Youri Lenquette rencontre Robert Smith à Paris pour la publication quasi-simultanée du film The Cure in Orange et de l'album Kiss Me. Article publié par Rock & Folk
Lundi après-midi de Pâques. Un groupe de fans attend toujours devant la porte de l’hôtel, trois jours après que Robert Smith a officiellement quitté Paris. En admettant qu’on ait pu en douter, les Cure sont venus en quelques jours et un rapide tour de promotion rappeler qu’ils étaient bien le groupe numéro un en France. Un succès énorme qui, très curieusement, ne semble pas les avoir touchés. Comme si toute cette folie se déroulait dans un monde parallèle et différent du leur. C’est en chaussettes, jean noir et T-shirt Betty Boop que Robert Smith avait décidé de recevoir les journalistes convoqués cet après-midi-là. Dans un coin de la suite un clavier avec lequel il s’est entraîné depuis deux jours à répéter les vocaux d’un show live pour la télé anglaise. Derrière la porte, la présence de Mary, son amie de toujours, qu’on devine dans l’autre pièce. Devant lui, son coupé, une télé où défilent les résultats des matches de foot du week-end en Angleterre. Aimable et poli, précis et prêt à prendre le temps qu’il faut pour être compris, Robert Smith est curieusement insaisissable dès qu’on essaye de trop s’approcher. Comme si seule une partie de lui était présente, l’autre, la plus privée, restant hors d’atteinte. Mais à quoi bon vouloir aller piétiner son jardin secret ? Il y avait bien assez de chose à lui demander entre un nouvel album qui s’impose d’ores et déjà comme l’une des pierres de touche de 87 et un film, «The Cure, Live In Orange», présenté à Londres fin avril, retraçant le fameux concert de l’été dernier dans le sud de la France...
Robert Smith — Je pense que c’est plus qu’un simple concert filmé. Tu as réellement l’impression d’y être. En fait, beaucoup de plans montrent ce qui se passe dans le public. Je peux dire que c’est la première fois que je vois Cure sur scène. Au départ nous avions dans l’idée de faire une simple vidéo pour nous, avoir un morceau d’histoire, un souvenir de cette période puisque nous savions qu’avec ce nouvel album nous allions passer à autre chose. Et puis quand on a vu l’allure qu’avaient ces arènes, nous nous sommes dit que, vu que les coûts n’étaient pas excessifs, mieux valait faire un véritable film. Tout est tel que ça s’est passé. Nous n’avons rien réenregistré, ni refait de vocaux supplémentaires. Ça peut ressembler à «Pink Floyd : Live In Pompéi» sauf que Pink Floyd ne jouait pas live à Pompéi, Pink Floyd mimait à Pompéi.
R & F — Est-ce que tu as l’habitude de collectionner tout ce qui se rapporte à Cure ?
R.S. — Les deux premières années je gardais tout. Ensuite je n’ai gardé que les trucs les plus importants. J’empilais ça dans des tiroirs en me disant que ça servirait peut-être à quelqu’un plus tard. Et je crois que j’ai bien fait, dans la mesure où il m’était impossible de me souvenir de ce qui s’était passé il y a dix ans quand j’ai écrit le livre sur Cure. Par contre, depuis que le bouquin est fini, j’ai tout balancé. J’ai fait la même chose avec les dizaines de cassettes que j’avais accumulées après avoir compilé «Curiosities». Je trouve ça assez morbide et déprimant de garder autour de soi des trucs qui te rattachent au passé. En fait la seule chose qui compte pour moi ce sont les disques. Je peux écouter n’importe lequel et me replonger immédiatement dans l’état d’esprit dans lequel je me trouvais à l’époque.
R & F — Avec votre succès récent aux USA, n’as-tu pas justement l’impression qu’il faut tout réexpliquer depuis le début ?
R.S. — Ce qu’il y a de bizarre avec les Etats- Unis, c’est que notre popularité et la manière dont les gens nous perçoivent est totalement différente selon les coins. A Phoenix, par exemple, nous allons jouer dans un club devant peut-être mille personnes. A côté de ça, à Los Angeles nous allons remplir deux fois le Forum qui est la plus grosse salle. Nous sommes aussi populaires en Californie que nous pouvons l’être en France. Pour certains nous sommes un groupe «sérieux», noir, un groupe culte, pour d’autres nous sommes un pop band. Je suis sûr que des tas de gens ne savent pas que c’est le même groupe qui a enregistré «Pornography» et «The Head On The Door»... Pour dire vrai, je n’aime pas du tout les States. J’aime bien certaines personnes et certains coins comme San Francisco ou Boston mais, d’une manière générale, nous évitons d’y rester plus d’un mois d’affilée. Au-delà c’est notre santé mentale qui en prend un coup.
