interview de Robert Smith évoquant Mixed Up et retraçant ses années au sein de The Cure dans un nouveau venu de la presse musicale : Rock Spirits
Imprévisible THE CURE. Des rumeurs persistantes indiquaient que Robert Smith se consacrerait davantage à un album solo et c’est finalement sous l’aspect d’un album-compilation de remixes que le groupe-culte anglais réapparaît, se penchant sur sa carrière passée et rendant hommage à ses fans.
THE CURE est sans doute le groupe qui a le moins respecté l’ordre logique d’une carrière musicale traditionnelle durant cette décennie passée, jouant au ping-pong avec les goûts du public. A une époque où les confrontations et les divisions dans la musique se font davantage ressentir, THE CURE a décidé de ménager la chèvre et le chou : être commercial tout en restant crédible envers les fans de la première heure. Quoiqu'ils figurent aujourd'hui dans les classements européens, ils accueillent toujours à leur concerts autant d’escadrons post-punks vêtus de noir ou de nouveaux clones se délectant de l’époque sombre du groupe.
Robert Smith possède cette incroyable capacité à composer des chansons commerciales, appelées à être également originales, exceptionnelles et d’une réelle teneur. Sur huit albums (si l’on exclut la compilation de singles “Japanese whispers”, le document live “Concert - The Cure live” et la compilation de 1986, “Standing on a beach”), une démarche unique marquée aujourd’hui d’un album “Mixed up” en forme de point d’interrogation.
L’homme détient la réponse : “A l’origine, cet album devait être une compilation de tous nos anciens maxi-45 tours qui ne sont plus disponibles dans le commerce, sauf si on y met le prix fort. Nous tenons énormément à nos fans et nous ne voulons pas qu’ils se fassent arnaquer par des commerçants sans scrupules. Mais, au fur et à mesure que nous avancions dans l’élaboration du projet, nous avons pensé que nous pourrions offrir davantage à nos fans. Nous avons décidé de faire remixer nos vieilles chansons par certains spécialistes de la science du remix. Ce disque montre l’aspect pop et dansant du groupe et il s’agit d’un bric à brac qui devrait faire plaisir à ceux qui nous ont toujours suivi”.
Mais si l’intention est louable, le “fameux” travail porté sur les titres originaux par Chris Parry, William Orbit, Ron St Germain, Mark Saunders, François Kevorkian, Paul Oakenfold et Bryan “Chuck” New ne fait pas l’unanimité. Et étonnamment, THE CURE n’est que simple producteur ! “Les remixers ont eu une liberté totale, donc nous nous attendions à tout. Ceci étant, nous avions bien stipulé que si nous n’aimions pas les nouvelles versions, elles ne figureraient pas sur l’album. Il nous a fallu plusieurs écoutes pour analyser le résultat : la version de “Close to me”, par exemple, est très éloignée de l’originale mais excessivement rafraîchissante. Nous nous attendons à ce que certaines personnes ne comprennent pas très bien le but de ces remixes et je dois avouer que nous en sommes au même point”. De quoi semer un doute.
Et pourtant, la rentrée de THE CURE est dense, comme s’il s’agissait d’une campagne savamment orchestrée, longtemps calculée par ses protagonistes. Aux Etats-Unis, on remarque tout d’abord la parution du coffret “Integration” sur le même principe que “Mixed up” puis Elektra (la maison de disques sous laquelle est signé le groupe aux Etats-Unis) fait appel au groupe pour reprendre sur son album-anniversaire “Rubaiyat” le “Hello I love you” des DOORS.
Sorti le 22 octobre dernier, “Mixed up”, composé de douze titres dont un seul véritable inédit, est-il un vrai bébé de THE CURE ? Robert Smith, responsable de la pochette, n’hésite pas à définir “Mixed up” comme “un album à écouter le samedi soir et uniquement pour son contenu musical”. Toujours ambigu.
