagne. Pas plus : je ne veux pas perdre trop de temps en
tournée. Je sais trop que c’est un moyen de tuer le
groupe. Dès que l’on aura fini cette série de
concerts, on s’isolera pendant six semaines dans un studio du
midi de la France. Le disque devrait être prêt fin
septembre ou début octobre. Après ça, on fera
peut-être encore quelques dates, mais pas grand-chose. Je ne
vois pas pourquoi parce que nous sommes un groupe, nous serions
obligés de sans cesse tourner. Encore une fois, c’est
ce qui a démoli Cure dans le passé. Je ne tiens pas
à recommencer. On construira d’autres choses,
c’est tout.
R
& F — Un film, par exemple ?
R.S. — Oui, c’est un de nos projets.
On a envie de faire un film, un film étrange, pour le
cinéma. Quelque chose de plus construit que pour les
vidéos, avec un script, etc... On y intégrera sans
doute des extraits du concert de Fréjus, que l’on
compte filmer.
R
& F — Ces derniers temps, vous avez beaucoup
circulé. Est-ce que tu as l’impression que Cure a un
public différent selon les pays ?
R.S. — C’est une question à laquelle il est très difficile de répondre. Effectivement, les réactions et le public sont très différents selon les pays. Je crois que cela tient avant tout à la manière dont les médias nous présentent. En France, par exemple, on nous a beaucoup vus ces deux dernières années et du coup on a peut-être attiré un public qui nous aime plus pour notre look que pour notre musique, ce qui est très particulier. On n’avait jamais eu l’expérience de ce type de phénomène avant. Pour certains, on a l’image de gens sombres. Aux Etats-Unis par contre, on est vraiment perçu comme un pop group. J’aime bien ces contrastes. A l’époque de « Pornography » ou de « Faith », on évoquait la même chose pour tout le monde. C’était logique à ce moment-là, mais ça serait terrible, aujourd’hui, d’être pris au piège d’une image, d’une uniformité de goûts. Actuellement, si tu mets cinq personnes qui aiment Cure dans la même pièce, ils te donneront chacun une raison différente d’aimer Cure, sans qu’à mes yeux il y en ait une qui ait plus de valeur que les autres.
R
& F — La Curemania à laquelle on assiste
en France a tendance à agacer les fans de la première
heure. Qu’en penses-tu ?
R.S. — C’est vraiment du snobisme que
de croire que Cure à changé parce qu’il est
devenu un groupe populaire. Je ne sais pas pourquoi en France notre
popularité s’est soudain multipliée par dix.
Nous n’avons rien fait de spécial pour ça. Je
n’ai pas changé, je dis les mêmes choses,
j’agis toujours de la même manière. «
The Head On The Door » n’a pas été
enregistré pour gagner de nouveaux fans.
C’était juste l’album suivant de Cure. On
n’a jamais rien fait qui ne me donne plus l’envie
d’être dans The Cure. Rien de méprisant. Pas de
compromis. Il y a très peu de groupes dans ce cas, en dehors
de Cure. New Order sans doute, Echo and the Bunnymen, les
Banshees... Je crois que la plupart des gens perçoivent que
l’on a toujours gardé la même attitude. On peut
aimer A-Ha, mais derrière, il n’y a rien, c’est
vide, ça n’existe pas. On est
différents.
R
& F — Ce qui ne vous empêche pas de passer à
« Champs-Elysées » !
R.S. — Oui, et on a fait la même chose
en Allemagne dans une émission avec Limahl, un truc
horrible. On sait que c’est de la merde, tous ces trucs. Mais
quand tu fais des disques pour les autres, tu dois participer
à ce genre d’émission de temps en temps. Sinon,
tu joues seul dans ta chambre et c’est terrible. On est
arrivé à « Champs-Elysées »
complètement bourrés, on a refusé de saluer
bêtement en sortant de la voiture et on est restés
fidèles à ce que l’on est durant toute
l’émission. On peut aller jusqu’à un
certain point, mais on n’a jamais rien eu de commun avec ce
que l’on appelle le monde pop. La seule chose
intéressante durant cette émission,
c’était nous. Le reste était terrible.
Maintenant, s’il y avait eu autre chose de bien, je
l’aurais apprécié. Je ne pense pas que je suis
le meilleur, mais Cure est mieux que la plupart des choses que
l’on entend. Cela dit, je ne suis pas bon juge en la
matière parce que je ne regarde pas ce type
d’émissions, je sais que c’est très
populaire. Peut-être certains ont-ils découvert Cure
à cette occasion. Quand j’étais gosse,
j’ai vu Alex Harvey, Roxy Music ou David Bowie à la
télé. Je devais avoir treize ans et je m’en
souviens. Ils étaient sans doute différents des
autres.
R & F — Comment
réagis-tu lorsque tu croises des fans déguisés
en Robert Smith avec la même coiffure, le même
maquillage ?
R.S. — J’ai des sentiments très
partagés, très confus. Dois-je être fier
?
R & F — Est-ce que tu
attaches beaucoup d’importance à ton image, à
ton look ?