R & F — Vous venez de tourner en Amérique du Sud...
R.S. — Oui, et c’est vraiment tout à fait autre chose. Trois trucs m’ont frappé. La pauvreté des gens d’abord. L’immensité et le côté sauvage, préservé de ces pays ensuite. Et enfin la chaleur. Il faisait incroyablement chaud et humide. Et l’air conditionné ne marchait jamais. Je passais mon temps à boire de l’eau. Parce que je peux te dire que, vu la température, j’ai bien fait gaffe de ne pas me pinter. Je crois je ne n’aurais jamais réussi à me remettre d’une gueule de bois. Les premiers jours nous étions incroyablement protégés. Nous avions une véritable armée de gardes du corps, on se déplaçait en bus blindé. Du coup nous n’avions plus aucun contact avec l’extérieur. Au bout de dix jours on a flippé et nous avons décidé que le reste du voyage se ferait dans des conditions normales. On nous a dit : «Non ce n’est pas possible, n’importe quoi peut arriver». On leur a répondu que, précisément, c’est ce que nous recherchions : que n’importe quoi puisse se passer. Du coup les deux semaines et demie suivantes ont été fabuleuses, même si ça a été quelque fois un peu dur. Ça a changé nos habitudes. Nous n’avions pas de vie nocturne. Contrairement à ce qui se passe d’ordinaire où toute la vie tourne autour de l’après-concert, nous vivions de jour. Le public est assez étrange aussi. Très jeune et complètement barge. Il n’arrête pas de danser et bouger, même entre les chansons.
R & F — J’ai entendu dire que maintenant, vous serez six sur scène.
R.S. — Exact. Nous allons ajouter un clavier. Ça permettra à Porl de ne jouer que de la guitare. Ça m’autorisera aussi à faire certains morceaux juste au chant. J’ai envie d’être plus mobile sur scène et ce n’est pas évident si je dois jouer de la guitare sur tous les morceaux. Je ne peux en revanche pas dire le nom de ce sixième membre pour l’instant dans la mesure où il n’a pas encore annoncé la nouvelle au groupe dans lequel il joue actuellement. C’est un groupe très connu...
R & F — Aviez-vous prévu que cet album allait être double ?
R.S. — Non, ce n’est que quand nous avons réalisé que nous avions toutes ces chansons qu’on a compris que cet album devait être double. On a pensé un moment sortir deux albums simples : un plutôt dur et difficile, l’autre plus orienté pop. Mais finalement il nous a semblé plus amusant de tout mélanger.
R & F — Le titre ?
R.S. — Au départ le disque devait s’appeller «One Million Virgins». Et puis, aux alentours de Noël, j’ai eu l’idée de l’appeler «Kiss Me, Kiss Me, Kiss Me». Peut-être parce que je savais qu’il y aurait ma bouche sur la pochette. A moins que ça ne soit tout simplement parce que le premier morceau du disque commence par ces mots. Je n’accorde pas une grand importance au titre d’un album à moins qu’il y ait réellement l’intention de faire passer quelque chose comme c’était le cas avec «Faith» et «Pornography». Si il n’y a pas une couleur bien précise qui court à travers tout le disque, je ne vois pas l’utilité de trouver un mot générique qui soit censé le représenter.
R & F — Effectivement cet album s’avère incroyablement varié.
R.S. — Ça vient de la manière dont nous avons travaillé. Pour la première fois j’ai demandé aux autres d’amener leurs idées sur cassette. On s’est retrouvés à la tête d’une centaine de morceaux : certains relativement avancés, d’autres réduits à une simple succession d’accords ou une phrase musicale. On a passé une journée à écouter ça et mettre des notes à chaque truc. Au bout du compte nous avions trente-cinq chansons que nous avons enregistrées en demos. Lorsque nous sommes entrés en studio, il en restait vingt-cinq. Sur les dix-huit que compte l’album, trois viennent de Porl, deux de Simon, une a été écrite autour d’une idée de Boris et une autre d’après une idée de Lol. Le reste est de moi. Je n’aurais, par exemple, jamais pu écrire des chansons comme «Fight» ou «Ice And Sugar» tout seul. Dans la mesure où j’ai été surpris ça m’a forcé à écrire des paroles différentes. Porl avait même écrit une chanson country & western.
R & F — Quels sont les goûts musicaux de chacun ?
