Il ressemble à ses fans. C’est peut-être l’inverse. Sa gloire est déjà faite. Bref, Robert Smith et ses Cure n’ont plus de leçons à recevoir. En sortant un double album entièrement composé de remix de vieux titres, le groupe le plus aimé et le plus haï de la planète serait-il en panne d’idées ? Est-ce l’inverse ? Celui qui rêvait d’être Jimi Hendrix et Nick Drake est en tout cas bien loin de fermer la boutique Cure. Propos tout frais en guise d’explication.
« S alut ! C’est Robert Smith qui vous parle. Vous êtes à l’écoute de Cure FM sur 94.8 ». Cette phrase, le leader de Cure ne l’a pas prononcée sur les ondes d’une quelconque radio londonienne, mais bel et bien sur sa propre station destinée à la présentation de « Mixed Up », son nouveau double album entièrement composé de remix d’anciennes chansons. Les habitants de la capitale britannique ont ainsi pu découvrir, en avant-première, les nouvelles moutures de classiques tels A Forest, In Between Days ou Lullaby. Mais, à côté de ce très percutant coup médiatique, « Mixed Up » soulève une interrogation bien plus profonde. Pourquoi sortir une compilation de remix lorsque l’on s’appelle Cure et qu’une décennie d’existence est déjà derrière vous ?
Robert Smith — Si je me mets à réfléchir au pourquoi de cet album, plusieurs idées me viennent à l’esprit. Tout d’abord, certains remix figuraient sur des faces B de singles désormais introuvables, si ce n’est dans des conventions de disques à des prix exorbitants. Nous ne voulions pas ruiner nos fans. Ainsi, rassembler ces remix aux côtés d’autres, plus récents, permettait d’éliminer ce problème. Par ailleurs, je me suis rendu compte, principalement avec Pictures Of You, qu’une composition pouvait être nettement plus intéressante après avoir été remixée. En somme, on peut faire mieux que l’original. « Mixed Up » est ainsi une première. Puisque nous désirions contrôler les remix faits à partir de nos chansons, nous devions agir avant que quelqu’un ne le fasse à notre place. Nous ne tenions pas à ce que telle ou telle personne agisse sur notre oeuvre comme DNA l’a fait sur Tom’s Dinner de Suzanne Vega. DNA avec Cure, jamais ! Certaines chansons comme The Walk ou A Forest ont été complètement réenregistrées. Le reste est d’origine.
• Comment s’est
effectué le choix des remixeurs ?
Nous avions une liste de noms. Nous les avons
sélectionnés non pas pour les groupes avec lesquels
ils avaient travaillé auparavant, mais pour le son qui les
représentait. Par exemple, je n’aime pas
spécialement les Happy Mondays mais le son de leurs derniers
singles nous a emballés. C’est pour cela que Paul
Oakenfold est l’un de nos remixeurs. Ils étaient tous
libres du choix du titre à remixer. L’entreprise
n’aurait eu aucun sens si nous avions exigé telle ou
telle chose à tel ou tel endroit du morceau. Lorsque le
remix était terminé, nous décidions de sa
présence ou non sur l’album. Un droit de veto. Cela
dit, tout n’est pas sur le disque, le travail de certains ne
nous ayant pas vraiment convaincu.
• « Mixed Up
» est-il une opération purement commerciale
?
Je ne pense pas car rien ne nous obligeait à sortir un album
cette année. Notre maison de disques ne nous a, à
aucun moment, prié d’entrer en studio. Elle a
simplement attendu le résultat. Etant satisfaite, le disque
a pu sortir. Ce n’est ni un nouvel album, ni un « best
of ». C’est entre les deux. Une première, en
somme. Je dirais même que c’est notre meilleur disque.
Vraiment.
• C’est ce que
vous aviez affirmé déjà lors de la sortie du
dernier, « Desintegration »...
C’est vrai. « Desintegration » était
meilleur que « Pornography », mais « Mixed Up
» a l’avantage d’être unique en son genre.