R.S. — Je crois que je suis mieux avec ma
coiffure actuelle qu’au temps de « Seventeen
Seconds » où j’avais l’air d’un
skin agressif et méchant. Mais je ne prends pas mon look au
sérieux. Je vais sans doute couper mes cheveux très
courts, cet été, pour le tournage du film. Ma
tête est stupide, mon maquillage est stupide... je m’en
fous, pour être honnête !
R & F — Pareil pour les
fringues ?
R.S. — Oui. Cela dit, il faut croire que
pour certains fans ça a de l’importance puisque la
dernière fois que l’on était à Paris,
ils ont photographié mes chaussures (rire). En fait, on a un
costume de scène, confectionné par un copain, et on
le porte sans cesse depuis un an et demi. Le pantalon que je porte
sur moi, au moment où je te parle, date de «
Seventeen Seconds ». Depuis, je l’ai lavé,
c’est tout... Sinon, je porte toujours des baskets parce que
j’aime jouer au foot. Déjà à
l’école, je ne mettais que ça. C’est
confortable ! Ça fait des années que je ne suis pas
allé dans un magasin à Londres. Avant, j’allais
chez Johnson’s, à King’s Road, pour acheter des
costumes. Aujourd’hui, tout ce que je porte, c’est Mary
qui va l’acheter. Elle me dit si ça me va bien ou
pas.
R & F — Tu parles de
Mary, ta fiancée. Est-ce qu’elle a une influence
quelconque sur le groupe ?
R.S. — Pas directement en tout cas. Elle ne
se sent pas concernée par Cure. Elle est venue à
Paris avec nous et elle a eu horreur de ça. Je ne
l’encourage pas à venir avec moi. Au contraire,
j’essaye de la garder éloignée de Cure. Elle
est très critique avec ce que je fais. Elle déteste
certains albums. Elle aime bien le dernier, par contre. Quand on a
enregistré « Charlotte Sometimes »,
elle n’était encore jamais venue en studio. Je lui ai
demandé de m’accompagner. Elle s’est assise dans
un coin pendant que je chantais... L’influence se fait sans
doute à un autre niveau. C’est vrai que la plupart des
choses que j’ai écrites ces derniers temps ont
été directement influencées par
Mary.
R & F — On te voit
souvent accompagné d’enfants. Pourquoi
?
R.S. — J’aime être avec les
gosses. Je ne peux pas croire que j’ai vingt-sept ans. Si tu
te sens complètement spontané et naturel, tu vis dans
un autre temps. Avec les enfants, c’est parfait. J’ai
six neveux avec qui je suis très souvent. Je joue au foot
avec eux.
R & F — Tu pourrais aussi
être père !
R.S. — Non, non! Je n’aurai jamais
d’enfrunts. Je préfère ceux des autres. Etre
père, ça me ferait grandir. Je n’ai aucun sens
des responsabilités. Avec les gosses de mon frère, je
n’ai pas ce genre de problèmes. Je peux avoir avec eux
une relation privilégiée. Ils viennent à
beaucoup de concerts, surtout en Angleterre, et voyagent dans une
vieille caravane. Souvent, après les concerts, ils font des
remarques sur ma voix ou sur la musique. Ce sont mes meilleurs
critiques.
R & F — On te dit parfois
très agressif, très colérique. C’est
vrai ?
R.S. — C’était surtout vrai
dans le passé, notamment vis-à-vis de Simon, mon
meilleur copain. Je pense que plus tu es proche de quelqu’un
et plus tu peux être violent à son égard. Mais
j’ai toujours évité d’être agressif
en public, dans un club par exemple, même quand
j’étais saoul. Je trouve ça trop
détestable.
R & F — J’ai
également entendu dire que tu avais hésité
à donner des concerts cet été à cause
de la coupe du monde de foot...
R.S. — (L’oeil allumé et le
sourire aux lèvres) Ça va aller. Avec le
décalage horaire, les retransmissions ne commencent pas
avant vingt-trois heures. J’adore ça. Mary
aussi.
R & F — Quelle est ton
équipe favorite ?
R.S. — Je n’en ai pas. Le match le
plus intéressant du premier tour sera sans doute
Uruguay/Ecosse. Saignant ! Après, j’aimerais bien voir
Argentine/Uruguay. La France est sans doute la meilleure
équipe européenne depuis deux ou trois ans, mais le
Danemark semble bien parti pour faire très fort... Je ne
suis pas du genre à être un supporter de
l’équipe anglaise. Le foot, c’est avant tout un
bon spectacle. J’essaye de rester ouvert sur des tas de
choses extérieures à Cure. Si j’exclus tout ce
qui m’entoure, je me renferme sur moi-même. C’est
déjà arrivé de par le passé...
C’est aussi pour ça que je ne veux pas de longues
tournées.
R & F — Tu as le temps de
lire et d’aller au cinéma ?
R.S. — Oui. Je viens de finir «
L’Invitation au Supplice » de Nabokov. Sinon, ce
soir, avec le groupe, on va voir « Le Retour des Morts
Vivants » et « Reanimator » au
cinéma. J’adore ça ! Je me cache les yeux quand
c’est trop horrible et je demande aux autres de me
prévenir quand la scène est finie ! Bouh
!
Philippe Blanchet dans Rock & Folk n°232 de juillet-août 1986
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