Une rétrospective orchestrée par Catherine Chantoiseau dans Best, l'actualité du groupe en cette année 1991 étant la publication – sous la forme d'un luxueux coffret – de l'intégrale de The Cure.
Passer d'un groupe culte pour élitistes audiences à un produit breveté pour le commerce international ne se fait généralement pas sans heurts ni sans reproches. Mais une relation passionnelle avec le public comme avec la presse est l'apanage inévitable de tout groupe majeur. The Cure donne depuis le début tous les signes de sa grandeur, mais ceux qui ont su la déceler dès les premières notes jalousent parfois les nouvelles ouailles, comme s'il pouvait y avoir de bons et de mauvais fans, quand le but de (presque) tout musicien est de produire une oeuvre universelle. Le groupe ne s'est jamais efforcé de travailler pour le "grand public". Celui-ci a tout simplement aimé les chansons que Robert Smith concoctait du fond de sa paranoïa ou du sommet de son insouciance. Sans faire de compromis, mais sans non plus remiser son sens de la générosité, The Cure a toujours su être un groupe joker, outsider génial trouvant le délicat équilibre entre l'affection d'un nombre croissant de gens et une originalité jamais sacrifiée à la petite dizaine de millions d'albums vendus à ce jour.
Robert Smith n'a jamais prétendu être ni un grand chanteur, ni un grand écrivain, mais il sait mettre sa voix rauque, aiguë, indéfinie, au service de détonations de trois minutes, en adaptant la profondeur des climats à la légèreté de sa non-virtuosité. Toujours dissemblables, ses émotions intimes trament les compositions du groupe sans pourtant nuire à son identité. Suffisamment fantasque pour être artiste, mais jamais assez fou pour noyer créativité et ambitions dans l'alcool ou la schizophrénie, au-delà des mouvances de personnel et des aléas de la mode. Leader, en voilà un qui sait le rester sans s'entacher de respectabilité feinte ou de désir de puissance malsain. Complexe, énigmatique, ambigué, sa personnalité changeante comporte cependant quelques fils conducteurs, comme par exemple son incompressible romantisme. Son écrivain favori est Shelley, qui versifiait il y a deux siècles, mais dont les poèmes, comme les chansons de The Cure, accompagnent des millions d'adolescents dans le spleen de leurs journaux intimes et des lumières tamisées de leurs chambres. D'ailleurs, son épouse s'appelait Mary, comme la compagne de Robert, dont il est indissociable depuis l'âge de quatorze ans (il en a aujourd'hui trente-deux). C'est aussi sur les bancs de l'école qu'il a rencontré Laurence Tolhurst. A bien des égards, l'histoire de The Cure est une fable sur la fidélité. Malice est le nom de leur formation lycéenne et éphémère. C'est en 1976 qu'ils se mettent sérieusement le pied à l'étrier en fondant Easy Cure, au parcours pénible, mais formateur, qui montre déjà Robert Smith sous son jour le plus exigeant. Il rompt, après six mois, un contrat de cinq ans avec Hansa Records, et il faudra attendre 1979 et la création de Fiction Records pour que le groupe devienne enfin The Cure et que sa discographie commence.
"Killing An Arab", inspirée de "L'Etranger" d'Albert Camus, suscite pourtant une controverse. Pour expliquer son propos, Robert chante parfois "Killing an Englishman", car un mort arabe vaut bien un mort anglais. Le message mal compris, accompagné d'une sorte de punk oriental qui peine à séduire, laisse un sentiment mitigé et le succès n'est pas encore au tournant. Très différent, "Boys Don't Cry" constitue le second 45 tours du groupe et semble devoir prendre le même chemin pour les oubliettes, mais le destin est pernicieux, et c'est sept ans plus tard, en 1986, que le morceau deviendra un tube planétaire. Comme ses ancêtres les plus mythiques, The Cure évolue des singles vers les albums, asseoit sa carrière dans la grande tradition. Avec la disparition du vinyl, et du support deux titres en particulier, s'évanouit toute une époque de la rock-song, ce qui rend The Cure encore plus exemplaire en tant que groupe parmi les derniers à avoir travaillé de cette manière et à avoir atteint de telles dimensions.