Le 22 octobre également, “Close to me” sort en single en Angleterre. Une vidéo vient illustrer le titre. “A la fin du video-clip originel de “Close to me”, l’armoire dans laquelle nous sommes enfermés, tombe du haut d’une falaise et le clip s’achève ainsi. Le nouveau clip montre donc ce qui se passe ensuite. Nous sommes prisonniers de la mer”. Et d’interroger Robert sur sa vision du support vidéo, un outil de communication qu’il a largement employé pour servir l’image de marque du groupe. “Je n’aime pas participer au tournage de vidéo-clips car le seul aspect que j’apprécie, c’est le résultat final. Lorsque nous tournons une vidéo, nous sommes lugubres et il y a même de la haine dans l’air. Sur “Close to me”, malgré les apparences, c’est de l’hystérie et non de l’amusement”. Et il ajoute avec humour “Pourquoi avons-nous l’air si moches dans nos vidéos alors que nous sommes si beaux au naturel ?“.
Une certaine amertume subsiste depuis le film-concert “Live à l’Orange”, au départ destiné à faire patienter les fans.
“Ce n’était juste qu’une simple vidéo, tout particulièrement pour les fans. Comme un souvenir visuel. Certains l’ont critiqué comme s’il s’agissait d’un travail qui prétendrait être une oeuvre cinématographique. Ce n’était pas du tout la démarche.”
Du plaisir, Robert Smith en a certainement eu davantage dans la nuit du 31 août au 1er septembre derniers avec l’expérience unique de “CURE FM”, une station-pirate qui s’est emparé d’une longueur d’ondes britannique pour que le groupe puisse présenter son nouvel album. Malgré quelques difficultés à pouvoir émettre, Robert, Simon, Porl, Perry et Boris conversèrent toute la nuit, présentèrent des albums coup de coeur et envisagèrent l’avenir avec une franche décontraction.
A la question du choix des disques diffusés sur CURE FM, Simon Gallup répondit : “Nous avons pris ce qui nous est tombé sous la main ; le premier morceau que nous avons diffusé était un titre des PIXIES qui est un groupe qui parfois me plaît. Je n’aime pas tout ce qu’ils font, mais lorsqu’ils balancent la sauce, je marche !”
Robert, pour sa part, apporta quelques détails croustillants à la réalisation de “Mixed up” : “The walk” et même “A forest” ont été réenregistrés car les bandes de l’époque ont été perdues”.
Rétrospective de la carrière de CURE et flash-back des références inoubliables de Robert Smith, en l’occurence Jimi Hendrix : “Mon frère aîné avait la collection complète d’Hendrix et il m’a même emmené le voir à l’île de Wight. J’avais 10 ans. Je ne m’en rappelle pas très bien mais j’ai toujours une très bonne estime pour la musique psychédéilque des mid-60’s”. On sait qui fut responsable de l’étincelle “C’est lorsque j’ai vu Alex Harvey (du Alex Harvey Band - décédé en 1982 NdJ). Je sentais qu’il était bon et j’ai eu envie d’être comme lui”. Plus étonnante, sa déclaration à l’égard du titre des DOORS repris sur la compilation d’Elektra : “Ils voulaient que nous reprenions tout bonnement un titre de leur catalogue, mais je n’aime pas vraiment les DOORS. Cependant, “Hello I love you” est une bonne chanson. Notre version est plus proche des KINKS et ne sonne plus du tout comme la version des DOORS”. A propos des goûts du groupe : “Ils sont très larges et très variés ; il n’existe pratiquement rien que nous n’aimions. Ce que je ne peux comprendre, par contre, c’est cet engouement que les gens ont pour la “vieille” musique. Nous écoutons quelques disques assez datés mais on ne se les arrache pas. La musique actuelle est une répétition d’un même single et seuls les visages de ses interprètes changent. C’est tout le temps la même chose et cela dure depuis très longtemps. Personnellement, j’écoute de tout, vraiment.... Parmi les membres du groupe, nous sommes tous très ouverts... Excepté sans doute... l’opéra. Je ne crois pas que quelqu’un aime vraiment l’opéra”. Tellement peu sectaires, que l’on se remémore le projet qu’ils avaient avec BANANARAMA : “Nous étions prêts à faire “What’s new pussycat” en 1985 et puis elles ont abandonné et ont commencé à avoir des gamins. C’est une idée qui était bien partie et que nous pourrions toujours reconsidérer aujourd’hui. Je pense que c’est cette très étrange combinaison qui nous a séduits”.