R.S. — Porl écoute des trucs bizarres. Pour lui, les disques de Captain Beefheart sont des disques «normaux». Contrairement à ce que son allure pourrait laisser supposer, Simon aime bien les belles mélodies ; des trucs comme Kate Bush. Lol est celui qui est toujours au courant des dernières nouveautés : c’est lui qui se pointera avec un album de Run-DMC ou de Beastie Boys ; Je ne crois pas que Boris écoute beaucoup de musique. Quant à moi, lorsque j’en écoute, c’est plutôt du classique. Je n’arrive pas à trouver quelque chose qui me plaise dans ce que sortent mes pairs, à quelques rares exceptions près.
R & F — Avec «Hot, Hot, Hot», vous vous essayez au funk.
R.S. — Oui, pour la première fois nous avons fait des chansons directement en référence à un style musical précis. D’ordinaire j’évite de me laisser influencer par quoi que ce soit. Il y a donc «Hot, Hot, Hot» qui a été un peu envisagé comme Cure s’amusant à jouer Chic. « Hey You» qui est rhythm’n’blues dans l’esprit Booker T and the MG’s et «Why Can’t I Be You» qui sonne comme comme une Motown song. C’était intéressant à essayer. Et puis je ne suis pas sûr que beaucoup de nos fans connaissent Booker T...
R & F — «Kiss
Me» est un grand disque de guitare. Aimes-tu
particulièrement en jouer ?
R.S. — Je n’en ai jamais une près de
moi. Je ne la travaille pas, je ne fais pas de gammes... Du coup je
ne fais pas de progrès. Mais c’est en même temps
ce qui me permet d’être réellement excité
lorsque j’en prends une sur scène ou en studio. Si
j’avais tout le temps une guitare près de moi, je
crois que mes doigts finiraient par se placer toujours au
même endroit et je deviendrai un guitariste sans doute
beaucoup plus ennuyeux.
R & F — Vous improvisez beaucoup avec le groupe,
ou tout est écrit dès le départ
?
R.S. — Disons qu’avec le groupe tel
qu’il est, soudé et cohérent, nous pouvons nous
contenter d’avoir les bases d’un morceau et
délirer autour, voir ce qui se passe. Même s’il
y a de temps en temps des erreurs. Il y avait, par exemple, une
plantade dans la partie d’orgue de «Snake
Pit» que nous avons décidé de garder parce
qu’elle sonnait bien. Nous ne pouvions pas nous permettre ce
genre de liberté à l’époque de
«The Head On The Door». Les choses ne
coulaient pas avec autant de naturel.
R & F — Vous travaillez vite en studio
?
R.S. — On passe beaucoup de temps à
ne rien faire en fait. Sur une séance de huit heures nous
n’allons peut-être être réellement
créatifs que pendant un quart d’heure. Le reste du
temps on s’amuse. Qn se laisse distraire par un son, on voit
ce qu’on pourrait faire avec... Cela dit, nous sommes
relativement à l’aise en studio. Si pendant deux ou
trois heures on a envie de mettre au point un truc précis,
on le fait. Nous savons que ça fait partie de notre
processus de travail.
R & F — Pourquoi avoir choisi Miraval
?
R.S. — Nous ne voulions pas enregistrer
à Londres. Nous avions trois studios en vue : un en
Scandinavie, un autre en Allemagne et Miraval. Les deux autres
étaient aussi bons mais Miraval était dans le Sud de
la Fronce, au milieu des vignes... On pouvait habiter sur place et
c’était suffisamment isolé de tout pour que
nous ne soyons pas tentés de sortir. On habitait dans trois
petites maisons séparées. Tous les week-ends nous
organisions une party dans la maison de l’un de nous.
C’est pendant une de ces partys que nous avons
enregistré «Hey You». On était
en train de s’amuser et l’envie nous a pris de jouer.
Je pense que cet esprit de fête passe bien dans la
chanson.
R & F — Vous vivez en tribu, tous ensemble avec
vos femmes, quasiment tout le temps. Ça ne finit pas par
créer des tensions ?
R.S. — Il nous arrive bien sûr de nous
engueuler, mais, je crois, de manière assez adulte. Dans le
passé il m’est arrivé de m’accrocher avec
les autres pour des petits trucs, des histoires stupides.
Aujourd’hui nous avons appris à comprendre que chacun
a besoin de temps en temps d’être seul, de prendre du
recul. En fait nous n’avons jamais travaillé dans une
aussi bonne ambiance que pendant cet enregistrement.
R & F — Tu sembles très fier de ce
disque.