C'est en juin 79 que sort "Three Imaginary Boys". Insaisissable, il est assez mal accueilli par la presse, mais il contient pourtant la fibre de l'apogée inventive qui viendra plus tard. D'un minimalisme naïf, les morceaux touchent à l'essence même de la beauté musicale dans sa nudité, aussi avec la même intensité poignante qu'un enfant qui égrenne une contine avec sa fragile assurance.Ces étranges mélopées qui savent prendre leur temps plaisent, mais les rapports humains au sein du groupe se détériorent, et il en résultera le départ de Michael Dempsey, le bassiste. Entretemps, Robert Smith rejoint les Banshees en tant que guitariste. Sa collaboration avec Siouxsie durera plusieurs années, ainsi que son amitié avec Steve Severin. "Boys Don't Cry", d'ambiance assez similaire, sort dans l'intervalle. Lol Tolhurst est toujours à la batterie, tandis que Simon Gallup prend la basse et Matthieu Hartley les claviers.
"Seventeen Seconds" voit le jour en 1980, une période plutôt dépressive pour Robert, qui donne à ses ambiances une lourdeur lancinante qui n'était que suggérée dans "Three Imaginary Boys". Après sa sortie, le moral remonte, et tandis que l'on découvre la face cachée d'un chanteur capable de facéties scéniques et de convivialité avec le public, celui-ci s'amuse également à produire "Yeah, Yeah, Yeah", le 45 tours des Obtainers, un duo de gamins de treize ans. Désireux de se diversifier, il participe aussi au premier 33 tours de The Associates, où l'on retrouve Michael Dempsey. Les Cure se mettent à tourner davantage, remplissant de petites salles d'adorateurs quasi mystiques bien que la majorité les considère encore comme un remède de bonne femme.
"Seventeen Seconds", "Faith" et "Pornography" semblent rétrospectivement constituer une trilogie, reflet de la période glacée du groupe. Ce dernier reste celui que Robert considère comme le meilleur des trois, mais ils participent de la même identité lancinante et morbide. La chappe de plomb laisse parfois filtrer quelque relent magique d'un univers à la Lewis Carroll, mais tout glisse irrésistiblement vers les Abysses de mondes parallèles comme Lovecraft sait monstrueusement les décrire, peuplés de gorgones toujours en quête de lucarnes par où envahir notre présent et nos esprits. Les fans se délectent de ces déroutantes orgies dantesques propres à anéantir les lieux communs de la pop alignée au cordeau. Pourtant, Mathieu Hartley quitte le groupe après "Faith" suivi un an plus tard par Simon Gallup. Ils partent ensemble fonder The Cry, tandis que Lol et Robert enregistrent le 45 tours "Let's Go To Bed", une chanson à vocation délibérément commerciale, comme un exercice de style auquel le nom de Cure ne devait d'ailleurs pas être accolé. Ce ne sera pas le coup de foudre entre ce titre et cette fin d'année 82.
Robert et son ami Steve Severin sortent l'album "Blue Sunshine" sous le nom de The Glove. Robert part en tournée mondiale avec les Banshees, au terme de quoi il retrouve Lol en studio pour élaborer "The Walk", un nouveau single. C'est aussi à cette époque qu'il rencontre Tim Pope, qui deviendra le clippeur fétiche du groupe, lui donnant une dimension vidéaste supérieure à celle, anecdotique, que le groupe pouvait avoir jusque là. Les deux inséparables engagent le batteur Andy Anderson, et l'ingénieur du son Phil Thornalley prend la basse. Entre la pâleur maladive de Robert et la pigmentation d'Andy, les photographes ne savent plus où donner du diaphragme, mais, blague à part, les Cure sont à nouveau quatre, et s'apprêtent à vivre leurs heures les plus prestigieuses. En transition, et en 1983, "Japane se Whispers" est une compilation des trois derniers singles, "The Walk", "Dear Prudence" repris des Beatles, "Love Cats" et de leurs faces B.
