The Cure : Portrait d'une adolescence éternelle (Le Monde, 1991)  (*** THE CURE : les archives ***) posté le samedi 03 juin 2006 07:20

Quelques mois avant la sortie de "Wish" Robert Smith recevait Le Monde pour un entretien.


Cure, groupe de rock établi en 1978, emmené par un adolescent blafard du nom de Robert Smith, s'apprête à publier son dixième album. Wish (en magasin le 21 avril prochain) est - pour un album de Cure - presque gai, à contre-pied de son prédécesseur, l'apocalyptique Disintegration, dans lequel beaucoup avaient vu l'augure de la fin du groupe. Sur la survie de Cure, sur ses rituels et ses aspirations, Robert Smith et ses comparses s'expliquent.

Dans la campagne qui entoure Oxford, une demeure anglaise classique : la pelouse descend doucement jusqu'à la pièce d'eau, les fenêtres du salon semblent avoir été faites pour regarder la bruine tomber. Quelques détails empêchent The Manor de figurer dans les magazines de décoration intérieure. L'ignoble toile acrylique qui tient lieu de galerie des ancêtres, par exemple. On y reconnaît plus ou moins Boy George, Mike Oldfield, Phil Collins. Et aussi le studio d'enregistrement où les modèles du tableau ont travaillé, installé dans les communs. The Manor appartient au groupe Virgin, Cure (Robert Smith, guitare, chant; Boris Williams, batterie; Porl Thompson, guitare; Simon Gallup, basse; Perry Bamonte, guitare, claviers) vient d'y passer six mois d'une existence presque transylvanienne, dormant la journée, enregistrant la nuit.

En mars, l'album est presque terminé, le groupe apporte les dernières retouches au mixage et consacre quelques heures à la promotion du disque. A trois heures de l'après-midi, le quintet au complet, plus ou moins réveillé, répond aux questions. C'est-à-dire que Robert Smith assure l'essentiel de la conversation, tout en laissant très démocratiquement ses camarades s'exprimer - quand ils ne dorment pas ou ne chuchotent pas entre eux, comme des cancres en fin de trimestre. Cure est un groupe, et si les quatre autres n'y mettent pas assez du leur, Robert Smith en convaincra l'interlocuteur.

Pour comprendre cette petite métamorphose, il faut revenir trois ans en arrière, au moment de la sortie de Disintegration. A ce moment, Lol Tolhurst, dernier membre fondateur encore présent au sein du groupe, est expulsé par Robert Smith pour cause d'alcoolisme et de toxicomanie incapacitants. Plus que jamais, Cure apparaît comme la créature de Robert Smith, et sa musique comme le reflet fidèle des angoisses et des doutes du timonier.

De là à croire que la disintegration du titre de l'album se communiquera au groupe, il n'y a qu'un pas que beaucoup franchissent. «Mais la tournée qui a suivi a été l'une des meilleures de l'histoire du groupe, explique Smith. Et quand nous nous sommes retrouvés pour écouter les maquettes de morceaux que nous avions réalisées chacun de notre côté, ça s'est fait naturellement.» Commence alors le processus de création de Wish. Il s'agit, au début, de réaliser deux albums, l'un instrumental «qui servirait notre côté atmosphérique», l'autre de chansons classiques (si les tâches de composition sont réparties, l'écriture des textes incombe au seul Smith) allant dans le sens «d'une musique plus rapide, avec plus de guitares, moins de claviers. Dans le studio où nous avons enregistré Disintegration, la salle de contrôle où l'on installe les claviers était plus grande que le studio lui-même. Ici, au Manor, la salle de contrôle est minuscule, il faut tout mettre dans le studio et il n'y a pas de place pour autre chose que les guitares, les amplis et deux ou trois claviers. C'est un choix que nous avons fait délibérément.»

En cours de route, l'idée des deux albums est abandonnée, au moins pour le moment, parce que «trop maniérée». Du coup, Wish prend une nature duelle; trouve une diversité plutôt rare dans la musique de Cure. Quoique Robert Smith ne soit pas tout à fait d'accord : «La diversité est plus évidente sur Wish mais avec le temps, les gens se sont aperçus que Lullaby, Pictures of You ou Love Song (trois titres de Disintegration) étaient des chansons très différentes.» Ceci venant d'un homme qui avouait, il y a quelques années, n'avoir «jamais écrit que deux chansons, ce qui est quand même plus que la plupart des rockers», peut être pris avec des pincettes. Il faut quand même reconnaître à Wish une palette d'émotions plus étendue, qui échappe par instant au camaïeu de noirs et gris dans lequel Smith s'est presque toujours complu.

Jusqu'à ce jour, Cure a fait de la révolte adolescente son principal carburant. Rien à voir avec les hurlements de colère des Who ou le nihilisme destructeur des Sex Pistols. La révolte selon Cure est celle de la crise, celle de la rupture avec le monde extérieur, du repli sur une tribu d'autistes qui ne partagent que leurs manques. Robert Smith est sans doute la dernière rock star en date à avoir inspiré un look. Pour le chanteur, il s'agit avant tout d'un camouflage, d'un masque de théâtre qui met un peu de distance entre sa musique et sa vie. Les dévots blafards aux lèvres barbouillées de rouge foncé manifestent, eux, leur refus de la conformité tout en signifiant que personne ne leur arrachera de propositions alternatives.