THE CURE, c’est une entité unique, une attitude décalée et tellement naturelle, et un comportement musical en pleine ébullition : “Nous changeons sans cesse mais de manière mieux organisée puisque nous disposons de davantage de temps en studio que dans le passé. Nous adorons vraiment les changements car ils nous permettent de maintenir notre motivation intacte sur notre parcours musical. Et je pense que cette approche rend nos chansons plus accessibles. Les gens ont toujours dit que nous étions des lunatiques mais ils oublient un peu trop que notre premier album était très proche de “Desintegration”. Des morceaux courts, tempo rapide, des titres pop un peu bizarres. En quelque sorte, nous sommes retournés à nos premières heures. Nous essayons toujours délibérément de faire simple, d’accomplir un cercle dans notre évolution... Toutes les six ou sept années, la musique se répète inlassablement ; il se joue un bouleversement important jusqu’à ce que la nouvelle génération prenne place. Nous essayons donc d’être simplement en haut de la vague, en harmonie avec la génération suivante.”
Simplification de la musique, vaste programme et une grande claque à la technologie ! Malgré un appel abusif à cette dernière sur “Mixed up”, on entrevoit l’ébauche d’un véritable nouvel album. “Depuis l’adolescence - lorsque tu essayes d’imposer tes propres convictions et de comprendre comment elles te sont parvenues - je suis arrivé à un point où je peux être plus direct et m’exprimer de manière plus poignante... En vieillissant, on ne devient pas moins agressif, mais on s’enferme dans une sorte de fatalisme. Peut-être que l’on pourrait essayer de faire des chansons plus plaisantes et moins lourdes. Le prochain album, ce sera tout le contraire, plus pesant encore... Actuellement, nous nous sentons heureux dans le groupe et l’on se satisfait de la tournure des événements... Nous essayons de faire des albums qui distraient tout en conservant les styles que nous avions expérimentés auparavant. Le problème, justement, avec nos anciens albums, c’est qu’ils n’étaient pas véritablement attractifs. Si je compare nos derniers disques en date avec la production du moment, je m’aperçois que notre musique a toujours été très variée et n’a jamais ressemblé à quoi que ce soit d’autre. Il suffit de mettre côte à côte notre musique et le Top 50 : c’est radicalement dissemblable.”
Le contexte environnant n’est plus prétexte à des comportements rebelles et des attitudes provocatrices. Tout va très bien pour THE CURE. Mais Robert garde un oeil attentif sur les compositions et les directions à prendre. Il n’y aurait qu’un pas à franchir pour croire en une dictature masquée au sein du groupe. “Non, vraiment pas. C’est simplement celui qui possède l’idée principale qui obtient le crédit ; il est vrai qu’il m’arrive assez souvent d’avoir les idées majeures des morceaux. Nous mettons toujours sur la table nos projets et les travaillons en commun. C’est une démarche très coopérative, mais lorsque tu as un groupe, il est nécessaire que quelqu’un le prenne en charge, le mène, et comme je chante... “. Robert poursuit : “Je dirais que nous sommes un groupe noble dans son fonctionnement, raisonnablement démocratique et les autres musiciens ne se gênent pas pour m’engueuler s’ils le jugent bon. Je ne crois pas à la démocratie totale au sein d’une organisation. On est vite amené à des affrontements et le système se mord la queue. Je me fous de ce que les gens peuvent penser parce que je connais la vérité”.