En 1984, Robert s'investit beaucoup dans l'album de Siouxsie & The Banshees, "Hyaena". Parallèlement, il travaille à "The Top" qui viendra en mai. De facture plus accessible que ses prédé cesseurs, c'est sûrement aussi l'album le plus directement empreint de la personnalité de Mr. Smith, qui y exerce ses talents de multi-instrumentiste excentrique. Inspiré, il chante avec plus d'aplomb que jamais des mélodies raffinées où se cueillent des grappes de mots luxuriants.Son look ne change pas vraiment, mais devient démesuré, dément, caricatural, comme les personnages de "The Draught man's Contract" (Meurtre dans un jardin anglais), le film de Peter Greenaway qui sort cette même année. Les fans du monde entier se feront bientôt les clones de ce diable rêveur au sens de l'humour finalement assez développé et à la dérision toute britannique. "Concert", l'album live qui retrace la tournée anglaise du mois de mai, sort à la fin de l'année, retraçant un morceau d'histoire qui va des débuts au "Top". On commence à parler de Curemania et le début de 1985 voit se produire une grande chose : Les retrouvailles de Robert et Simon Gallup. Lol est passé de la batterie aux claviers. C'est donc Boris Williams qui frappe, tandis que Porl Thompson, le guitariste recruté pour "The Top" reste membre du groupe à part entière. "The Head On The Door" est un véritable album charnière, qui propulse le groupe définitivement au sommet. Sans rien perdre de ses caractéristiques, The Cure s'autorise même quelques excursions vers les sonorités japonaises ou espagnoles. Son style désormais mûr peut se le permettre, car 1985 représente l'année décisive où le groupe entame sa tournée la plus gigantesque, réussissant même un fabuleux concert à Wembley, une gageure. Les Latins ont toujours eu un penchant naturel pour ce rock différencié, et toute la France est en délire. 1986 voit la sortie de la compilation de treize singles intitulée "Standing On A Beach", rééditée en CD sous le titre "Staring At The Sea", avec davantage de morceaux, qui permet une petite revanche pour "Boys Don't Cry" ou "Charlotte Sometimes", passés inaperçus à leur sorties respectives.
Alors que tous les albums du groupe ont été enregistrés à Londres, "Kiss Me, Kiss Me, Kiss Me" fermente au soleil du Midi. Des murs du studio Miraval, sort une musique épaisse, hypnotique, charmeuse, mais insubordonnée, une bouffée de fraîcheur sulfureuse à un moment où beaucoup de groupes n'ont plus de rock que le nom. Les ambiances noires du début des années quatre-vingt sont quelque peu délaissées, et les yuppies, en bons arrivistes à gros sabots, oblitèrent les nouveaux pauvres et leur néo-romantisme.
L'Angleterre de Thatcher préfère exhiber ses biens nourris que ses clochards. Pourtant, le monde n'est pas plus beau, et on peut toujours s'enfermer en relisant Baudelaire, Byron, et Shelley... C'est probablement ce que fit Robert Smith pour en revenir à ses premières amours, la musique de la mélancolie, qui préside à toutes les secondes de "Disintegration". Incroyablement belles, les chansons se succèdent en une lente agonie, de climats claustrophobes en frustrations aigu&eml;s, de souffrances laborieuses en plaintes déchirantes. Ni banales, ni ennuyeuses, les notes sont justes destructrices. La désintégration, c'est aussi la dépression alcoolique de Lol Tolhurst, qui a quitté le groupe au grand soulagement de tous, car il était tristement devenu un poids mort. C'est la première fois que Robert Smith apparaît seul sur une pochette de The Cure. De là à déduire que "Disintegration" est un faire-part de décès, il y a un pas un peu vite franchi, puisque nous attendons un nouvel album des Cure pour février 92, suivi d'une tournée mondiale qui s'effectuera, comme le Prayer Tour de 1987, par mer et terre, puisque, depuis quelques émo tions fortes durant la tournée au Brésil, Robert Smith refuse de prendre l'avion. Dans l'expectative quant à ce qu'ils vont bien pouvoir nous pondre cette fois-ci, nous ne pouvons cependant que nous réjouir de cette future dose de potion magique, car les projets solo de Robert Smith qui ne voient jamais le jour, "Mixed Up" (90) qui n'a d'intéressant que le concept (laisser quelques producteurs entièrement libres de remixer un morceau de leur choix à leur idée, et sélectionner ceux que le groupe préfère sans rien changer), et "Entreat", compilation live à Wembley en 89, CD promo ressorti comme collector, avec des versions qui ne diffèrent pas beaucoup de celles figurant sur le disque, tout commençait à prendre un sacré parfum de placébo. "Disintegration" ne ressemblait pas au noir et brutal "Kiss Me", qui n'avait lui même que peu en commun avec la simplicité de "Head On The Door", qui n'était pas du tout du même moule que "The Top" et ses atmosphères psychédéliques. C'est là le résumé de tout ce que nous souhaitons pour le prochain : une surprise.
Catherine Chantoiseau dans Best n°277 août 1991
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