Peut-être que d’autres groupes ayant déjà
plusieurs albums derrière eux nous imiteront, mais,
j’insiste, nous sommes les premiers à sortir un disque
de remix dans ces conditions. D’ailleurs, contrairement
à nos autres oeuvres, j’écoute « Mixed Up
» chez moi, chose que je ne fais quasiment jamais avec
« Desintegration », par exemple. Mais quoi que
l’on dise, c’est toujours du Cure, un point c’est
tout ! Ce qui est chiant nous concernant, c’est que chacune
de nos chansons n’est jamais considérée comme
une entité. il faut toujours que les gens la replacent dans
un contexte en affirmant que ça n’est plus « 17
Seconds » ou « Pornography ». Bullshit !
C’est toujours du Cure ! Pour résumer, si nous avions
été un nouveau groupe, nous n’aurions jamais
fait « Mixed Up ». C’est pour ça que ce
disque n’est vraiment pas un manque de
créativité de notre part.
• Ces remix seront-ils
joués au cours de vos futurs concerts ?
Non, car émotionnellement, c’est trop
éprouvant, De toutes les façons, nous ne ferons
sûrement pas de scène avant d’avoir
enregistré de nouvelles chansons. Je pense que nous ne
donnerons pas de concerts avant fin 91.
• A quel âge
avez-vous eu une guitare entre les mains pour la première
fois ?
Je crois que je devais avoir six ans. C’est mon frère
qui me la donna. Au début, elle fut pour moi une sorte
d’ours en peluche. Je collais des auto-collants dessus. Puis,
j’ai étudié le piano vers douze ans.
Après quoi, j’ai pris des leçons de guitare
classique. C’était un réel désir et non
une volonté parentale. De toutes façons, je
n’ai jamais été un guitariste !
[sourire] Je n’ai jamais voulu en être un !
C’est vrai que lorsque j’ai vu Jimi Hendrix pour la
première fois, je devais avoir une dizaine
d’années. J’étais fasciné par sa
musique. Aujourd’hui, la majeure partie des guitaristes sont
tous des branleurs, car justement ils se prennent tous pour Jimi
Hendrix ! C’est à celui qui jouera le plus vite !
Hendrix était passionné par ce qu’il faisait et
non par l’instrument avec lequel il jouait. Les autres ne le
sont pas. Nick Drake était aussi comme lui. En fait, je
n’aime que les guitaristes qui sont loin d’un certain
classicisme et qui jouent presque instinctivement (Hendrix et
Drake) ou bien, au contraire, j’adore ceux qui atteignent une
perfection absolue comme Nigel North, qui est un guitariste
classique britannique d’une quarantaine
d’années. Il s’est spécialisé dans
le luth et les petites guitares des siècles passés.
On est bien loin des guitaristes de heavy-metal qui jouent trois
mille notes à la seconde. Mais si Hendrix et Drake sont les
deux seuls guitaristes que j’aurais aimé être,
c’est surtout qu’ils furent deux très brillants
compositeurs. On peut reprendre n’importe quelle chanson
d’Hendrix, c’est toujours une composition
géniale.
• Vous jouez toujours
avec une basse Fender six-cordes ?
Oui, car tout en en jouant comme une guitare, cette basse permet
d’obtenir un son nettement plus riche qu’une simple
guitare. Cette constante proximité de la saveur d’une
basse est vraiment passionnante. De plus, cette basse
s’adapte aussi bien à un jeu violent qu’à
un jeu plus doux. Sinon, je me suis acheté une vieille
guitare californienne, une Mosrite, que j’ai trouvée
dans un magasin londonien, Vintage & Rare. Une sorte de
boutique dans laquelle on passe des heures. Là-bas, les gens
me prennent pour un fou car je choisis de tester une guitare en
fonction de la beauté de sa ligne. J’ai
également une vieille National. Malheureusement, nous avons
souvent des amplis bien merdiques. Des Peavey qui ont plus de six
ans. Je ne sais même pas pourquoi nous n’en changeons
pas. Lorsque nous étions jeunes et que nous n’avions
pas d’argent, nous essayions divers amplis en regrettant de
ne pouvoir se les acheter. Aujourd’hui, il ne nous vient
même pas à l’esprit d’en changer ! En
fait, les Peavey sont très bien pour la scène, mais
nuls pour le studio.