Mais si telle est la situation au sein du groupe, pourquoi Robert a-t-il ressenti un jour le besoin de tenter des expériences différentes, comme celle avec Steve Severin des BANSHEES ? “Ce que j’ai pu entreprendre hors du groupe est justifié. C’était à une période où je n’étais pas heureux avec. J’ai pensé qu’il était plus sain de s’échapper des problèmes du groupe plutôt que de tenter d’y remédier. De plus, je voulais faire ce projet avec Severin depuis un bon bout de temps ; aujourd’hui, je n’ai plus aucune ambition de ce genre. Le problème avec CURE, c’est que je me suis senti à une époque piégé par notre propre image. Ce n’est plus le cas désormais car quoi que nous fassions, c’est accepté. Il n’y a plus d’image”.
Il semble occulter une période de sa carrière. “C’était du temps de l’album “Pornography”. Les gens voulaient que je meure. J’ai su cela beaucoup plus tôt mais c’est à cette période que cela se révéla de façon flagrante. Une période critique.” Il poursuit : “Pendant de nombreux mois, j’ai pensé changer le nom du groupe pour EX-CURE, ce qui est encore plus stupide que THE CURE. Puis, j’ai changé d’avis parce que la pression qui reposait sur mes épaules s’estompait. C’est la raison pour laquelle j’ai travaillé avec les BANSHEES et Severin. J’étais responsable de tout dans THE CURE, aux yeux du public. J’étais un chanteur et il était toujours après moi. Prendre des décisions et m’inquiéter pour tout, alors que je faisais cela depuis le début par pure passion. Je n’ai jamais confié à qui que ce soit que je songeais quitter le groupe. Et puis, je suis revenu sur cette décision.”
Il clôt le chapitre : “Les gens me voient comme THE CURE mais ce n’est pas le cas. Les gars qui m’entourent sont d’excellents musiciens et pourraient très bien continuer sans moi à n’importe quel moment”.
Une éventualité qui n’est pas tombée dans l’oreille d’un sourd. Preuve en est, l’annonce d’un album solo. “J’y songe toujours. Bon nombre de titres sont déjà compilés et ce projet verra le jour tôt ou tard. Ce qui me dérange, c’est que je dois tout prendre en charge par moi-même et cela ne me plaît pas du tout. J’aime travailler avec d’autres musiciens et connaître cette interaction, cet échange d’idées... En tout cas, beaucoup de gens le guettent, cet album...”
Comment s’y prend-il alors pour aborder sans favoritisme l’une ou l’autre de ses activités ? “Je pense que c’est une question d’instinct. En fait, j’ignore pourquoi telle chanson n’est pas adaptée au groupe et me convient en revanche”.
Pour conclure et rassurer les inconditionnels, il s’agit de savoir aujourd’hui si, en dépit des rumeurs qui circulaient lors de la tournée américaine, THE CURE réarpentera les scènes mondiales. “En fait, j’ai dit que nous ne tournerions plus, nuance ! Nous continuerons à donner des concerts car n’enregistrer des disques nous pousserait à devenir très solitaires. Tourner, c’est vraiment différent. Nous ne pourrions plus faire face à de longs mois loin de chez nous. Ceci dit, peut-être que nous referons des tournées. Rien n’est vraiment certain.”
“Je voulais être sûr que tout ce qui y figurait était exact. Je savais que des gens diraient que j’avais censuré des passages, des moments embarrassants, ce n’était vraiment pas le but. Du tout”.
(Robert Smith à propos de l’ouvrage “Ten imaginary years - The Cure story” par Steve Sutherland).
Sasha Stojanovic Trad. Emmanuel Potts & Christian Lamet
dans Rock Spirits n°2 de décembre 1990-janvier 1991
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