Mais si le cynisme sentimental et désespéré de Disintegration seyait à merveille à cette attitude, qu'en sera-t-il des émotions contradictoires de Wish? Par exemple, Friday I'm in Love, une chanson pop à la manière des années 60, irrésistible et aguichante, écrite pendant l'enregistrement de l'album. «C'était un vendredi soir, et j'étais d'excellente humeur, s'excuse Robert Smith en souriant; avant de développer plus sérieusement ses propos. C'est un exemple de la façon dont nous avons mis en valeur la diversité des titres. Si nous l'avions enregistré pour Disintegration, nous l'aurions probablement ralentie, alors que cette fois, nous l'avons accélérée.» Wish, c'est aussi la nostalgie qui baigne des chansons comme To Wish Impossible Things ou Trust. La nostalgie est généralement associée à l'âge adulte : «Non, se défend Smith, visiblement irrité par le seul mot, il n'y a pas besoin d'être vieux pour être ému par une vague de nostalgie déclenchée par une sensation. Ce qui est adulte, ennuyeux, c'est de s'y complaire.»

A rapprocher de cette remarque de chef fier de ses troupes: «Si l'on prend un fan de Level 42 (groupe de dance music propre et britannique, à peu près contemporain de Cure) et un fan de Cure, et que l'un des deux est employé de banque, 99 fois sur 100 ce sera le fan de Level 42. Les émotions adolescentes durent toujours, les adultes le sont parce qu'ils ont oublié qu'elles sont là.»

Pour l'instant, la réalité a été tendre avec le groupe. Son succès, sur disque comme sur scène, a suivi une courbe croissante. Depuis ses débuts, Cure enregistre pour Fiction, un label indépendant distribué en Europe par Polydor, aux États-Unis par Elektra, filiale de Warner Music. Dirigé par Chris Parry, qui découvrit le groupe alors qu'il travaillait pour Polydor, Fiction n'existerait pas sans Cure et joue un rôle essentiel dans la vie du groupe. Quand on lui demande comment il a réussi à préserver son indépendance, Robert Smith répond «Facile, il suffit de s'occuper de tout, nous n'avons pas d'entourage, nous n'employons personne en dehors des tournées.» Une configuration qui serait impossible si Fiction n'existait pas. Smith considère manifestement ceux de ces collègues qui se plaignent des outrages du business comme des imbéciles.

Lorsqu'on lui fait remarquer que Wish est un disque ouvert aux influences extérieures, il répond que la réciproque est vraie : «Des groupes comme Ride ou My Bloody Valentine nous citent souvent en exemple. Exemple d'un groupe qui a atteint ses objectifs sans utiliser de méthodes compromettantes. Même s'ils n'aiment pas notre musique, ils aiment notre manière». Comme les cadets qu'il vient de citer, Robert Smith s'est toujours tenu à l'écart de l'engagement politique. Dans tous les grands rassemblements du rock humanitaire, de Live Aid au concert pour Mandela, Cure a brillé par son absence. A ce sujet, Robert Smith se lance dans l'une de ces diatribes qui ont fait sa popularité dans la presse spécialisée britannique : «De toute façon, si Billy Bragg (chanteur gauchisant britannique) parlait du désespoir dans ses chansons, je ne l'aimerais toujours pas, parce que je n'aime pas ses chansons, parce que je n 'aime pas sa voix. Les deux (la musique et la politique) ne vont pas ensemble parce que le mélange implique un certain sérieux incompatible avec la bonne musique. Je n'ai aucune envie de chanter ce qui relève d'évidences pénibles. Le système éducatif britannique, par exemple. Ça ne servirait à rien. En plus, c'est trop tard pour qu'on nous prenne au sérieux. Au moins les gens prennent Billy Bragg au sérieux parce qu'il a toujours fait ça.»

Cure va bientôt tourner une vidéo («le pire moment dans la sortie d'un disque» (même si le groupe est responsable de quelques clips impressionnants), et prendre quelques semaines de vacances avant de se lancer sur les routes. Wish a été enregistré en pensant à la scène. Perry Bamonte, qui a remplacé Lol Tolhurst aux claviers, est aussi guitariste, et les shows devraient être plus rock. «Ma méfiance à l'égard des clichés du guitar rock s'est beaucoup assouplie», reconnaît Smith.

Mais les concerts dureront toujours aussi longtemps, entre deux heures et demie et trois heures, tout comme les morceaux de Wish dépassent tous les cinq minutes. «Il nous faut du temps pour établir une atmosphère, explique Smith. Il faut croire que nous sommes un groupe au métabolisme très lent. Pendant la première demi-heure d'un concert, je ne suis pas là. Et si nous devons jouer une heure ou une heure et demie, comme ça nous est arrivé dans des festivals, nous sommes frustrés.» Le groupe a répété quarante-cinq titres, afin de pouvoir varier de soir en soir. «Je crois que je les connais tous», affirme fièrement le chanteur. «Sauf les paroles», objecte Simon Gallup. Smith a en effet la réputation d'improviser largement sur scène, surtout dans les pays non anglophones. «il m'arrive très souvent de me prendre à écouter le groupe, même en studio. Quand il y a un break instrumental dans un morceau, je l'écoute et j'attends que la voix reprenne sans toujours réaliser que c'est moi qui dois chanter. Et quand les paroles se mettent en travers de la musique, j'essaie de les changer.»

Alors que certains de leurs pairs (en termes de succès commerciaux, en tout cas, car le groupe ne se sent guère d'affinités avec ses contemporains) ont rencontré de grosses déceptions lors de récentes tournées Cure envisage l'avenir avec confiance : «Les promoteurs américains nous ont assurés que nous étions imperméables aux récessions». En fait, l'imperméabilité est sans doute la qualité première d'un groupe qui change imperceptiblement sans jamais se renier, qui reste l'image stable d'un état par essence fugitif, qui réalise le vieux fantasme d'une adolescence éternelle.


Thomas Sotinel dans Le Monde du 9 janvier 1992
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