R.S. — Oui. C’est mon album
préféré depuis
«Pornography». Je l’écoute
souvent pour le plaisir. Ce disque, sans que cela ait
été conscient représente un peu
l’essence des divers éléments qui ont fait la
musique de Cure depuis dix ans. En un sens il marque la fin
d’une période. A partir de maintenant, je ne pense pas
que nous pourrons tirer quoi que ce soit de notre passé.
D’un autre côté, cet album nous ouvre de
nouvelles voies. Il y a là des choses que, nous
n’avions jamais essayées. Une moitié de ce
disque est un peu Cure regardant en arrière et l’autre
Cure se projetant en avant.
R & F — Tes paroles sont beaucoup plus
compréhensibles que par le passé.
R.S. — Là aussi ça tient
à ma manière différente de travailler.
Autrefois j’avais tendance à garder mes textes secrets
jusqu’au moment de les chanter. Je ne pouvais pas supporter
l’idée de les faire lire à quelqu’un.
Cette fois j’en ai discuté au fur et à mesure
avec les autres. Je pense que ça tient aussi au fait que
j’ai beaucoup plus confiance en moi. C’est
évidemment plus simple d’écrire des texte quand
tu te fiches de savoir si quelqu’un comprendra ce que tu
racontes. J’ai appris à être patient : je suis
capable aujourd’hui de passer deux ou trois jours sur des
paroles pour qu’elles aient un sens.
R & F — Dans tes chansons, tu parles de
sentiments très divers. L’amour, la violence, la
jalousie, le chagrin... Tu n’as quand même pas
vécu toutes ces situations ?
R.S. — Il y a un million de choses
auxquelles tu peux penser et que tu peux ressentir rien qu’en
rêvant. Des choses qui peuvent me mettre dans un état
de réel bonheur ou de complet désespoir. Grâce
à ce que je fais, j’ai le privilège de pouvoir
passer pas mal de temps à l’intérieur de ma
propre tête. Je n’ai pas à être
quelqu’un d’autre tous les matins ou à me
soucier de savoir si mon patron m’a à la bonne. Je
n’ai jamais accepté l’idée que le monde
«réel» était la réalité. Je
me suis toujours protégé mentalement contre beaucoup
de choses auxquelles les autres sont confrontés.
Déjà tout môme je savais que j’aurais
préféré mourir plutôt que
d’accepter la vie du huit heures-midi/deux heures-six heures.
Je sais que ça peut sembler facile de dire ça
maintenant, mais c’est la vérité. Quand
j’ai quitté l’école, j’ai
prévenu les gens du chômage que je ne voulais pas de
boulot, qu’ils en donnent à ceux qui en voulaient. Je
n’avais pas un rond, mais j’en étais fier. Je
passais mon temps à la bibliothèque à lire des
livres. Et puis j’ai réalisé que je voulais
faire de la musique. Et ça a marché. Mais si
ça n’avais pas marché, je crois que
j’aurais préféré disparaître,
boire jusqu’à ce qu’on m’oublie.
R & F — «Why Can’t I Be
You» s’adresse à Mary ?
R.S. — Aucune de mes chansons ne
s’adresse à une personne en particulier, c’est
toujours un mélange de plusieurs choses. En fait cette
chanson vient d’un des concerts de cet été.
Juste avant de monter sur scène, j’avais encore
à me faire photographier et j’ai pensé
«pourquoi moi, est-ce que je ne pourrais pas être
un des autres et être un peu tranquille ?».
J’ai déliré là-dessus sur un bout de
papier que j’ai retrouvé plus tard. Ça
m’a donné l’idée de départ de
cette chanson.
R & F — Quel sera le prochain single tiré
de l’album ?
R.S. — Ce sera «Catch».
Je ne pense pas qu’il y en aura un troisième. Je
préférerais qu’on entre en studio à
l’automne pour enregistrer quelque chose de
complètement nouveau. Peut être un EP.
R & F — Et la scène ?
R.S. — Nous ne jouerons qu’à
partir du mois de novembre quand l’album sera sorti depuis
assez longtemps. Je n’aime pas l’idée
d’avoir à faire des concerts pour la simple raison
qu’il faut promotionner un disque. Ça fait perdre
toute spontanéité. Cela dit, nous jouerons presque
exclusivement les nouvelles chansons. Il y aura bien sûr
quelques titres anciens, mais nous ne tenons pas à les
déterminer d’avance. Chaque soir nous
déciderons lesquels nous allons jouer. Je pense que le seul
moyen pour que ça reste intéressant et excitant pour
ceux qui viendront nous voir, c’est que ça le soit
aussi et d’abord pour nous.
Youri Lenquette (textes & photos) dans Rock & Folk juin 1987
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