• Y a-t-il un partage
des tâches avec Porl Thompson, l’autre guitariste du
groupe ?
C’est-à-dire qu’en concert, Porl est davantage
le guitariste de Cure. Je m’applique avant tout à
chanter, chose que j’ai toujours souhaitée. Pendant
les enregistrements en studio, c’est plus complexe. Souvent,
j’estime être moins bon que lui. Il me répond
par l’inverse. Une chose est sûre, il est plus rapide
que moi. Côté effets, je ne sais comment se nomment
ceux que j’utilise. Je sais seulement que j’ai devant
moi une rangée d’effets Boss, avec une couleur
différente pour chacun. Le principal est que je sache que
telle couleur correspond à tel effet . Quant à la
Rolls des guitares, à mon avis, c’est l’Ovation
noire douze cordes électro-acoustique car on peut s’en
servir comme d’une basse (sic). C’est vraiment la seule
guitare avec laquelle je joue à la maison quand j’ai
le cafard.
• Concernant votre jeu
composé de peu de notes, on ne peut pas dire que vous soyez
une pipelette genre Malmsteen...
Effectivement. En fait, la musique que j’aime, comme celle
que je compose, est faite de précipices et de
trous.
• De silences
?
Non, de précipices.
• Comment
ressentez-vous l’apport des claviers dans votre musique
?
De manière saine et nécessaire. Je ne sais pas
pourquoi, mais inconsciemment, nous irions sûrement vers des
options encore plus axées vers la guitare. Les claviers
permettent d’éviter cela sans pour autant
s’opposer aux guitares. Par ailleurs, on se sert des claviers
pour reproduire des lignes de cuivres, par exemple. Le clavier est
en fait un ajout permanent. Parfois, c’est toujours le
même. Par exemple, tout au long de « Pornography
», c’est le même clavier pour chaque
chanson.
• En fait, ne
dépassez-vous pas ces classifications par instrument
?
Oui, car c’est la forme d’une composition qui prime
avant tout. Je compose au piano ou à la basse. Je crois
d’ailleurs qu’une chanson qui a une bonne ligne de
basse ne peut être qu’une chanson réussie.
C’est vraiment le coeur de la composition. Et ce, quelle que
soit la mélodie par-dessus cette ligne de
basse.
• A quand le vrai
prochain Cure ?
Aucune idée. Nous sortirons prochainement deux nouvelles
chansons en face B des singles extraits de « Mixed Up
». Mais franchement, nous n’avons aucun plan. Quand
nous désirons quelque chose, nous le faisons sur le champ.
Par contre, la seule chose dont je sois sûr, c’est
qu’il y aura quelque chose d’autre, car je le
désire. Quoi et quand, ça c’est une autre
histoire ! D’ailleurs, nous n’avons jamais rien
planifié dans le passé.
• Qu’en est-il
de votre désormais légendaire album solo
?
C’est un mythe. [sourire]
• Et le non moins
fameux album live ?
Il existe. Il sortira après Noël et sa recette sera
reversée à une oeuvre de charité pour les
malades mentaux. Il devrait contenir huit titres et sa
qualité sonore sera réellement
parfaite.
• Quel est votre album
live préféré ?
« Rainbow Bridge », d’Hendrix. J’aime aussi
« David Live », de Bowie.
• Y a-t-il des
artistes aujourd’hui dont vous vous sentez proches
?
Whitney Huston. [rire] Plus sérieusement, les
Pixies. J’aime leur arrogance. J’écoute pas mal
de trucs, mais je suis toujours déçu. Alors,
j’écoute de la musique classique. Très fort, de
préférence. Mais si je ne sais pas vraiment ce que
j’aime, je sais très bien ce que je déteste.
Des choses comme ce soi-disant retour à l’esprit
« on s’aime tous, vive les fleurs, etc... ».
C’est de la merde, tout ça ! En fait, les gens ne
s’aiment pas entre eux, ils se détestent. Ça
reflète assez bien certains acteurs de ce genre de musique
comme les Stone Roses ou les Happy Mondays. Et là, je ne
parle pas de leur musique, mais de ce qu’ils sont : des
crétins ! Il faut vraiment avoir une force de
caractère pour écrire des bonnes
pop-songs.
• La crème se
trouverait-elle chez les « vieux » comme les Stones,
Lou Reed, Neil Young... ?
Certainement pas chez les Stones et Lou Reed ! Neil Young est
déjà nettement plus respectable. Il est un peu comme
Nick Drake. Une sorte de personnage complètement en dehors
des modes et de ce qui se passe. Un peu comme Tom Waits. Lorsque
nous avons commencé, c’était aussi en
réaction contre des gens comme Elton John ou Queen. Bref, on
peut trouver des choses passionnantes chez de jeunes
groupes.
•
Etes-vous toujours en contact avec Lol Tolhurst
[le clavier viré l’an passé pour avoir trop
abusé des spiritueux/NDR] ?
Non. Il va sortir un single avec son nouveau groupe Presence.
• Où en est ce
projet de musique de film pour le prochain Luc Besson
?
Je ne pense pas que cela se fera car Tim Pope
(réalisateur des clips de Cure/NDR) devrait
réaliser un film sur lequel nous travaillerons
peut-être. Mais j’aimerais vraiment composer la musique
d’un film.
•
Ne pouvez-vous toujours pas expliquer votre si grande
popularité en France ?
Même si
elle est évidente, elle a toujours été
légèrement grossie par les médias. Cela dit,
c’est vrai qu’en 1986, lorsque nous sommes venus, ce
fut un choc. Ça s’est calmé depuis. En fait, la
France est au milieu entre la froideur des pays plus au nord comme
la Hollande ou l’Allemagne, et l’hystérie de
l’Espagne et de l’Italie. Dans ces pays plus au sud,
les gens hurlent sans cesse durant nos concerts. On se croirait
dans un stade de foot !
• A ce sujet, le
Cameroun méritait-il vraiment de perdre face à
l’Angleterre lors de la dernière coupe du monde
?
Au départ, j’étais un fervent supporter du
Cameroun, mais quand ils se sont retrouvés face aux Anglais,
je me devais de soutenir l’Angleterre. Mais c’est vrai
que les Camerounais ont dominé en grande partie le match.
[sourire] En Angleterre, mon équipe fétiche,
c’est Queen’s Park Rangers.
• Il n’y a
vraiment que le foot et la musique pour vous ?
La musique m’obsède complètement. Il n’y
a vraiment aucun équivalent à monter sur une
scène pour jouer de la musique. Sinon, je me suis mis
à peindre. Je n’ai exécuté que deux
toiles pour l’instant, dont un auto-portrait. Je me sers
aussi pas mal de mon télescope. Pour voir les
étoiles.
L’entretien terminé, Robert Smith descend rapidement quelques Sol (bière mexicaine très en vogue en ce moment en Angleterre). Il enfile son Teddy noir par-dessus son pull extra-large. Ses baskets d’astronautes sont presque recouvertes de chaussettes blanches ressemblant à des écharpes. Un dernier sourire. Sans rouge à lèvres. En compagnie de ses complices, il quitte la maison de Chris Parry (Monsieur Fiction Records, manager de toujours) et s’engouffre dans un mini-bus qui le conduira dans les locaux secrets de Radio Cure. Une heure plus tard, en se branchant sur 94.8 FM, les notes redigérées de « Mixed Up » s’échappaient des transistors londoniens. « Il est 22 H 00 et vous écoutez Cure FM en compagnie de Simon, Porl et Robert ».
Marc ZISMAN dans Guitare & Claviers n°113 octobre 1990
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